Compte rendu

Région et Développement, n° 6, 1997, p. 191-196

Jacques Brasseul, Histoire des faits économiques, tome 1, De l'Antiquité à la révolution industrielle, Armand Colin, Paris, 1997, 327 pages.

L'ouvrage de Jacques Brasseul présente la particularité de pouvoir se lire à deux niveaux. C'est d'abord un excellent manuel, qui sait se plier à toutes les règles du jeu: il fournit systématiquement les repères chronologiques indispensables, qui font défaut à la plupart des étudiants ; il n'hésite pas à entrer dans les explications techniques de base (nul n'aura droit, après l'avoir lu, d'ignorer ce qu'est le puddlage) ; la démarche de l'histoire économique, "fille" de l'histoire et de la science économique, est présentée en première partie à travers un panorama des principales approches et courants d'analyse qui ont contribué à son développement (North tient une place importante, Kuznets apparaît de façon plus cursive), tandis que la seconde partie réussit le tour de force de "couvrir", en un peu plus de cent pages, de manière précise – sinon détaillée – les grands traits de l’évolution économique mondiale, depuis la révolution du néolithique jusqu’au seuil du XVIIIe siècle. Mais ce manuel est en même temps un texte d’approfondissement, ambitieux et original, parfaitement centré sur les questions cruciales du passage à la Croissance Économique Moderne, et dont l’intérêt va crescendo jusqu’à la révolution industrielle anglaise du XVIIIe siècle qui apparaît comme le personnage central de cette histoire, toujours aussi énigmatique malgré toutes les recherches qui lui ont été consacrées : est-on bien sûr qu’elle a réellement existé ? Quelles sont ses origines ? Pourquoi la révolution industrielle a-t-elle eu pour berceau une petite île excentrique ? Et comment le sort des populations en fut-il affecté à long terme ?

De cet événement majeur, J. Brasseul propose une lecture résolument tonique, que résume bien la citation de H.J. Perkin placée en exergue : la révolution industrielle finira par affranchir les hommes des pénuries millénaires qui les condamnaient à s’exploiter entre eux. La vision optimiste de l’auteur prend tout son relief par contraste avec la longue série des catastrophes qui jalonnent les siècles obscurs de l’histoire économique (passés en revue dans les chapitres précédents), depuis l’écroulement des empires de l’Antiquité jusqu’aux grandes mortalités qui sévissent encore en plein XVIIe siècle dans les nations les plus avancées. Faut-il parler jusqu’alors d’"histoire immobile", comme E. Le Roy Ladurie, de temps cyclique (alternance d’expansions et de rechutes brutales), ou faut-il reconnaître l’existence d’un lent progrès ? Du point de vue de l’organisation économique, le passage très stimulant consacré à l’économie de marché de la Mésopotamie vers le IIème millénaire inciterait plutôt à mettre en doute tout progrès jusqu’aux Temps modernes. Dans le domaine des techniques, en revanche, J. Brasseul montre bien comment l’Occident médiéval, après s’être mis à l’école du monde arabe, réussit à  prendre un avantage décisif entre le XIe et le XIIIe siècle, grâce à une constellation d’inventions majeures (depuis l’agriculture jusqu’à la navigation ou la mesure du temps). Mais, pendant des siècles encore, le sort des peuples restera dominé par les enchaînements malthusiens : même si les liaisons apparaissent bien moins mécaniques que le croyait Malthus, l’essor démographique qui se déclenche invariablement en période de paix, de stabilité politique, d’expansion économique finit, après quelques générations, par se heurter à la loi des rendements décroissants ; l’accroissement du nombre des hommes provoque, sinon la famine, du moins la vulnérabilité croissante aux disettes, et d’abord la hausse du prix relatif des produits agricoles par rapport aux biens manufacturés et aux salaires. L’alternance séculaire des phases d’expansion et de contraction se caractérise par le mouvement inverse de la population et des salaires réels. Ces derniers, au terme des phases d’essor, enregistrent un recul d’une brutalité impressionnante (XIIIe-XIVe siècles, XVIe siècle), au point d’annuler toute tendance à long terme à la progression des conditions de vie ou de l’espérance de vie. Expliquer comment la nation pionnière du XVIIIe siècle – la Grande-Bretagne – est parvenue à échapper au « piège malthusien », telle est donc la question cruciale, enjeu de controverses passionnées qui se sont développées autour de la « révolution agricole » et de la « révolution industrielle ».

Paradoxalement, la réalité même des « révolutions » économiques du XVIIIe siècle demeure contestée, avec des arguments troublants. Ne s’agit-il pas d’un emprunt incongru de l’histoire économique à l’histoire politique ? D’un terme vraiment mal choisi (« a misnomer » selon T. Ashton) pour désigner un processus de très longue durée, qui, vers 1850, trois générations après la première percée de l’industrie moderne, laissait presque intact des pans entiers de la société traditionnelle ? Il n’est certes pas inutile d’insister, comme D. North ou J. Komlos, sur les évolutions de très long terme dont sont issues les mutations du XVIIIe (qu’il s’agisse par exemple de la transformation des droits de propriété ou de l’accumulation du capital) ; et l’on oublie trop facilement aussi qu’en 1841, moins d’un ouvrier anglais sur cinq travaillait dans l’industrie mécanisée (N. Crafts). Mais le lecteur de J. Brasseul sera aussi en mesure de comprendre clairement les raisons qui conduisent néanmoins à « réhabiliter » – si nécessaire – l’idée d’une révolution industrielle. D’abord, les contemporains eux-mêmes ont été bien conscients de vivre une période sans précédent de changement  accéléré, voire de rupture. L’accélération démographique dépasse toutes les prévisions (selon G. King, à la fin du XVIIe siècle, la population anglaise devait doubler en six siècles ; mais le rythme atteint vers 1820 correspond à un doublement en moins d’un demi-siècle) ; le taux de croissance du produit industriel quadruple entre 1700-1760 (0,7 % par an) et 1800-1830 (2,8 %). Le progrès technique prend désormais un tour cumulatif : alors que les auteurs de la New Economic History penchent pour une vision très gradualiste de la révolution industrielle, J. Mokyr reconnaît que les innovations se précipitent à partir de 1760 (« avant la stabilité était la règle et l’innovation l’exception : après, c’est l’inverse ») et il évoque « les années miraculeuses » où les quatre secteurs-clefs de la révolution industrielle se mettent en phase. Mais, plus fondamentalement encore, J. Brasseul montre bien que la faiblesse relative du taux de croissance, le caractère graduel des évolutions n’excluent nullement la thèse d’une rupture radicale, rejoignant ainsi l’idée d’un « basculement » (P. Verley) du système productif ; et ceci vaut également pour la révolution agricole du XVIIIe siècle (objet de controverses encore plus intenses), voire pour la révolution néolithique.

Une fois admis que la révolution industrielle n’est pas un mythe, reste à expliquer les conditions de son déclenchement : pourquoi la soudaine accélération des années 1760-1770 ? Et pourquoi en Angleterre ? Ces deux questions, évoquées successivement au chapitre 7 et au chapitre 8, n’en font qu’une. Depuis une vingtaine d’années, le débat a surtout progressé à travers une série de remises en cause, qui placent des faits bien connus sous un éclairage nouveau. Toute approche en termes de « facteur déterminant », estime J. Brasseul, est désormais périmée : il faut renoncer à la recherche d’une cause unique, pour s’attacher à comprendre un ensemble d’interactions. D’autres contributions – moins directement évoquées ici – insistent sur le caractère polycentrique de la révolution industrielle à ses débuts : il existait en Europe bien d’autres foyers régionaux de développement de l’industrie moderne, en dehors de la Grande-Bretagne, vers le milieu du XVIIIe siècle… Ce qui à la limite conduit à s’interroger, comme N. Crafts, sur le caractère purement aléatoire du décollage britannique (on hésitera toutefois à parler d’ "explication » dans la mesure où précisément il ne s’agit plus d’expliquer) : pourquoi la percée de l’industrie moderne n’aurait-elle pas eu lieu au sein de l’économie française, de dimension plus vaste, si semblable à bien des égards à l’économie anglaise notamment du point de vue des échanges extérieurs, comme l’a montré François Crouzet, dans une croissance tout aussi dynamique que celle de la Grande-Bretagne ? Crafts, avec beaucoup de mordant, dénonce le sophisme de ceux qui croient avoir expliqué la primauté anglaise alors qu’ils se contentent de relever après coup telle ou telle « bonne raison », sans aucun risque d’être démenti puisqu’il s’agit d’un événement unique dans l’histoire !

N’est-il pas, cependant, tout aussi arbitraire de prétendre (en imaginant par exemple une révolution industrielle silésienne ou dans le centre de la France) que la séquence des événements aurait pu être tout autre ? J. Brasseul semble bien avoir répondu par avance aux vues de Crafts, en reprenant de façon particulièrement claire l’analyse classique des fondements de la supériorité anglaise : l’avantage de l’insularité, qui écarte le péril des invasions ; la stabilité politique retrouvée, après les « bouillonnements » du XVIIe siècle, grâce à la Glorieuse Révolution de 1688, « dans des conditions qui laissent un large champ ouvert à l’initiative des minorités religieuses (dissenters) ; une société plus mobile où l’aristocratie ne craint pas comme en France de « déroger » en se livrant aux activités commerciales, où s’affirme le goût de l’application pratique des connaissances, et où le système de brevets protège de manière précoce les droits des inventeurs ; une puissance maritime et coloniale en pleine expansion ; une spécialisation ancienne dans le travail de la laine, grande industrie exportatrice depuis des siècles ; mais surtout un marché intérieur, qui se développe avec les progrès de l’urbanisation (l’Angleterre, vers 1750, est deux fois plus urbanisée que la France, et l’écart ne cesse de s’accentuer), dans une société déjà fortement monétarisée, avec un taux de salariat exceptionnel pour l’époque (un tiers, dès avant la révolution industrielle) et un taux de salaire réel double de la moyenne française vers 1750. Le contre-exemple des nombreuses inventions françaises « prématurées » demeurées sans application dans leur pays d’origine, mais valorisées avec succès par des entrepreneurs anglais, montre bien à quel point le rôle du « milieu économique » (coûts salariaux, débouchés…) s’avère déterminant. On ne saurait donc présenter comme un fait accidentel ou inexplicable l’affirmation de la supériorité industrielle de la Grande-Bretagne à la fin du XVIIIe siècle. Ce qui ne revient nullement à nier la part de l’aléa (si la fibre de coton ne s’était pas si bien prêtée à la mécanisation… si l’Angleterre n’avait pas été si bien pourvue en charbon…), ni bien sûr à prétendre que l’enchaînement des facteurs de la révolution industrielle se trouve pleinement élucidé.

J. Brasseul soumet à une discussion serrée le rôle des différentes « révolutions » qui ont précédé la révolution industrielle – révolution agricole, révolution démographique, révolution des transports, expansion séculaire du commerce extérieur – et il conclut qu’aucune ne saurait être érigée en cause unique ou principale de la révolution industrielle, même si toutes ont constitué des conditions favorables. Il souligne, conformément aux vues de la New Economic History, que les effets stimulants venus de la demande – qu’il s’agisse des débouchés internes ou externes – ne sauraient faire oublier l’influence décisive « du côté de l’offre » : les innovations techniques, accumulées depuis des générations, mais dont la cadence s’accélère brusquement vers 1760. Certes ! Pourtant, le rôle de la révolution agricole, jadis mis en exergue par Paul Bairoch, mériterait sans doute un réexamen. Loin de considérer la révolution agricole comme un « mythe », J. Brasseul la place en tête des déterminants possibles de la révolution industrielle, il montre de façon convaincante l’ampleur des transformations agraires et des progrès quantitatifs réalisés en un siècle (un instant à peine de l’histoire agricole…), et il conclut – ce qui va déjà fort loin – qu’il s’agit bien d’une condition nécessaire, quoique non suffisante, de la révolution industrielle. Mais il aurait été justifié, me semble-t-il, de faire un pas de plus. D’abord en rappelant la relation étroite entre les gains de productivité agricole (qui libèrent de la main d’œuvre, tout en permettant de nourrir une population non agricole croissante) et l’avancée de l’urbanisation anglaise : ce qui relativise d’emblée la portée de l’argument de R. Allen, tendant à minimiser l’importance des débouchés agricoles pour l’écoulement de la production manufacturière, puisque l’expansion des marchés urbains est en réalité une conséquence majeure de la révolution agricole. Et d’autre part, en insistant sur les traits exceptionnels de la croissance britannique de la première moitié du XVIIIe siècle : la croissance de la production agricole devance nettement la croissance de la population jusque vers 1760 ; la qualité de l’alimentation s’améliore, et la Grande-Bretagne, pour la première et la dernière fois, devient largement exportatrice de céréales, tout en important des quantités croissantes de produits industriels, cotonniers et métallurgiques (ouvrant la voie à l’industrialisation par substitution aux importations) ; l’agriculture contribue au moins autant que l’industrie à la croissance globale des années 1700-1760, maintenant sa part au sein du revenu national, sans hausse du prix relatif des produits alimentaires, et malgré une décroissance déjà très sensible du taux de population active agricole ; quant aux salaires réels, dont la hausse de long terme s’est amorcée au cours du XVIIe siècle, ils atteignent vers 1750 un « plateau » relativement très élevé, qui sera brutalement remis en cause une génération plus tard sous le contrecoup de l’accélération démographique.

Car la singularité de la situation économique anglaise vers 1750 apparaît surtout par contraste avec la fin du siècle. À bien des égards, l’essor de la révolution industrielle s’accompagne de changements de rythme, voire de retournements de tendance caractérisés. En un siècle à peine, le rythme de la croissance démographique a plus que quadruplé (moins de 0,3 % par an de 1700 à 1750, 1,3 % de 1800 à 1830), en raison bien moins des progrès de l’espérance de vie (longtemps faibles et très irréguliers : moins de cinq ans gagnés entre 1700 et 1850), que de la hausse de la natalité, hantise de Malthus. La production agricole par tête tend désormais à décroître, et la hausse brutale du prix relatif des biens alimentaires atteste de la persistance des mécanismes malthusiens jusqu’au début du XIXe siècle. Le niveau de salaire réel atteint vers 1750 ne sera durablement dépassé, selon les séries de N. Crafts, qu’à partir de 1840, après avoir subi un creux profond dans les dernières décennies du XVIIIe siècle, dès avant les guerres de la Révolution et de l’Empire ; seule la catastrophe irlandaise de 1846 (explosion démographique sans révolution industrielle) incite à considérer l’évolution britannique comme relativement favorable par contraste. Du point de vue des inégalités, la révolution industrielle a des effets ambigus : elle favorise l’égalité des chances (en multipliant les occasions d’ascension sociale) mais elle aggrave, très brutalement parfois, l’inégalité des conditions de vie. Le tableau sans complaisance que dresse J. Brasseul est d’autant plus impressionnant qu’il a pris soin d’emblée de mettre l’accent sur les effets bénéfiques à long terme : mais le long terme dont il s’agit en l’occurrence est un très long terme, correspondant à plusieurs générations humaines. Ce n’est donc pas sans peine que la nation pionnière a réussi, en un siècle, à échapper au « piège malthusien ». Références à méditer par tous ceux qui, aujourd’hui, dénoncent prématurément les échecs du développement hors du monde occidental, comme si tout pouvait basculer en moins d’une génération.

Le manuel de Jacques Brasseul me paraît avoir bien tenu son double pari. Aux étudiants, confrontés pour la première fois aux grands problèmes d’interprétation historique, et doués d’un minimum d’imagination, il donnera le goût de l’histoire économique. Aux spécialistes, il présente des problématiques très fermes, un état de la question remarquablement à jour, un faisceau d’indicateurs quantitatifs choisis avec discernement : ils seront à pied d’œuvre pour affronter les questions les plus controversées, sans risque de s’égarer sur de fausses pistes. Faut-il regretter que l’auteur, par souci d’objectivité, ne livre pas toujours explicitement son propre jugement ? La preuve est faite, en tout cas, que les fracassantes remises en cause de la New Economic History ne sont pas le seul moyen de faire progresser la compréhension de l’histoire économique. Que les futurs chercheurs se rassurent : le débat est loin d’être épuisé, et la convergence des approches, la concentration de nouvelles recherches sur le seuil décisif des années 1750-1770 ne seront pas de trop pour élucider la question toujours ouverte des origines. « En fin de compte – écrivait François Crouzet en 1985 – on ne voit pas très bien ce qui a déclenché la révolution industrielle en Angleterre ; en particulier, on explique mal le timing de ses débuts, c’est-à-dire les causes de la constellation d’inventions et d’innovations qui se placent autour de 1770 ».

Jean-Charles Asselain

Professeur à l’université Montesquieu-Bordeaux IV

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