Alain Beitone, Philippe Gilles et Maurice Parodi, Histoire des faits économiques et sociaux, de 1945 à nos jours, 3ème édition, Dalloz, 506 p., 2006

 

 

Cet ouvrage est l’enfant d’un classique, le fameux livre d’André Philip, l’Histoire des faits économiques et sociaux de 1800 à nos jours, chez Aubier-Montaigne (1963), que les générations d’étudiants en économie du baby boom ont eu comme manuel. La grande figure d’André Philip (1902-1970), député du Front populaire, résistant, ministre de l’économie à la Libération, acteur de la construction européenne à ses débuts, professeur prestigieux enfin, demeure bien présente dans les esprits de ceux qui ont fréquenté les amphis de la rue d’Assas dans les années précédant Mai 68. Il le complète aussi, puisqu’il traite de la période plus récente de la deuxième moitié du XXe siècle et des débuts du XXIe. Mais il en garde l’esprit, se veut la poursuite d’un héritage, et donne des extraits du fondateur lui-même, traitant de l’immédiat après-guerre.

La première partie étudie le monde divisé en blocs pendant la guerre froide : les deux premiers mondes, pays occidentaux et pays communistes, et le troisième, pays en voie de développement, PVD comme on disait alors, ou tiers monde. La deuxième partie présente la mondialisation qui suit et efface peu à peu la division antérieure à la chute du mur de Berlin. La première partie est plus historique, elle va de 1945 à 1990, la deuxième est plus économique, elle analyse notre temps, celui de la globalisation. Ce travail considérable nous donne en fait trois ouvrages en un seul : un manuel d’histoire des faits économiques depuis la guerre, un manuel d’économie du développement, la part du tiers monde et de ses problèmes étant essentielle dans le livre, et enfin un manuel de finances internationales, la mondialisation étant abordée surtout sous cet angle dans la deuxième partie. Et même quatre ouvrages, si on ajoute l’étude des organisations internationales, qui clôt le livre.

 

L’introduction de Maurice Parodi rappelle les débuts de la guerre froide et son évolution dans les années 1950 et 1960, avec la formation du Kominform (« une déclaration de guerre à la civilisation occidentale », André Fontaine) et la doctrine américaine du containment, la crise de Berlin, la guerre de Corée, la révolution communiste en 1949 en Chine et la crise de Cuba en 1962. Le plan Marshall, rejeté par les pays de l’Est (et aussi par la Finlande[1], rappelle l’auteur, voulant préserver son indépendance vis-à-vis de l’URSS en lui donnant des gages), est mis en place en 1947. Il est à l’origine de la construction européenne, puisqu’il prévoyait une gestion collective des fonds, à travers l’OECE.

Philippe Gilles, sous une approche plus analytique que factuelle, présente ensuite l’évolution des pays occidentaux, à travers la grille des concepts régulationnistes de fordisme et postmarxiste de capitalisme monopoliste. L’auteur analyse le système de Bretton Woods, le rôle du GATT, et revient sur le fonctionnement du plan Marshall et la mise en place de l’intégration européenne (une idée qui remonte à Saint-Simon, nous apprend-il). Les Trente glorieuses sont analysées à travers les nouvelles théories du commerce international, comme le Cycle du produit de Vernon, le rôle du capital humain et celui des politiques d’un « État keynésien » et d’un État providence « beveridgien ». Le cas des États-Unis est pris comme exemple, de Truman à Nixon, en passant par Eisenhower et Kennedy, l’administration de ce dernier constituant un cas d’école de relance keynésienne réussie avec le fameux Tax-cut. L’âge d’or du keynésianisme prend cependant rapidement fin, dès les années 1970, avec les crises pétrolières et monétaires. La crise du fordisme, la fin du système de Bretton Woods en 1971 et le passage aux changes flottants en 1973 sont analysés avec clarté et brio par le spécialiste d’économie financière internationale qu’est Ph. Gilles, ainsi que les tentatives d’organisation du capitalisme au niveau mondial, par les sommets de chefs d’État, du G5 au G8. Un emploi judicieux des outils de l’analyse économique la plus moderne (aléa moral, asymétrie d’information, effets d’annonce, incomplétude informationnelle, passager clandestin, etc.), lui permet de développer une interprétation originale des sommets, de leurs enjeux et de leurs résultats. L’apparition du monétarisme et la croissance faible des années 1980 et 1990 sont également analysés, puis la reprise vigoureuse de l’économie mondiale lors des années 2000.

Alain Beitone nous explique ensuite comment le deuxième monde est passé d’un tiers de la population mondiale dans les années de l’après-guerre à rien du tout dans les années 1990. Histoire extraordinaire d’une utopie effondrée, un peu – mais à une autre échelle – comme l’échec des phalanstères et autres communautés du XIXe siècle. Que cet effondrement se fasse d’un seul coup, comme en 1989-1990, à l’ouest du monde communiste, ou pas à pas, comme en Chine ou au Vietnam, à l’est de ce monde, le résultat est le même : retour à l’économie de marché, retour au capitalisme.

On retrouve ici les grands classiques de l’histoire économique de l’URSS, la litanie des plans successifs, les différences pesantes entre kolkhozes, sovkhozes, stations de tracteurs et autres sovnarkhozes, les réformes éternellement ratées, les dysfonctionnements de la planification, l’absence de système bancaire, etc., tout ce qui faisait la grande joie des étudiants d’avant 1990, obligés de lire des ouvrages de spécialistes très sérieux sur la question, et qui aujourd’hui a un côté délicieusement suranné, un peu comme le film Goodbye Lenin! Un passage vaut la peine d’être cité, qui dit tout de ce système bureaucratique absurde (p. 90) :

« L’exemple célèbre des kolkhozes qui se procurent du pain pour nourrir des cochons (en dépit de la pénurie chronique de céréales) est parfaitement compréhensible : le pain étant, pour des raisons politiques, vendu à un prix inférieur à son coût de production (et inférieur à celui des aliments pour le bétail), les responsables des kolkhozes adoptent un comportement parfaitement rationnel. »

Comme le dit l’auteur avec un sens très sûr de la litote : « Les dirigeants soviétiques ont conscience du fait qu’ils ne sont pas seulement confrontés à des difficultés techniques, mais à des problèmes de fond. » En fait, tout le monde, et les responsables les premiers, savait que ça ne marchait pas, il suffisait de vivre au quotidien dedans ou d’observer les modes de vie au-delà du Mur pour le réaliser, mais étant tous embarqués dans le même bateau ivre d’un État répressif et dictatorial, personne ne pouvait faire grand-chose et ne savait combien de temps cette mauvaise plaisanterie allait encore durer.

Ce long parcours est retracé ensuite, en URSS et dans les démocraties populaires, le blocus de Berlin en 1948-49, le départ de Tito en 1948, Budapest en 1956, le printemps de Prague en 1967-68, les émeutes de Gdansk en 1970, et pour finir les ultimes tentatives de réforme de Gorbatchev et l’écroulement du système. Les spécialistes passent rapidement des notions vieillottes de kolkhozes et sovkhozes à celles de Glasnost et de Perestroïka, autant de termes désormais tombés dans les poubelles de l’histoire. Les années Eltsine (1990) et les années Poutine (2000) sont ensuite présentées (jusqu’en 2006), avec leur lot de réformes et de durcissement, tandis que les anciens satellites européens rejoignent l’OTAN et l’UE et connaissent enfin le succès économique. A. Beitone mêle habilement les considérations théoriques et l’évolution historique dans un chapitre très réussi de l’ouvrage. Le suivant, sur la Chine de Sun Yat-sen à Hu Jintao est également impeccable, avec une présentation claire couvrant tout le XXe siècle, du nationalisme au communisme pour finir dans le boom capitaliste. Mao voyait la révolution comme un mouvement allant vers l’est, la France d’abord (1789 à 1870), puis l’Allemagne (1918-19), la Russie (1917-1953) et enfin la Chine. Les péripéties du maoïsme, du Grand Bond en avant à la révolution culturelle, sont bien analysées, avec le début de la grande croissance qui commence curieusement pendant la période de troubles des années 1960, montrant ainsi que la stabilité politique n’est pas une condition nécessaire du développement d’un pays (voir là-dessus Haber et alii, 2003). La Chine sera probablement la première puissance économique du XXIe siècle, en tout cas son industrie est déjà la première du monde (40 % de l’emploi manufacturier mondial), la seule région de Shanghai occupe plus de travailleurs que toute l’industrie française !

La partie centrale du livre, consacrée aux pays en développement, est due à Maurice Parodi, qui nous retrace l’épopée du tiers-mondisme et ses échecs, avec une plume sûre et un sens aigu de la formule : « le clivage Est-Ouest qui traverse le clivage Nord-Sud » (p. 157), « Cuba s’enfonce dans la misère, nonobstant les gesticulations de Fidel Castro » (p. 163), etc. Suit une présentation statistique en termes d’indicateurs sociaux, de PIB/hab. en ppa, d’IDH et d’IPH (Indice de pauvreté humaine), avec une comparaison intéressante entre la pauvreté monétaire (par ex. moins de 1 dollar par jour) et la pauvreté humaine (mortalité précoce, analphabétisme, accès aux services de base et malnutrition). On peut regretter que les débats sur l’évolution des inégalités mondiales ne soient pas abordés, en effet la thèse classique du fossé Nord/Sud grandissant est sérieusement remise en cause depuis deux décennies par le développement accéléré de l’Asie[2].

Le deuxième chapitre est plus analytique. Le concept d’extravasion, employé p. 179, mériterait d’être défini. Il est illustré par une longue citation du grand historien Pierre Léon sur la Traite, mais c’est tout. Le mystère reste entier… Les affirmations sur les effets bloquants des cultures d’exportation sont contredits par la réalité : nombre de spécialistes, comme Giri ou Klatzmann, ont montré qu’en Afrique les cultures vivrières s’étaient le plus développées là où les cultures de rente avaient prospéré, un phénomène qui s’explique par le fait qu’avec davantage de revenus, on peut acquérir des outils et des engrais pour les premières ; la Côte d’Ivoire, jusqu’à sa guerre civile, a connu un développement spectaculaire basé sur les cultures d’exportation, avec un enrichissement paysan assez bien réparti ; le Brésil est un grand pays agricole, le deuxième exportateur mondial, et ses cultures dynamiques d’exportation contribuent au développement. On pourrait multiplier ainsi les exemples. La véritable cause des échecs agricoles, notamment en Afrique, n’est pas là, c’est la ponction excessive prélevée par les États sur les producteurs ruraux (à travers les marketing boards ou caisses de stabilisation, présentés p. 230), les détournant de l’activité productive et marchande. Le schéma du développement bloqué de Samir Amin, repris par l’auteur : pas de liens efficaces agriculture/industrie parce que les élites de planteurs importent des biens de luxe avec le produit de leurs exportations, s’est révélé faux. Le développement de cultures d’exportations en Côte d’Ivoire ou au Kenya a favorisé un début d’industrialisation. En Amérique latine, les progrès agricoles ont puissamment entretenu le développement industriel. Quant à l’Asie, les succès des réformes agraires, signalés avec raison par l’auteur, ont bien davantage encore facilité les liens primordiaux progrès agricoles/progrès industriels. Les données statistiques présentées manquent parfois d’actualisation, comme page 183 sur la production agricole du tiers monde, s’arrêtant en 1990. L’ouvrage date de 2006 et on dispose de données sur la période 1990-2005[3]

De même l’affirmation, reprise de Bairoch, selon laquelle l’urbanisation du tiers monde s’est faite « sans surplus agricole et surtout sans industrialisation » (p. 191) est démentie par la réalité, il y a un surplus agricole massif (en Asie et en Amérique latine), il y a une industrialisation, et comment ! Le livre de Bairoch utilisé ici (Le Tiers-monde dans l’impasse) est bien ancien. C’est ce qui est développé ensuite, avec la section « Un niveau faible d’industrialisation » à propos du tiers monde (p. 194 sq.), d’ailleurs en contradiction avec le chapitre précédent sur la Chine. On a l’impression d’un net déphasage par rapport à la réalité actuelle :

« Le blocage du développement industriel est un phénomène ancien dans les pays dominés par les grandes puissances coloniales, c’est-à-dire dans les pays et les continents des périphéries qui ont pourtant été les premiers en contact des nations industrielles. »

Les thèses courantes sur la désindustrialisation de l’Inde ou le blocage de l’industrialisation, reprises par l’auteur (p. 194 sq.), sont contestées par des économistes indiens eux-mêmes (voir par exemple les ouvrages de Deepak Lal) qui montrent que l’Inde a commencé à s’industrialiser avec succès dès le XIXe siècle.

La section suivante souffre du même retard : « Une participation dépendante et limitée des PED au commerce mondial ». Les choses ont bien changé depuis les années 1980, la participation des PED n’est plus limitée ni dépendante, elle est élevée, elle augmente chaque année, et elle a sa dynamique propre. Les données fournies s’arrêtent en 1995 (à partir de données de la CNUCED de 1998), avec une part des PED de 28 % dans le commerce mondial, elle était de 33 % en 2004.

Le troisième et dernier chapitre sur le tiers monde aborde les régions ou types de pays tour à tour : Afrique, Amérique latine, Asie, économies pétrolières. Sur l’Afrique, l’auteur rappelle avec raison la cause essentielle du retard, l’isolement géographique, en citant M. Rousselot (p. 224) :

« L’Afrique a été un continent isolé jusqu’à la colonisation, en raison de ses côtes inhospitalières […] L’araire n’avait jamais franchi le Sahara. L’Afrique subsaharienne ne connaissait ni la roue, ni la poulie, ni la charrue, ni la charrette. Encore aujourd’hui on porte très largement à dos d’homme, de femme surtout ! La traction animale est peu répandue. »

Les pays pétroliers et les soubresauts du Moyen Orient font l’objet d’une très bonne analyse, notamment l’échec du modèle algérien des industries industrialisantes. Peut-être aurait-il fallu rappeler le nom du principal inspirateur de ce modèle, G. Destanne de Bernis, plutôt que François Perroux (p. 246).

Sur les Amériques, l’auteur avance le chiffre de 170 millions pour les habitants de l’hémisphère occidental avant 1492 (p. 251), en citant  comme source : « Gabana, 1971 » (référence qu’on ne trouve d’ailleurs pas dans la bibliographie). Le problème est que les estimations sont multiples à ce sujet, et que les historiens et démographes sont en désaccord. Les diverses études vont de 8 millions d’Amérindiens à 145 millions[4], avec une moyenne de 40 millions, bien loin des 170 millions cités. La catastrophe démographique qui a eu lieu aux Amériques est bien réelle, il n’y a aucune raison de l’aggraver en prenant des chiffres extravagants. De même, à propos de l’explication du retard latino-américain :

« Tout s’est passé comme si la puissante oligarchie latifundiaire agro-exportatrice issue de la colonisation avait réussi à faire obstacle à toute velléité d’industrialisation, avec la complicité de l’Europe puis des États-Unis à partir du XIXe siècle. »

On tombe là dans le type d’explication chère aux altermondialistes, sans tenir assez compte du fait que la Grande-Bretagne a transféré massivement des capitaux vers les États-Unis au nord et les pays comme le Chili, l’Argentine et le Brésil au sud, mettant en place infrastructures et industries de toute sorte, et si les différences de développement persistent, ce n’est nullement du fait de la volonté des impérialistes, mais du fait de différences institutionnelles anciennes et bien étudiées par divers auteurs[5], notamment Douglass North, dont il n’est pas fait mention ici. L’auteur analyse la crise argentine de 2001, mais peu est dit de l’évolution du Chili, pourtant un cas remarquable de développement économique en Amérique latine. D’une façon plus générale, toute la partie sur les pays en développement souffre de l’absence des théories institutionnalistes (à l’exception d’un paragraphe, p. 470, à propos d’un rapport de la Banque mondiale).

Sur le Brésil, l’auteur affirme que les inégalités ont fait obstacle au processus d’ISI (p. 262). On peut penser que l’inverse est aussi vrai, le processus d’ISI, très capitalistique, peu favorable à l’emploi, a aggravé les inégalités sociales. Les pays au contraire qui ont favorisé les stratégies d’exportation, en Asie, ont rendu le travail rare, par les activités de main d’œuvre, et ainsi poussé les salaires réels à la hausse (mécanisme décrit justement p. 279). Sur Goulart, président renversé par le coup d’État militaire de 1964, il s’agit bien de Goulart, et non « Goulard », comme il est écrit à trois reprises p. 263, plus précisément de João Goulart, et non « Jao Goulard ». La même erreur est faite dans nombre d’ouvrages français, la terminaison ard nous étant plus familière, elle est faite aussi par exemple par Dockès et Rosier dans leur livre de 1988, utilisé ici, ce qui peut expliquer l’erreur, mais il vaut mieux aller directement aux sources. Le texte comporte des bizarreries, résultant d’une mise à jour incomplète, il est ainsi écrit p. 266 : « moins d’un dixième des superficies ont été distribuées à ce jour (1998) », et page suivante : « Au début du mois de février 1999… » et la page d’après (268) : « l’embellie des années 2004-2005… ».

Sur les NPI asiatiques, comme la Corée du Sud, il faut rappeler qu’il ne s’agit pas de pays du « Sud-Est asiatique », comme le dit Carlos Ominami cité par l’auteur (p. 280), expression reprise par la suite p. 282 sq., mais de pays de l’Est asiatique, de l’Extrême Orient. La Corée n’est nullement un pays du Sud-Est asiatique. Par ailleurs, l’expression « NPI à économie taylorienne » est inutilement dévalorisante. Si l’élimination de la pauvreté de masse et l’avènement de la démocratie (comme en Corée du Sud et à Taiwan) sont les résultats de « l’économie taylorienne », alors vive l’économie taylorienne !

La crise asiatique de 1997 est mise sur le compte de la globalisation financière, mais rien n’est dit sur les défaillances internes, la collusion banques/État, le crony capitalism (capitalisme de copinage), la corruption, les choix d’investissements erronés, etc., qui constituent pourtant les principaux facteurs, selon la plupart des analystes[6]. L’auteur termine sur l’idée que la démocratie serait une condition nécessaire du développement, thème repris p. 479 en conclusion du livre. C’est très sympathique, mais peu conforme à la réalité, la Chine par exemple se développe incontestablement depuis un quart de siècle, et ne manifeste guère de tendance à la démocratisation. On pourrait citer là-dessus les travaux de Barro (2000), qui suggère une courbe en U inversé, un effet positif au début pour les pays qui sortent de dictatures, parce que les droits sont renforcés, puis un effet négatif, après un certain seuil de progrès démocratiques, parce que la redistribution freine l’activité. Mais de façon générale, le lien est faible : « The fact is that democracy is a tricky matter ». Il y a des dictatures, comme des démocraties, avec une croissance forte, d’autres avec une croissance faible. On peut en fait distinguer deux types de dictateurs, ceux qui tendent à favoriser la croissance, à travers les droits de propriété et l’ordre, comme Pinochet, Ben Ali ou Lee (Singapour), si le gâteau augmente, leur part augmente aussi. D’autres qui ont eu des résultats très mauvais, et qui étaient plutôt axés sur le détournement à leur profit mais au désavantage de l’économie nationale (Mobutu, Idi Amin Dada, Bokassa, Marcos, Videla), ou bien engagés dans de grands schémas catastrophiques (Mao, Castro, Perón).

 

La dernière partie de l’ouvrage traite de la mondialisation, le titre l’indique bien : « Enjeux et défis de la mondialisation et de la globalisation ». On peut se demander s’il y a une différence entre mondialisation et globalisation, peut-être aurait-on pu éviter l’un des deux termes, s’ils sont synonymes[7]. Leur emploi à nouveau page 358 n’éclaircit pas la distinction qu’il y aurait éventuellement à faire. Les trois auteurs se retrouvent dans cette partie, avec tout d’abord Ph. Gilles qui traite des aspects de commerce, d’investissements et de finance internationaux. Les IDE, les accords mondiaux, le rôle de l’OMC, la question du régionalisme, sont analysés dans un premier chapitre très à jour et très utile. La globalisation financière et les crises qui l’accompagnent sont développées dans un deuxième chapitre, où l’on passe en revue cette évolution de la fin du XXe siècle et de la décennie actuelle. L’auteur est un spécialiste reconnu de ces questions qu’il nous décrit de façon détaillée et claire. Il met à profit sa connaissance précise des concepts techniques et théoriques actuels pour décortiquer avec aisance les causes de l’instabilité et des crises financières de la période récente. Le dernier chapitre sur les aspects financiers traite du système monétaire international, du FMI, de la taxe Tobin, de l’Europe monétaire : la genèse et les crises du SME, le traité de Maastricht, l’instauration de l’euro, les débats qui l’entourent, et, selon le triangle d’incompatibilité de Mundell, la mise en place d’une politique monétaire commune (p. 365). Des chevauchements apparaissent, entre différentes parties du livre, par exemple sur la crise asiatique (p. 287 et 344), l’union monétaire européenne (p. 365 et p. 429) ou la crise argentine (p. 254 et 339), du fait de l’écriture à trois. Peut-être aurait-il fallu regrouper les différents traitements d’un même sujet.

On retrouve dans le chapitre suivant le monde du travail, et le modèle fordiste, cher aux régulationnistes. Sa mise en place dans l’après-guerre et sa remise en cause par la mondialisation sont décrits par Alain Beitone d’une façon plus événementielle, plus près de l’objet du livre : l’histoire des faits.  Cela n’exclut pas l’analyse, et l’auteur présente de façon claire le compromis qui se met en place alors, hausse de la productivité/hausse des salaires, production de masse/consommation de masse. La crise du fordisme dans les années 1970 se manifeste par la montée des contestations ouvrières (« rejet du taylorisme »), le ralentissement de la croissance, une montée de l’exclusion et du chômage, un accroissement des inégalités, une saturation en biens durables, la crise du syndicalisme, la crise de l’État providence (l’ouvrage classique de Gøsta Esping-Andersen, 1990, est ici présenté de façon judicieuse). La mondialisation est à l’origine de ces remises en cause, provoquant croissance et niveaux de vie accrus, mais aussi instabilité et inégalités nouvelles. Le chapitre se termine sur le débat relatif à la fin du travail, avec un rappel intéressant des grands auteurs sur la question.

L’auteur voit l’avenir du travail partagé entre un scénario noir de concurrence généralisée et de dumping social, de fracture entre les exclus et les bénéficiaires, de conflits croissants, de « logique du marché qui s’impose partout », et un scénario rose de coopération entre les nations pour éviter une concurrence extrême et renforcer le dialogue social, permettant d’accroître la cohésion, avec des volontés politiques fortes. Deux autres semblent plus probables, sans qu’on sache très bien lequel l’emportera, ils se dessinent sous nos yeux : la généralisation progressive à l’ensemble du monde des bienfaits de la révolution technologique, démarrée en 1760, un peu comme la révolution néolithique s’était diffusée à l’ensemble du monde il y a dix mille ans, avec l’approfondissement des échanges, de la division du travail et des économies d’échelle, profitant à tous, tirant les PED de la misère, rapprochant peu à peu les modes de vie (e.g. la Chine et l’Occident actuellement), bref, ce qu’on appelle la mondialisation[8]. Le second, tout aussi possible, est la contestation croissante de cette mondialisation, de cet accroissement des échanges, de la liberté de circulation des services, des capitaux et des hommes, avec des repliements nationaux comparables à ceux des années 1930, bref un recul de la mondialisation, avec l’accroissement du protectionnisme, du chômage, de la pauvreté et du nationalisme, débouchant une fois de plus sur une guerre mondiale.

Les accords et les organismes internationaux que les sociétés démocratiques ont mis en place vers 1944-1950 pour conjurer une telle évolution, justement parce qu’elles en sortaient tout juste, sont décrits dans la dernière partie du livre. Maurice Parodi reprend la plume pour nous présenter le modèle de l’intégration européenne, les autres tentatives d’intégration régionale, puis le système de l’ONU. Une affirmation suscite l’interrogation, à propos de la Tchétchénie, p. 467 :

« De même, sa non-intervention (il s’agit de l’ONU) en Tchétchénie lors de la deuxième guerre conduite par la Russie à la fin de l’année 1999 et au début de l’année 2000, alors même qu’une grande partie de la population civile était en grand danger (sous les bombardements et dans les camps de réfugiés), ne pouvait être interprétée que comme une nouvelle soumission de l’ONU à la volonté et à la politique américaine. »

Cette affirmation s’appuie sur un article du Monde diplomatique de décembre 1999 cité en note (« L’empire contre l’ONU, les États-Unis sapent le droit international », de Phyllis Bonnis). Ainsi, si la Russie bombarde et tue des civils en Tchétchénie, et que l’ONU ne peut intervenir, ce sont les États-Unis qui sont responsables. Qu’une telle affirmation émane du Monde diplomatique n’a rien d’étonnant, mais qu’elle soit reprise ici l’est plus. On sait que la Russie a de toute façon un droit de veto à l’ONU et qu’aucune action ne peut être prise contre sa volonté.

 

Sur la forme, peut-être faudrait-il songer à remplacer les expressions années cinquante, années trente, années vingt, etc., par leur équivalent années 1950, années 1930, années 1920, du fait que nous avons changé de siècle... D’autre part, la coutume Dalloz de numéroter les paragraphes est un peu désuète, mais elle a la vie dure, elle subsiste en tout cas ici, dans un ouvrage récent et de dessin moderne. On peut douter de son utilité, n’y a-t-il pas des numéros de pages, qui remplissent assez bien leur fonction ? Bien que l’index renvoie aux numéros de paragraphes, le gain en précision est faible, mais apparemment la maison tient à ses pratiques.

L’ouvrage est d’excellente facture, mais comme toujours on peut noter quelques coquilles çà et là, qu’une prochaine réédition, nécessaire avec l’évolution rapide du monde, ne manquera pas de corriger. Ainsi « Nouari Boumediene », p. 246 ; « l’Iranien Saddam Hussein », p. 162 ; « l’Iraq », « iraquienne », p. 233, 239 ;  les chaebols coréens qui deviennent curieusement des « chaebabs », quatre fois p. 285 ; Gandhi et « Ghandi », p. 272 ; IDE, « Investissements directs économiques », p. 4 ; « contervailing powers » pour countervailing powers, p. 24 ; « Brandel » pour Braudel, p. 480 ; « favellas », p. 257 ; des expressions malheureuses comme « se montrer moins répressif dans la répression », p. 85 ; « en Asie et au Moyen-Orient », p. 164 ; phrases identiques répétées, bas de la page 164 ; « Amérique Latine » ; « Banque Mondiale » ; « une baisse sans précédant », p. 189 ; « les anglais », p. 195 ; « la rédition des rebelles », p. 229 ; « sphynx », p. 235 ; « Punte del Este », p. 314 ; « les années quatre-vingtss », p. 305 ; « de moins en mois de travail », p. 417 (lapsus significatif ?) ; « les grecs », p. 418 ; « J. Boissonat », ibid. ; des références peu claires enfin, comme p. 473 : « des États-nations "assiégés" par les 269 défis de la mondialisation et de la globalisation (cf. 269) » (?)

 

La conclusion du livre, sur Sen, les famines et la démocratie, est bienvenue. Mais si l’auteur a raison de critiquer les subventions agricoles et le protectionnisme des pays riches, freinant les exportations agricoles des pays du Sud, ils ne vont pas jusqu’à « ruiner leur possibilité d’autosubsistance ». Par ailleurs, dans l’affirmation suivante : « On peut sans doute retenir la leçon d’Amartya Sen selon laquelle il ne saurait y avoir de développement sans démocratie, mais les démocraties occidentales portent aussi de lourdes responsabilités dans la rémanence de la faim et de la soif dans le monde », on peut contester  tout d’abord que Sen dise exactement cela : comme Barro il ne voit pas de lien évident[9]. Ensuite il faut rappeler que les démocraties occidentales sont à l’origine de la révolution verte, qui a éradiqué les famines en Asie, famines récurrentes jusque-là, et qu’elles sont les principaux fournisseurs de l’aide alimentaire d’urgence, indispensable en cas de famines déclarées, notamment en Afrique. En outre, si les démocraties dans le tiers monde évitent les famines mieux que les dictatures, la démocratie est un concept en grande partie apparu et diffusé depuis l’Occident, même si Sen considère que la démocratie a aussi des origines non occidentales (2005). Enfin, pour ce qui est de « la soif dans le monde », la responsabilité des démocraties occidentales apparaît largement comme un mystère.

 

 

 

Références bibliographiques

Robert J. Barro, “Democracy and the Rule of Law”, in Bueno de Mesquita & Root, 2000

Bruce Bueno de Mesquita et Hilton L. Root, Governing for Prosperity, Yale U. Press, 2000

Pierre Dockès et Bernard Rosier, L’Histoire ambiguë, croissance et développement en question, PUF, 1988

Gøsta Esping-Andersen, The Three Worlds of Welfare Capitalism, Harvard University Press, 1990

Stephen Haber, Armando Razo et Noel Maurer, The Politics of Property Rights: Political Instability, Credible Commitments, and Economic Growth in Mexico, 1876-1929, Cambridge University Press, 2003 (voir compte rendu de ce livre dans Région et Développement, n° 23, 2006)

Stephen Haber ed., How Latin America Fell Behind, Essays in the Economic Histories of Brazil and Mexico, 1800-1914, Stanford University Press, 1997

Douglass C. North, W. Summerhill et B.R. Weingast, “Order, Disorder, and Economic Change, Latin America versus North America”, dans Bueno de Mesquita & Root, 2000

Xavier Sala-i-Martin, “More or less equal?”, Special Report Global economic inequality, The Economist, 13 mars 2004

Amartya Sen, La démocratie des autres : pourquoi la liberté n'est pas une invention de l'Occident, Payot, 2005 ; “Democracy as a Universal Value”, National Endowment for Democracy and The Johns Hopkins University Press, 1999

Claudio Véliz, The New World of the Gothic Fox, Culture and Economy in English and Spanish America, University of California Press, 1994


 

[1] Le niveau de développement de la Finlande montre qu’elle n’a pas trop souffert de l’absence des dons américains, confirmant l’idée que le niveau de vie d’un pays est plus dû à ses institutions qu’à des aides.

[2] Voir par exemple, Xavier Sala-i-Martin, 2004.

[3] Ici par exemple : http://faostat.fao.org

[4] Voir : http://users.erols.com/mwhite28/warstat0.htm#America

[5] Haber, 1997; North et alii, 2000 ; Véliz, 1994.

[6] Ph. Gilles reprend ainsi ces causes internes page 345.

[7] La seule différence claire est que le deuxième terme est un anglicisme, le premier n’existant pas en anglais.

[8] Voir George Reisman, “Globalization: The Long-Run Picture”, www.mises.org/story/2361

[9] There is, in fact, no convincing general evidence that authoritarian governance and the suppression of political and civil rights are really beneficial to economic development. Indeed, the general statistical picture does not permit any such induction. Systematic empirical studies (for example, by Robert Barro or by Adam Przeworski) give no real support to the claim that there is a general conflict between political rights and economic performance. The directional linkage seems to depend on many other circumstances, and while some statistical investigations note a weakly negative relation, others find a strongly positive one. If all the comparative studies are viewed together, the hypothesis that there is no clear relation between economic growth and democracy in either direction remains extremely plausible. Since democracy and political liberty have importance in themselves, the case for them therefore remains untarnished.” Sen, 1999.