Capitalisme et innovations

 

 Thomas Newcomen's Steam Engine

La pompe à feu de Thomas Newcomen (1663-1729), un forgeron anglais, inventeur de la machine à vapeur atmosphérique, construite en 1712 et utilisée pour drainer l'eau des mines.

 

Newcomen engine

 

 

 

Quels sont les liens entre innovations et capitalisme ? Une première réponse intuitive serait l’idée que l’abondance des découvertes passe par la liberté économique. Si celle-ci est établie, si une myriade d’initiatives individuelles peut se manifester, alors les chances de trouvailles heureuses seront évidemment favorisées. On n’imagine pas l’État monarchique anglais mettre au point dans ses ministères une machine à vapeur en 1765, pas plus qu’un métier à filer le coton efficace de type Waterframe en 1769, ou à tisser, le Power loom de 1785, il fallait pour cela des esprits inventifs et entreprenants comme ceux de James Watt, Richard Arkwright ou Edmund Cartwright, prototypes de ces premiers entrepreneurs-innovateurs vantés plus tard par Joseph Schumpeter ou Frank Knight. Ce n’est pas davantage l’État qui a eu l’idée de mettre une machine à vapeur sur des roues, et celles-ci sur des rails, comme le fit le Gallois Richard Trevithick en 1801, qui au départ ne pouvait que montrer son invention dans des foires (Catch me who can…), avant que les Stephenson père et fils n’offrent cela à des passagers, en reliant des villes petites (Stockton-Darlington, 1825) ou grandes (Manchester-Liverpool, 1830). L’innovation majeure est avant tout une rupture, produite par des esprits excentriques, selon l’image de Schumpeter : « Ajoutez les uns derrière les autres autant de carrosses que vous voudrez, vous n'obtiendrez jamais pour autant un chemin de fer »… On pourrait multiplier les cas de ces individus, dont l’histoire se confond avec celle du capitalisme, les Henry Bessemer, Samuel Colt, Werner von Siemens, Thomas Edison, Henry Ford, Sakichi Toyoda, Akio Morita, André Citroën, Thomas Watson ou Bill Gates (voir McCraw, 1997). Les grandes grappes d’innovation où ils se sont illustrés vont du charbon, textile et fer vers 1780, à l’électricité, la chimie, l’automobile et le pétrole après 1880, jusqu’aux NTIC et la génétique un siècle plus tard.

 

         

 

Coketown, Motown, Silicon Valley

Industries et techniques, chronologie des révolutions et des transitions, 1760 à 2000

La première révolution industrielle naît en Angleterre dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, la seconde en Europe et aux États-Unis à la fin du XIXe, et la troisième aux États-Unis et au Japon à la fin du XXe. Entre ces trois grandes périodes d’innovations, on peut distinguer des phases intermédiaires qui voient des progrès plus spécifiques :

Coketown : première révolution industrielle et technologique, basée sur les industries textiles (navette volante, waterframe, mule jenny, power loom), la machine à vapeur (pompe à feu, machine à condensateur de James Watt), la sidérurgie du fer et de la fonte (fonte au coke, puddlage et laminage), 1760-1820

Phase intermédiaire : Chemins de fer (Trevithick, Stephenson), 1820-1860 ; Sidérurgie de

l'acier (Bessemer, Siemens-Martin, Gilchrist-Thomas), 1860-1880

– Motown : deuxième révolution industrielle et technologique, basée sur l’électricité, la chimie, les hydrocarbures, les moteurs à explosion, l’automobile et l’aviation, 1880-1920

Phase intermédiaire : diffusion de biens de consommation durables (radio, automobile, électroménager, télévision), 1920-1980

Silicon Valley : troisième révolution industrielle et technologique, basée sur les biotechnologies, la génétique, les technologies de l'information, l'espace, 1980 à ...

 

Mais qu’est-ce que la liberté économique ? Est-ce la même chose que le capitalisme, et n’existe-t-il pas d’autres facteurs expliquant l’innovation, et d’autres périodes de l’histoire aussi inventives que celle qui se confond avec l’extension du capitalisme, en Europe occidentale, en Amérique et en Extrême-Orient, du XVIIIe au XXe siècles ?

La liberté économique peut d’abord s’entendre comme la liberté de créer une entreprise, la liberté de la posséder ensuite, bref l’appropriation privée des moyens de production, ie le capitalisme. Mais elle est aussi la liberté du marché, la liberté des prix, du jeu de l’offre et de la demande, les fameux mécanismes autorégulateurs analysés par Karl Polanyi, le laisser-faire. Dans ce deuxième cas la liberté économique est simplement l’économie de marché, c’est-à-dire le libéralisme économique. Les deux types de liberté économique vont le plus souvent ensemble – on parlera alors de capitalisme de marché – mais elles ne se confondent pas. On peut en effet avoir un système capitaliste sans économie de marché, de même qu’une économie de marché sans capitalisme. Le premier cas correspond par exemple à l’Allemagne nazie : société capitaliste (les firmes continuent à être privées, Krupp, Thyssen, IG Farben, etc.), mais où le marché est remplacé par une planification quinquennale impérative. On aura alors un capitalisme planifié. Le second correspond au socialisme de marché, comme dans le cas de la Yougoslavie de Tito ou la Chine d’après les réformes de Deng Xiaoping en 1979 : on a à la fois une économie socialiste (les entreprises appartiennent à l’État), non capitaliste, mais à économie de marché (la planification impérative centralisée est remplacée par la liberté des prix et les mécanismes décentralisés du marché).

L’absence totale de liberté économique (ni liberté du marché, ni liberté de créer et posséder des entreprises), comme c’était le cas dans l’économie socialiste planifiée soviétique, n’est pas nécessairement synonyme de stagnation technique. En effet un État qui détient tous les pouvoirs économiques peut investir massivement dans la recherche, les centres, les laboratoires, les projets, et obtenir des résultats spectaculaires. Le premier Spoutnik et le premier vol humain dans l’espace ont bien montré cette possibilité. De même que la maîtrise soviétique en matière aéronautique ou nucléaire. Mais au niveau de la vie quotidienne et des progrès dans la vie courante, quand on quitte les grands projets où l’État peut « mettre le paquet » dans un domaine, force est de reconnaître la pauvreté des innovations fournies par l’URSS  pendant ses quelque soixante-dix ans d’existence.

Là où la combinaison des deux types de liberté économique a pu se mettre en place au contraire, la multiplication des inventions, illustrée par la succession de trois révolutions technologiques, semble bien montrer un lien de cause à effet. La liberté économique implique la concurrence, et la concurrence favorise les innovations. C’est ce qu’explique William Baumol dans un livre récent : c’est l’innovation, plus que la concurrence sur les prix, qui caractérise le capitalisme de marché, la concurrence oblige les firmes à investir dans la recherche, à innover, si elles ne veulent pas être éliminées. Comme Marx et Engels, et Schumpeter après eux, il considère que l’innovation est partie intégrante du système (hard-wired into capitalism), mais moins du fait de la volonté d’accumulation ou de la recherche du profit, que de cette nécessité d’innover pour ne pas disparaître. La concurrence oligopolistique, plus que la concurrence parfaite, comme dans le cas de l’automobile ou de l’informatique, avec de grandes firmes équipées de labos de recherche et utilisant l’innovation comme arme principale dans la concurrence, est le régime le mieux adapté au progrès technique continu. L’évolution constante de nos modèles d’ordinateurs, de téléphones ou de voitures en est une illustration. Le processus de l’innovation est incorporé dans l’activité de la firme, il n’est plus seulement laissé au hasard des inventeurs isolés, il est devenu systématique, permanent, routinier.

 

Marx, Schumpeter, Baumol

 

Marx et Engels, Manifeste du parti communiste, 1848

« La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. … Elle ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, donc les rapports de production, c’est-à-dire tout l’ensemble des rapports sociaux. La conservation immobile de l’ancien mode de production était au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures la condition première de l’existence. Ce bouleversement continuel de la production, cet ébranlement ininterrompu de tout le système social, cette agitation et cette perpétuelle insécurité distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes. … Poussée par le besoin de débouchés toujours nouveaux, la bourgeoisie envahit le globe entier. Il lui faut s’implanter partout, exploiter partout, établir partout des relations. Par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation. Au grand désespoir des réactionnaires, elle a ôté à l’industrie sa base nationale. Les anciennes industries nationales ont été détruites, et le sont encore de nos jours. … Par le rapide perfectionnement des instruments de production et l’amélioration infinie des moyens de communication, la bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisation jusqu’aux nations les plus barbares. … Au cours d’une domination de classe à peine séculaire, elle a créé des forces productrices plus nombreuses et plus colossales que ne l’avait fait tout l’ensemble des générations passées. »

« Un panégyrique des réalisations de la bourgeoisie », selon Schumpeter, « sans équivalent dans la littérature économique », et qui, ajoute-t-il, « en attribuant ces succès à la seule bourgeoisie, va bien au-delà de ce dont nombre d’économistes résolument bourgeois pourraient se réclamer… » (voir “Marx and Schumpeter on capitalism’s creative destruction”, John Elliott, Quarterly Journal of Economics, août 1980).

 

Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie, 1942

« L’activité inventive a été conditionnée par le processus capitaliste, créateur des attitudes d’esprit qui donnent naissance aux inventions. Il est donc tout à fait faux de dire que l’initiative capitaliste et le progrès technique ont été deux facteurs distincts du développement constaté de la production ; en fait il s’agit là essentiellement d’une seule et même entité, ou encore, si l’on préfère, le premier a été la force productive du second. … Dans la réalité capitaliste, bien différente des manuels, ce n’est pas la concurrence sur les prix qui compte, mais la concurrence sur un nouveau produit, une nouvelle technique, un nouveau type d’organisation… Cette forme de concurrence est bien plus efficace que la première, comme un bombardement en comparaison d’une porte défoncée. … La fonction de l’entrepreneur-innovateur perd déjà de son importance, et elle est destinée à en perdre de plus en plus. Car l’innovation elle-même est réduite à une routine. Le progrès technique est de façon croissante l’œuvre de spécialistes entraînés qui produisent ce qu’il faut produire de façon prévisible. »

 

William Baumol, The Free-Market Innovation Machine, 2002

« Dans le système capitaliste, l’innovation – fortuite et souvent absente dans les autres types d’économie – devient une nécessité impérieuse, une affaire de vie ou de mort pour la firme. Et la propagation des nouvelles technologies, qui dans les autres économies se réalise avec une noble lenteur, demandant souvent des décennies ou même des siècles, est remarquablement accélérée dans les sociétés capitalistes, parce que, tout simplement, le temps c’est de l’argent. ... Le revenu par tête dans les principales économies capitalistes augmente à un taux qui a permis une multiplication d’à peu près 8 en un siècle (comme Keynes l’avait d’ailleurs prévu en 1932). Je trouve que ce chiffre est si élevé qu’il défie la compréhension. À quoi ressembleraient nos vies si, à partir d’un revenu familial moyen actuel, les 7/8 de ce montant étaient tout d’un coup enlevés ? À l’inverse, on estime (très grossièrement, bien sûr) que dans la prospère Angleterre du XVIIIe siècle le revenu par tête venait seulement de regagner le niveau atteint dans la Rome du IIIe siècle… Les mots manquent, en réalité, pour rendre compte de l’incroyable performance des économies de marché industrialisées. Dans aucun autre système, actuel ou passé, le revenu moyen de la population n’a augmenté autant ni aussi vite qu’en Amérique du Nord, en Europe occidentale et au Japon. Bien que l’URSS ait planifié son économie et forcé sa population à investir dans des usines et des barrages, elle a échoué à produire assez pour élever les niveaux de vie de son peuple comme les économies de marché ont pu le faire. Quel est le secret de ce succès extraordinaire ? Voilà le puzzle économique critique pour la prospérité future. Sa solution est ce que les pays les plus pauvres du monde sont anxieux de connaître. Elle tient en trois points : la concurrence acharnée entre de nombreuses entreprises de ces économies, cherchant à trouver le meilleur piège à souris d’un nouveau type, ou la meilleure façon de produire l’ancien piège à souris ; la routinisation du processus d’innovation qui en résulte, et qui réduit la dépendance de la firme vis-à-vis de l’invention arrivée au bon moment par hasard ; et les pressions concurrentielles menant à la propagation volontaire des technologies, même en les rendant disponibles aux concurrents directs, avec l’idée d’un retour possible du service. »

 

La montée du capitalisme de marché en Europe occidentale, depuis les grandes découvertes du XVe siècle, a abouti à la transformation complète de la planète, notamment au plan technique. Avant la révolution industrielle, comme le dit Joel Mokyr, la stagnation technique était la règle et l’invention l’exception, ensuite ce fut l’inverse. La deuxième révolution industrielle, autour de 1890-1900, marque encore une nouvelle accélération du progrès technique, que Douglass North n’hésite pas à qualifier de deuxième révolution économique de l’histoire de l’humanité, après celle du néolithique, vers 8 000 avant le Christ, qui avait vu « l’invention » de l’agriculture. Pour cet auteur, la première révolution industrielle n’est que la prolongation des modes anciens de la découverte, caractérisés par l’inventeur isolé et génial, sans grande formation, qui découvre dans son coin un procédé utile. Par contre, la grande nouveauté de la période de la Belle Époque est l’apparition d’une recherche scientifique, en équipes, en laboratoires, réalisée dans l’entreprise ou en liaison avec elle, c’est-à-dire une institutionnalisation de l’innovation. C’est l’Allemagne qui est le pays pionnier de cette révolution économique, suivie par les États-Unis et le Japon. Cette nouvelle approche donne lieu à une véritable avalanche d’innovations, dont témoigne l’histoire du XXe siècle, et dans laquelle nous sommes toujours plongés. L’accélération de la croissance (voir graphique) en est le résultat, et si on poursuit pour le XXIe siècle la tendance observée, en tenant compte du fait que les innovations actuelles portent moins sur la production et le transport de biens physiques, et plus sur la production et le déplacement de l’information elle-même, les perspectives donnent le vertige.

Le passé récent montre aussi que les coûts et les prix des nouvelles technologies ont baissé régulièrement. Selon Marc Giget (2001), « le prix du transport ferroviaire a diminué de 4 % par an de 1850 à 1900, celui de l’électricité de 7 % par an de 1890 à 1920, celui des automobiles de 11 % par an de 1900 à 1925, celui du billet d’avion de 9 % par an de 1950 à 2000 et celui des ordinateurs de 30 % par an de 1970 à 2000 ». Il y a en outre accélération de la diffusion des technologies, le temps nécessaire pour qu’elles fassent partie du quotidien tend à diminuer : ainsi des données du PNUD montrent que la radio a mis 38 années entre son lancement et le seuil de 50 millions d’utilisateurs, le téléviseur 13 années, le micro-ordinateur 16 années et le web 4 années. De plus, selon des données citées par Baumol, le temps écoulé entre le lancement d’un nouveau produit par une firme et sa fabrication par des concurrents est passé de 33 ans au début du XXe siècle à 13 ans vers le milieu, et 3 à la fin, ce qui n’est pas un hasard, les entreprises tendent souvent à faciliter la diffusion de techniques qu’elles possèdent, afin de bénéficier de la croissance accrue qui en résulte. L’échec de la norme Betamax de Sony (pourtant supérieure) face au VHS est un bon exemple, à l’inverse, du risque de ne pas diffuser une technologie.  

 

NB La hausse du XIVe siècle est le résultat de l’effondrement de la population dans le monde (peste, guerres, famines) alors que celle des XIXe et XXe siècles s’accompagne de l’explosion démographique mondiale.

 

 

Cependant, la liberté économique ne suffit pas à favoriser l’innovation, tous les économistes savent depuis Adam Smith qu’un deuxième pilier est nécessaire : la mise en place d’institutions solides. Lorsque le fondateur de l’économie politique insiste sur le rôle de l’État dans ses activités traditionnelles (sécurité des échanges, justice, règne de la loi, défense nationale, grandes infrastructures), il ne fait qu’annoncer les développements de l’école institutionnaliste (Veblen, Commons, Mitchell), puis néo-institutionnaliste (Coase, North, Williamson). Des institutions adaptées à l’innovation et au développement économique sont nécessaires pour que la liberté ne soit pas la jungle, la loi du plus fort, le règne des mafias, du népotisme, du favoritisme ou du clientélisme, obstacles à l’innovation et à la croissance. Le problème est que la complexification croissante des sociétés s’accompagne d’une montée inévitable des coûts de transaction, au fur et à mesure que les échanges quittent le cadre du village et de la communauté restreinte pour celui d’une économie nationale diversifiée et ouverte. Seule la mise en place progressive d’institutions adaptées permettra de contenir les coûts de transaction, et par là de continuer l’extension des échanges, de la spécialisation et de la croissance économique.

L'histoire économique de l’Europe occidentale est, selon Douglass North, l'histoire de la mise en place progressive d'institutions adaptées, propres à contenir la montée des coûts de transactions qui accompagne la division accrue du travail et donc la complexité croissante des sociétés. Dans une communauté primitive, par exemple un village de l’an mille, les liens personnels limitent les coûts de transaction car les participants à l'échange se connaissent et sont donc obligés d'adopter des normes d'équité. Les coûts de production y sont par contre élevés car la société n'est pas spécialisée et dispose de peu de capital technique.

 

Évolution des coûts de production et de transaction avec le développement

Développement économique

Coûts de production

Coûts de transaction

société rurale

â

société industrielle

élevés

â

faibles

faibles

â

élevés

 

Lorsque les marchés s'élargissent au contraire, les relations économiques deviennent impersonnelles et il faut protéger les contractants des fraudes, abus et autres pratiques coûteuses ou dissuasives des échanges, par tout un arsenal institutionnel, notamment juridique. Le développement s'accompagne d'un accroissement des coûts de transaction, au fur et à mesure que la société devient plus complexe, et d'une réduction des coûts de production, au fur et à mesure que le capital s'accumule, que le progrès technique apparaît et que la société se spécialise. Toute la question est de savoir si la baisse des seconds ne sera pas annulée par la hausse des premiers : les institutions seules feront la différence en limitant ou non cet accroissement.

Que faut-il donc entendre par institutions, dans le sens particulier donné à ce mot par les institutionnalistes ? Il s’agit des règles écrites (le droit) et non écrites (les codes de conduites, les normes de comportement, les coutumes, les mentalités). Ce sont « les comportements réguliers et codifiés des gens dans une société, ainsi que les idées et les valeurs associées à ces régularités » (Neale). Dans le domaine de l’innovation, l’institution déterminante est la mise au point de brevets, qui ajoutaient selon la formule célèbre de Lincoln « le fuel de l’intérêt au feu du génie ». La propriété des inventeurs sur leur découverte, avec un système de protection du type monopole ou licence, signifie que le taux de rendement social de l'invention doit s'approcher du taux de rendement privé, c'est-à-dire que non seulement la société dans son ensemble, mais aussi l'inventeur lui-même, puissent en bénéficier. Ainsi les institutions favorisent le changement technique et le progrès économique. Le brevet a été mis en place en Angleterre dès 1624 par le Statute of Monopolies, c’est le premier du genre. En France sa création date de 1767, aux États-Unis de 1787 (par la Constitution) et 1836 (Patent Act).

On peut établir une liste non limitative de ces institutions adaptées capables de limiter les coûts de transaction : la garantie des droits de propriété ; le bon fonctionnement des mécanismes du marché ; la sécurité des échanges ; le respect du droit ; l'autorité de l'État ; l'intégrité des administrations ; une fiscalité transparente et équitable ; les mécanismes de représentation populaire ; la mise en place de marchés des denrées (bourses de commerce), des titres (bourses de valeurs) et des devises (marché des changes) ; la mobilité des facteurs de production ; la liberté d'entreprendre ; l'abolition des privilèges ; les comportements civiques ; le degré de confiance[1] ; l'éthique (la morale inculquée dès le plus jeune âge permet de limiter également les coûts de transaction car elle implique la nécessité d'un contrôle moindre, les individus tendant à se comporter de façon honnête et équitable pour rester en accord avec leurs principes plus que par crainte des conséquences légales).

 

Une autre hypothèse

Et si la liberté économique n’était pas le facteur déterminant de l’innovation ? S’il s’agissait, comme le soutient Cosandey, des conditions naturelles, et surtout maritimes, propres à une civilisation ? Ce brillant auteur suisse voit en effet dans la primauté technique et scientifique européenne un déterminisme géographique, ou plutôt « thalassographique ». Il suffit de comparer une carte de l’Europe occidentale avec celle des autres grandes aires culturelles pour constater un découpage extrême des côtes qu’on ne retrouve nulle part ailleurs, à l’exception de régions moins propices au peuplement pour des raisons diverses (Indonésie-Philippines, Caraïbe, ou Nord-Est du Canada). Différentes mesures mathématiques sont utilisées par l’auteur pour évaluer la thalassographie d’une région, dont le plus simple est « l’indice de marinité » : superficie des péninsules et îles en pourcentage de la superficie totale (56 % en Europe, 3,6 % en Chine, 3,1 % en Inde, 1 % dans le monde musulman). L’Europe est « une péninsule de péninsules » largement pénétrée par la mer, possédant même plusieurs mers intérieures (Méditerranée, Baltique, mer Noire). Le résultat a été double au cours des siècles : une facilité des échanges (la mer étant le plus économique moyen de transporter des hommes et des marchandises) et donc une division du travail qui favorise la croissance économique; une division politique stable, parce que la présence de frontières naturelles à une échelle limitée, permet la formation de nations (l’Europe restera divisée politiquement, contrairement par exemple à la Chine, empire unifié et centralisé pratiquement tout au long de son histoire). La rivalité politique favorise l’essor des sciences et des techniques, les différents États cherchant toujours un avantage sur les autres dans les conflits du continent, tandis que la prospérité économique, donc l’existence d’un surplus, permet de financer une classe d’inventeurs et de savants. On a donc là une explication du progrès technique et scientifique (voir schéma) à l’origine de l’essor européen, essor où le capitalisme de marché n’aurait pas le rôle essentiel, sauf celui de permettre les innovations, et non d’en être la cause profonde.

 

 

Voir le site de David Cosandey : www.riseofthewest.net

 

Reste pour terminer la question posée au départ : y a-t-il d’autres grandes périodes de l’histoire aussi riches en inventions que celle du capitalisme de marché, celle des trois derniers siècles, allant d’Abraham Darby à Vinton Cerf ? On peut citer le cas du Croissant fertile, avec l’écriture, la monnaie, la voile, la roue et l’architecture, ou bien la Chine avec l’imprimerie, les hauts fourneaux, le papier, la poudre, le gouvernail, la porcelaine, les horloges hydrauliques et les métiers à filer, sans compter des inventions plus triviales comme les allumettes, le parapluie, les cartes à jouer ou la brosse à dent ! Mais jamais les découvertes n’ont été aussi rapides, aussi nombreuses et rapprochées, que depuis 1700. Et dans le cas de la Chine, qui, avant la Renaissance, concentre l’essentiel des inventions durant des millénaires, on peut y voir une explication toute simple : lorsque les inventions dépendent du hasard d’une découverte par un génie isolé ou un artisan astucieux, il est logique qu’elles apparaissent là où on trouve le plus d’hommes, sous l’effet de la loi du grand nombre, plus logique qu’elles aient lieu surtout en Chine, principal centre de peuplement de l’humanité depuis toujours, que n’importe où ailleurs, par exemple en Afrique, Australie ou en Amérique pré-européennes, immenses continents à l’habitat clairsemé. Mais lorsque l’invention est le résultat d’une méthode, la démarche scientifique, qui tend à expérimenter sans relâche dans le but d’atteindre un objectif, alors elle ne dépend plus seulement du hasard, ni donc du nombre des hommes. C’est justement cette méthode scientifique, lentement mûrie depuis Euclide et Pythagore, en passant par al-Biruni et Ibn Sina, que l’Europe du XIIIe siècle commence à adopter[2], et qui donnera la Renaissance, la révolution scientifique du XVIIe, puis industrielle et technique au XVIIIe.

Enfin, une autre réponse à la question consiste à appliquer la distinction schumpétérienne entre invention et innovation, car le capitalisme est unique non pas tant pour l’invention, mais bien pour l’innovation[3]. La seconde est l’application pratique de la première, son développement et son exploitation au niveau de la production et du marché, par l’entreprise, avec toutes les évolutions possibles, comme l’électricité et tous les produits qui marchent avec, du réfrigérateur à l’ordinateur. Un autre exemple de la différence entre invention et innovation, et de l’effet sur la croissance économique, est le cas des premières machines à vapeur. Denis Papin est habituellement considéré comme l’inventeur, lorsqu’il présente à la cour de Louis XIV en 1691 son prototype (une espèce de « grosse cocotte-minute », Mokyr), mais faute de tissu industriel assez développé en France, son invention n’aura pas de suite. Par contre, lorsque Thomas Savery reprend l’idée en 1698 avec son « Ami du mineur », pompe actionnée par un engin à vapeur pour drainer l’eau des mines, et surtout Thomas Newcomen en 1712, avec sa pompe à feu, ils innovent, le dernier procédé sera un succès dans toute l’Europe, qui durera plus d’un siècle, et qui permettra l’explosion de la production de charbon, sans laquelle la révolution industrielle aurait été impossible. L’innovation est un processus cumulatif et c’est surtout elle qui produit de la croissance, comme nous le rappelle Baumol : « Virtuellement tout l’accroissement de la production survenu depuis le XVIIIe siècle peut en fin de compte être attribué à l’innovation. Sans elle, le processus de croissance aurait été insignifiant ».

 

 

 

 

 

Références bibliographiques

 

BAUMOL W., The Free-Market Innovation Machine. Analysing the Growth Miracle of Capitalism, Princeton University Press, 2002 ; voir aussi “A Conversation with Will Baumol on Capitalism, Innovation and Growth”, Antonio Guarino and Maurizio Iacopetta : http://www.prism.gatech.edu/~mi26/int_baumol.pdf

 

BLAUG M., “The Concept of Entrepreneurship in the History of Economics”, in Not Only an Economist, Edward Elgar, 1999

COSANDEY D., Le Secret de l’Occident, Arléa, 1997

Le Secret de l'Occident : Du miracle passé au marasme présent

 

 

 

 

 

 

 

 

 

GIGET M., « Une démocratisation plus rapide », le Monde, 9 janvier 2001

McCRAW Th.K., Creating Modern Capitalism, How Entrepreneurs, Companies, and Countries Triumphed in Three Industrial Revolutions, Harvard, 1997

MOKYR Joel, The Lever of Riches, Technological Creativity an Economic Progress, Oxford University Press, 1990 ; The Gifts of Athena: Historical Origins of the Knowledge Economy, Princeton University Press, 2002

 

NEALE W.C., “Institutions”, in Geoffrey M. HODGSON et Warren J. SAMUELS ed., The Elgar Companion to Institutional Economics, 2 vol., Aldershot : Edward Elgar, 1994

NORTH D.C., Structure and change in economic history, New York : Norton, 1981 ; “Institutions and Economic Growth: An Historical Introduction”, World Development, 17(9), 1989 ; Transaction Costs, Institutions, and Economic Performance, San Francisco : ICS Press, 1992

 

 

 

 

Article paru sous forme résumée dans un Hors série sur le capitalisme, Alternatives économiques, mars 2005.


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[1] La confiance qui règne dans la société fait aussi partie des institutions au sens large ainsi défini. Fukuyama comme Peyrefitte la mettent en avant pour expliquer la réussite économique. Ainsi le premier considère que le degré de confiance inhérent à une société, à tous les niveaux, conditionne son bien être. Des sociétés à faible confiance comme la Chine, la France ou l'Italie, selon Fukuyama, où les relations étroites entre les gens ne dépassent pas le cercle familial ont du mal à créer des sociétés complexes comme les firmes géantes multinationales et elles ont un handicap par rapport aux « sociétés de confiance », selon l'expression de Peyrefitte, comme l'Allemagne, le Japon ou les États-Unis. Voir F. Fukuyama, Trust, The Social Virtues and the Creation of Prosperity, Free Press, 1996 (trad. Plon, 1997) et A. Peyrefitte, La société de confiance, O. Jacob, 1995.

[2] « Des machines pourront être fabriquées grâce auxquelles les plus grands navires, avec un seul homme les pilotant, se déplaceront plus vite que s’ils étaient propulsés par des rameurs ; des wagons pourront être construits qui se déplaceront à une vitesse incroyable, et sans l’aide d’animaux ; des machines volantes seront réalisées, dans lesquelles un homme pourra dominer l’air avec des ailes semblables à celles d’un oiseau ; des machines permettront d’aller au fond des mers et des rivières. » Roger Bacon, vers 1260. Théologien et philosophe anglais (1214-1294) qui annonce la pensée moderne en contestant les idées reçues et l’autorité, au bénéfice de l’expérimentation et de l’utilisation des mathématiques dans les sciences de la nature. Surnommé Dr Admirable, étudiant puis professeur à la Sorbonne et à Oxford, moine franciscain, emprisonné de 1277 à 1292 pour ses idées, il est l’auteur de l’Opus majus, l’Opus minus et de traités d’acoustique et d’optique.

[3] « Bien que la Chine ait été à l’origine d’une abondance incroyable d’inventions, il y avait peu d’innovation, dans le sens de l’application et de la propagation des inventions. La plupart de ces inventions n’étaient pas utilisées dans un but productif. » (Baumol, op. cit.) De même, sur l’URSS, « il existe une abondance de données montrant que l’invention était tout à fait courante dans le système soviétique, mais ce qui manquait était l’innovation, c’est-à-dire la dissémination et l’utilisation répandue des inventions. » (ibid.)