Les origines de la mondialisation

 

Définitions de la mondialisation

– Économique : liberté accrue de circulation, au niveau mondial, des biens, des services, des capitaux et des hommes. Autrement dit, l’extension du libre-échange et de la liberté de circulation à l’échelle planétaire.

Cette liberté n’est pas aujourd’hui totale, puisque de nombreux obstacles demeurent à la circulation des produits et des services (diverses mesures protectionnistes en cours, ex. La PAC), des capitaux (contrôle des changes dans certains pays) et surtout limites généralisées aux migrations humaines. La première mondialisation moderne, celle de la Belle Époque, et plus largement entre 1860 et 1914, était plus avancée à bien des égards que la mondialisation actuelle, notamment en ce qui concerne les migrations, libres à l’époque.

– Définition plus large, incluant les aspects culturels : imbrication croissante des peuples, déplacements plus nombreux et plus faciles (voyages, tourisme), communication rapide des informations, des idées, des mœurs, des modes, des cultures, tendance au rapprochement des modes de vie.

La mondialisation est un phénomène évolutif, en cours, qui est facilité par l’essor des techniques, tant au niveau des transports que des télécommunications, que par les institutions et les accords internationaux, en gros favorables au libre-échange depuis la guerre.

 

Une distinction intéressante vient d’être fait par un journaliste à succès du New York Times, dans un ouvrage sur la mondialisation : La Terre est plate, au sens de connectée, entièrement accessible partout : "When the world is flat, you can innovate without having to emigrate".

Pour lui, il y a eu trois mondialisations successives, qu’il appelle, selon le parler informatique :

Globalisation 1.0 : celle lancée au XVe siècle avec les grandes découvertes, la mondialisation des États-nations

Globalisation 2.0 : celle qui suit la révolution industrielle, la mondialisation des firmes, devenues progressivement multinationales

Et enfin, Globalisation 3.0, celle du XXIe siècle (sous-titre du livre : A Brief History of the Twenty-first Century), la mondialisation des hommes, menées par des individus grâce aux nouvelles technologies, notamment bien sûr Internet (“desktop freelancers and innovative startups all over the world (but especially in India and China) who can compete--and win--not just for low-wage manufacturing and information labor but, increasingly, for the highest-end research and design work as well”).

 

Distinction intéressante (nations, firmes, individus) mais qui me semble insuffisante pour comprendre le phénomène. Pour cela, et pour savoir comment on en est arrivé là, il me paraît nécessaire de remonter aux origines, aux origines de cette mondialisation. Quand les sociétés humaines ont-elles commencé à échanger de façon systématique, quand les groupes humains, même éloignés, ont-ils commencé à s’influencer de façon constante, ont-ils commencé cette imbrication, cette interconnexion, caractéristique de ce que nous voyons en ce moment ?

Un phénomène a servi de déclencheur, c’est la révolution néolithique, la première grande révolution économique que l’humanité ait connue, l’autre a servi d’accélérateur extraordinaire, c’est la révolution industrielle, deuxième révolution économique de l’humanité. Mais d’abord, essayons de replacer ces deux révolutions parmi les étapes de l’histoire.

 

Phases historiques

Histoire et préhistoire, trois millions d’années vs 5500 ans, cinq millénaires et demi, soit trois minutes sur 24h, les trois dernières minutes de la présence de 24 h de l’homme sur la Terre…

 

                        

 

Antiquité : -3500 à +500 (476)

Moyen Âge : +500 à +1500 (1453 ou 1492)

Temps modernes : 1500 à 1789

Époque contemporaine : 1789 à maintenant

 

Première révolution économique

Il s’agit de la révolution néolithique, commencée il y a dix mille ans, allant de -8000 à -3500, autrement dit de la dernière période de la préhistoire, avant l’entrée dans l’histoire et qui explique justement le passage à l’histoire, c’est-à-dire l’apparition des grandes civilisations, celles qui caractérisent l’Antiquité. Les grandes civilisations, ce sont des États organisés, des villes, des cultures complexes, des classes, des hiérarchies, l’architecture et diverses innovations.

La révolution néolithique est le passage progressif des activités de chasse, pêche et cueillette aux activités pastorales, la culture et l’élevage. Autrement dit, il s’agit de l’invention de l’agriculture, par les femmes, selon les préhistoriens, pour des raisons assez faciles à comprendre.

Cette révolution apparaît sur les plateaux de la Turquie d’Asie actuelle, et se diffuse à travers le monde, dans le vaste ensemble de l’Eurasie-Afrique, trois continents reliés par des terres et donc par un phénomène de capillarité, de gain progressif de proche en proche, vers l’Orient, l’Inde, la Chine, vers le bassin méditerranéen, vers l’Europe et l’Afrique, l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne. Premier aspect de la mondialisation : la diffusion à travers le monde des pratiques agricoles à partir du Proche-Orient. Mais les continents à l’écart du bloc Afrique-Eurasie, l’Océanie et l’Amérique, ne sont pas touchés par cette diffusion. Par exemple les Aborigènes d’Australie sont des chasseurs-cueilleurs à l’arrivée des Anglais au XVIIIe siècle. Les Indiens du nord de l’Amérique du Nord et les îles (Canada, États-Unis actuels, Antilles) sont essentiellement aussi des peuples vivant de la chasse, d’où la faible densité et la conquête facile des Européens. De même en Amérique du Sud, en Amazonie, en Argentine, au Chili, au Paraguay, les Indiens vivent surtout de la chasse. Par contre les civilisations précolombiennes, celles du Mexique, en Amérique du Nord (Aztèques, Toltèques), celles de l’Amérique centrale (Mayas) et les civilisations andines en Amérique du Sud (Incas) pratiquent l’agriculture (une découverte autonome, par rapport à l’Eurasie), ce qui explique d’ailleurs le fait qu’il s’agisse d’Etats organisés, de grandes civilisations. L’écart est cependant considérable avec les Européens du XVe siècle (ignorance de la roue, de l’écriture, de la voûte, de la navigation hauturière, pas de domestication des animaux, etc.), d’où le choc culturel c’est un peu comme si Ramsès II avait rencontré Charles Quint. Mais ces peuples résistent mieux, ils ne seront pas balayés comme les Indiens des Antilles ou de l’Argentine ou de l’ensemble Canada/États-Unis, et le Mexique, l’Amérique centrale tous les pays andins sont essentiellement aujourd’hui des pays à population indienne.

Mais revenons à l’invention de l’agriculture au néolithique, et à sa diffusion dans le monde, quelles en sont les conséquences ? La sédentarisation, l’apparition des villes et des Etats organisés, c’est-à-dire des grandes civilisations, et surtout, pour l’économiste l’apparition d’un surplus. Pour la première fois, la production n’est pas entièrement consommée, pour satisfaire les besoins immédiats, il y a un excédent, des stocks, autrement dit une épargne et aussi de possibilités croissantes pour l’échange (pourquoi ne pas échanger une partie du surplus avec d’autres peuples contre d’autres biens ?, des céréales égyptiennes contre du bois phéniciens par exemple). Bref, c’est l’apparition à la fois l’apparition de la spécialisation (liée au commerce) et de l’investissement (lié à l’épargne), ce qui entraîne les premières formes de croissance économique.

 

Agriculture è surplus è échanges è spécialisation è croissance è surplus è etc.

Agriculture è surplus è épargne è investissement è croissance è surplus è etc.

 

Des innovations multiples vont caractériser l’Antiquité, l’époque des grandes civilisations, des innovations qui facilitent la croissance. Il s’agit d’une croissance extensive (l’augmentation de la production permet une augmentation de la population, avec une production par tête stagnante à long terme, un niveau de vie stagnant) mais une croissance économique bien réelle, car une espèce qui augmente en nombre est une espèce qui réussit, et on a effectivement affaire dans cette période à une première révolution démographique, très étalée dans le temps cependant, puisque la population mondiale passe d’environ huit millions à 250 millions entre le début de la révolution néolithique et l’époque d’Auguste (début de l’ère chrétienne).

Ces innovations sont la roue, la monnaie (Lydie, Crésus, vers le VIIIe siècle) qui facilite les échanges (rupture du troc), l’écriture, même époque, liée à la nécessité de stocker la nourriture, compter les quantités, pour qui, garder des archives, la navigation à voile pour les échanges, née sur le Nil et les felouques, puis lancée à travers la Méditerranée, l’océan Indien, le Pacifique.

L’essor des échanges est relaté par Homère (VIIIe siècle avant notre ère), dans de nombreux passages de l’Odyssée ou de l’Iliade (et déjà en passant cette vue négative du commerce, qui va caractériser l’Antiquité et le Moyen Âge, et même notre époque) : « On vit arriver de ces gens de Phénicie qui, dans leurs noirs vaisseaux, ont mille camelotes. »

Ainsi la première révolution économique, l’invention de l’agriculture, lance la mondialisation, un mouvement qui va durer lentement jusqu’au Temps modernes. À partir de là, les grandes découvertes vont accélérer le processus, porter les échanges à un niveau mondial (cf. phrase célèbre de Marx : « Le commerce mondial et le commerce mondial inaugurent au XVIe siècle la biographie moderne du capitalisme ») , mais c’est surtout la deuxième révolution économique, et l’avalanche continue d’innovation qu’elle va déclencher, qui va donner à la mondialisation une ampleur inconnue jusque-là.

 

Deuxième révolution économique

La révolution industrielle du XVIIIe siècle (1760-1820), lancée en Grande-Bretagne, permise par la révolution agricole des années 1720, est sans doute avec la révolution néolithique la plus grande fracture dans l’histoire de l’humanité. Il est important de  réaliser qu’il s’agit d’un phénomène récent, elle n’a démarré qu’il y a moins de trois siècles, elle est donc toujours en cours, le phénomène de diffusion progressive de l’industrialisation, de tache d’huile parti des îles britanniques, continue à s’exercer, comme on le voit en Chine ou ailleurs. Nous sommes encore dedans, et donc notre vision est peut-être un peu courte, elle manque de recul. Comme la révolution néolithique a mis plusieurs millénaires à se diffuser (avec une densité humaine très faible et des techniques évidemment sans rapport avec celles d’aujourd’hui), on peut penser que la révolution industrielle mettra encore plusieurs siècles à produire tous ses effets.

Une chose est sûre, c’est que nos modes de vie ont basculé radicalement dans un court laps de temps, à l’échelle historique. De vies précaires et misérables, d’une durée d’une trentaine d’années, avec des famines à répétition, une mortalité infantile effroyable, environ 80 % des gens dans le monde rural à travailler péniblement la terre, nous sommes passés à des sociétés de classes moyennes dominantes, urbaines, tertiaires, aux niveaux de vie élevés. Nous sommes entrés à la fin du XIXe siècle dans ce que les économistes appellent la croissance économique moderne, et c’est elle qui a produit ce miracle, ce changement inouï, dont nous sommes d’ailleurs à peine conscients aujourd’hui. Cette croissance se caractérise par le fait qu’elle devient durablement supérieure à la croissance démographique, elle-même en augmentation rapide du fait de l’accroissement massif des biens (surtout les produits alimentaires).

Deux facteurs ont été à l’origine de cette immense transformation : la mise en place progressive d’institutions adaptées, depuis la fin du Moyen Âge, et la multiplication des innovations techniques, aussi bien dans le domaine agricole qu’industriel. En ce qui concerne les institutions adaptées, il s’agit de l’apparition progressive d’une sphère économique autonome, indépendante de l’Église ou des États, à partir du XVIe siècle. Fin des contraintes religieuses (comme l’interdiction du commerce ou du prêt à intérêt), dans les pays calvinistes, recul des contraintes étatiques ou des pouvoirs locaux, comme les privilèges des corporations (monopoles), les réglementations de fabrication, les péages et droits de douane internes. C’est aussi progressivement la mise en place d’une économie capitaliste de marché (cf. Polanyi, rôle des enclosures et des grandes découvertes), avec les garanties aux droits de propriété, la sécurité des échanges, la liberté de circulation interne, la liberté des prix, l’autorité de l’État dans l’application du droit et la récolte des impôts, la protection des inventeurs (brevets), la transparence de l’information, les Bourses, le degré de confiance, la liberté d’entreprendre, etc.

Les économistes appellent coûts de transaction les coûts autres que les coûts de production, les coûts qui accompagnent l’échange (recherche de l’information, négociation des termes de l’échange, application des contrats par exemple). Ceux-ci s’élèvent avec la complexité des sociétés, et les institutions ont pour rôle de contenir la montée de ces coûts, de façon à permettre la poursuite de la croissance. Deux pays, en Europe occidentale, réussissent à mettre en place ces institutions adaptées, entre le XVIe et le XVIIIe siècle, la Hollande et l’Angleterre, et ce sont les deux pays qui vont passer par des révolutions économiques, sortir du piège malthusien (la mortalité accrue, les famines, vient rétablir l’équilibre avec les ressources lorsque la population augmente trop vite), et créer le monde moderne. L’Espagne et la France, enfermée dans des réglementations mercantilistes hostiles aux échanges, vont échouer à le faire, et simplement observer, puis pratiquer avec retard, les révolutions économiques en cours chez leurs voisins.

Les innovations techniques sont plus connues et plus souvent décrites que les institutions. Il s’agit de toutes les innovations du XVIII siècle, la fin de la jachère et les rotations complexes dans l’agriculture, les découvertes d’Abraham Darby, Thomas Newcomen, James Watt, John Kay, Samuel Crompton, Richard Arkwright, etc., dans les domaines de l’énergie, de la métallurgie, des machines textiles, à filer et à tisser, dans l’industrie du coton. Par la suite, au XIXe siècle, après la révolution industrielle, on aura le chemin de fer (Trevithick, Stephenson) et les techniques de fabrication de l’acier à bas prix (Bessemer, Gilchrist, Siemens, Martin). Enfin, la deuxième grande vague de découvertes a lieu à la fin du XIXe siècle, dans ce qu’on a coutume d’appeler la deuxième révolution industrielle. La liaison science/entreprises se réalise alors (Allemagne, pays pionnier) et les labos de recherche font place aux inventeurs isolés. À partir de là, c’est une avalanche d’innovations qui va caractériser les sociétés industrielles, accélérer la croissance économique au XXe siècle, et transformer encore plus les modes de vie.

Les conditions de vie ont été en effet révolutionnées après 1900. Celles du XIXe siècle nous paraîtraient littéralement épouvantables, invivables : les villes étaient remplies d’animaux (chevaux, cochons – ces derniers seulement tolérés parce qu’ils mangeaient les ordures) et une odeur pestilentielle imprégnait tout, en plus des rejets industriels, des fumées du charbon, un air pollué à l’extrême, une nourriture très souvent avariée (viande sans réfrigération, lait infecté de bactéries, etc.), des maladies endémiques (fièvre jaune, variole, scarlatine, etc.), les hôpitaux des pièges mortels... La vie rurale était marquée par l’isolement, la solitude, la dureté du travail manuel, les transports étaient dangereux. L’eau courante ne concernait qu’un pourcentage infime même dans les grandes villes (2 % des foyers à New York en 1882), les incendies répétés, les gens étaient à huit par pièce dans les quartiers populaires. Les ouvriers travaillaient 60 heures par semaine dans des conditions de saleté et de danger ahurissantes.

Là-dessus, cinq séries d’inventions déterminantes vont entraîner un changement radical au XXe siècle :

L’électricité, éclairage, moteurs, qui entraîne une décentralisation des industries, un regain pour les PME, et des progrès énormes pour la vie courante : réfrigération, fin du lavage à la main, climatisation.

Moteur à explosion, transport automobile et aérien, avec leurs dérivés, les liaisons routières, la banlieue, le supermarché, et les progrès comme la fin de l’isolement rural et des animaux en ville.

Chimie, plastique, pharmacie, pétrole, gaz naturel, avec des conséquences déterminantes sur la réduction de la pollution, notamment par le charbon, et les progrès médicaux.

Communication, premières Technologies de l’information (TI) : télégraphe (1844), téléphone (1876), phonographes (1877), photo (1880), radio (1899), cinéma (1881), télévision (1911), la dernière est la seule à être diffusée après 1945.

Eau courante, plomberie domestique, infrastructures sanitaires, avec leurs conséquences positives énormes sur la santé publique.

Ces cinq groupes d’inventions (clusters) ont provoqué la longue explosion du PIB par habitant de la période 1900-1973 dans le monde.

 

Quel rapport la révolution industrielle, avec ses différentes phases, entretient avec la mondialisation ? La réponse est simple, elle produit une accélération sans précédent de celle-ci. Le commerce international augmente tout au long du XIXe siècle et du XXe siècle, à un rythme encore plus rapide que la production, comme le montrent les données suivantes (tableau 1), suite à la fois au progrès technique dans les transports, au changement radical des idées concernant le commerce international (le libéralisme économique des physiocrates et des classiques – libre-échangiste – remplace le mercantilisme – protectionniste – à partir du XVIIIe siècle, et enfin les politiques économiques et les accords internationaux changent du tout au tout au XIXe siècle. Ainsi l’abolition des Corn Laws en 1846, le traité Cobden-Chevalier en 1860, inaugurent une ère de libre-échange en Europe, qui va donner naissance à ce que certains économistes appellent la première mondialisation (voir Suzanne Berger, Notre première mondialisation, Leçons d’un échec oublié, Seuil, 2003). Celle-ci est interrompue par la guerre, en 1914, reculera massivement entre les deux guerres, et ne reprendra qu’après 1945.

  

Trois dates clés pour le XIXe, sur la mondialisation

Corn Laws, 1846, Richard Cobden, John Bright, Robert Peel, mouvement ouvrier (chartisme), enjeux britanniques : sacrifice des landlords, au profit des industriels et des travailleurs. Parlement partagé entre les deux, alliance des whigs (libéraux) et d’une minorité des tories (conservateurs) pour voter l’abolition. Entrée unilatérale de la GB dans le libre-échange.

Traité Cobden-Chevalier, 1860, traité de libre-échange entre la France et la GB, mené par Napoléon III et Michel Chevalier, disciples de Saint Simon (1760-1820), auteur socialiste favorable au libre-échange, qui va entraîner toute l’Europe dans des traités bilatéraux du même type, et inaugurer une ère de liberté du commerce de trente ans ur le continent, un peu comparable à ce qui se passera un siècle après avec le marché commun.

Tarifs Méline : Jules Méline, ministre de l’agriculture, fait voter une loi protectionniste en 1892, qui marque la fin de la période de libre-échange en Europe, la plupart des pays (sauf la GB et la Hollande) suivent. La raison en est la concurrence des céréales à bon marché produites dans la prairie américaine et en Ukraine, qui grâce aux progrès des transports (trains, steamers) envahissent les marchés européens (la France, pays agricole importe 20 % de ses céréales, les exportations US passent de 8 à 226 M£ de 1850 à 1880). La montée des nationalismes, qui va déboucher sur la Première guerre mondiale vingt ans plus tard, est évidemment liée à ce retour au protectionnisme, forme de nationalisme économique. Chaque montée du protectionnisme se traduit par des rivalités, des conflits entre les peuples, avec les conséquences qu’on a vu dans les années trente, comme avant la Grande Guerre. A l’inverse, les périodes de libre-échange sont favorables à la paix (ex. 1957 à maintenant en Europe.

 

Selon Maddison, la part des exportations mondiales dans le produit mondial a varié comme suit depuis deux siècles :

 

Tableau I  Exportations mondiales/Produit mondial,  %

1820

1870

1900

1913

1929

1950

1960

1970

1980

1992

2000

1 %

5

7

8,5

9

6,5

8

10,5

11

13

17

 

 

On voit apparaître les deux phases de mondialisation, et leur interruption lors de la crise de 29. Les échanges s’effondrent (schéma), la production recule, le chômage atteint partout des niveaux jamais vus (15 millions aux Etats-Unis, un quart de la population active, 6 millions en Allemagne, soit 40 %...). La dépression permet la montée des nationalismes, l’accession des nazis au pouvoir en Allemagne, et débouche finalement sur une nouvelle guerre.

 

 

La spirale descendante des échanges internationaux

 

Si on considère la mondialisation actuelle, et si on compare avec un monde qui serait parfaitement intégré au plan économique, caractérisé par une parfaite liberté de circulation, des biens, des services, des capitaux et des hommes, on doit constater qu’on est très loin d’une telle situation. Les frontières nationales freinent encore largement les échanges internationaux, même entre des économies aussi intégrées que le Canada et les États-Unis, même en l’absence de droits de douane, même en l’absence de différences culturelles et linguistiques. Les services ne circulent pas librement, et ne sont pas près de le faire, même dans un espace intégré comme l’UE. De même pour les investissements, ils sont en priorité effectués dans l’économie nationale, plutôt que dans les pays étrangers, même si les conditions sont plus rémunératrices. Quant aux mouvements d’hommes, ils sont restreints partout.

Si on compare avec la première mondialisation, celle de la Belle Époque, avant 1914, on doit constater qu’elle était plus avancée sur certains points : les migrations étaient libres, les mouvements internationaux de capitaux plus importants que maintenant en proportion des économies nationales. Sur d’autres points, notamment la rapidité des communications et l’ouverture des économies, elle l’est moins.

 

Les conditions institutionnelles, juridiques, politiques, diffèrent énormément d’un pays à l’autre, et bien sûr ce sont ces différences qui expliquent les obstacles à la circulation, même en l’absence de protectionnisme déclaré. La discontinuité des systèmes légaux implique des coûts de transaction élevés qui freinent les échanges. Par exemple les contrats signés entre deux parties venant de pays différents ne sont pas protégés de la même façon que ceux passés dans le cadre de lois strictement nationales, les tribunaux nationaux auront tendance à favoriser leur partie et les tribunaux internationaux n’ont pas la même force pour l’application des lois. Bien d’autres facteurs restreignent les échanges de biens et de capitaux au-delà des frontières, comme les normes de comportement nationales, la crainte de l’ostracisme social, les coutumes, les lois, autant de facteurs qui ne sont pas aussi développés et contraignants au niveau international. Autrement dit, les souverainetés nationales, l’existence des États-nations, imposent des limites évidentes à l’intégration économique internationale.

 

Avenir de la mondialisation

De même qu’une économie ouverte ne peut aller avec à la fois une politique monétaire indépendante et des taux de changes fixes, et qu’il faille choisir entre deux de ces trois éléments, n’importe lesquels, mais pas trois à la fois, de même on peut établir une sorte de triangle impossible de la mondialisation, ou « trilemme » de la mondialisation :

 

 

 

On ne peut avoir que deux des trois pôles ici présentés. Si on veut une intégration globale, on doit choisir entre l’État-nation (dont les marges seront restreintes) et les politiques mondiales (auquel cas il faut abandonner l’État pour le fédéralisme global). Si on veut des politiques mondiales, il faudra choisir entre l’État et l’intégration. Si on veut garder l’État, il faudra abandonner soit l’intégration, soit les politiques mondiales. Trois solutions sont donc possibles, illustrées par les traits reliant ces pôles :

 

La camisole dorée, les États-nations restent, mais doivent respecter des contraintes fortes de politique économique, afin de maintenir leur intégration économique dans un système mondialisé. Les règlements internes et les lois sont conçus pour faciliter l’intégration, supprimer les coûts de transaction, harmoniser les normes et les pratiques. Des politiques budgétaires et monétaires strictes sont mises en place partout, des gouvernements réduits, des impôts faibles, des marchés du travail flexibles, la privatisation et l’ouverture. La politique s’exerce sur un domaine plus restreint, c’est le Golden Straitjacket de Friedman :

« Deux choses se produisent avec la mondialisation : votre économie croît et votre politique rétrécit… La camisole dorée réduit les choix économiques et politiques des gens au pouvoir à des paramètres assez étroits. C’est pourquoi il est de plus en plus difficile aujourd’hui de trouver des différences entre le parti au pouvoir et celui dans l’opposition. Une fois que votre pays a enfilé la camisole dorée, ses choix sont réduits à Coke ou Pepsi – de petites nuances de politique, de légères altérations dans la conception pour tenir compte des traditions locales, quelque allègement ici ou là, mais jamais aucune déviation majeure du noyau des lois sacrées. »

 

Le fédéralisme global, les États-nations disparaissent (ils se retrouvent à peu près dans la situation des États américains, au sein des États-Unis, et c’est ce vers quoi l’UE peut aussi évoluer), une supranationalité mondiale se met en place, les économies sont intégrées. Un gouvernement mondial aurait à gérer un marché mondial intégré. À la différence du premier cas, la politique ici ne disparaît pas, elle est simplement déplacée à un niveau supérieur, global.

Un compromis style Bretton Woods, les États-nations sont maintenus, ils ont des politiques économiques et des stratégies de développement différentes, indépendantes, autonomes, mais ils acceptent des règles communes, au sein de politiques mondiales acceptées, en faveur de la liberté de circulation, de la non-discrimination, d’un système monétaire international, etc. Le GATT, les changes fixes, les organisations internationales ont été des exemples d’un tel arrangement, entre 1944 et 1973, dans lequel de nombreuses différences et exceptions figuraient (textiles, agriculture, protection sociale, régime douaniers des PVD, etc.). On peut parler d’un libéralisme contrôlé, ou embedded liberalism.

 

L’évolution actuelle, depuis un demi siècle, semble aller vers la solution 2, un fédéralisme global progressant cahin caha, au gré des progrès technologiques qui réduisent les distances et facilitent les communications, des progrès démocratiques et de l’extension des droits de l’homme, de la prospérité croissante fournie par le marché. D’autres évolutions sont possibles, qui ne remettraient pas en cause la mondialisation, mais la feraient évoluer différemment : des crises financières brutales et répétées, qui inciteraient à l’adoption généralisée de la camisole dorée, ou encore la mise en place d’un nouveau Bretton-Woods, avec des compromis entre politiques nationales et commerce mondial libre. À l’inverse, un globalisation backlash, un recul brutal de la mondialisation, pourrait aussi se produire : un repliement général, un retour au protectionnisme, à la suite de craintes du type concurrence des pays pauvres, dumping social, délocalisations, etc., comme lors des années trente, avec les mêmes conséquences catastrophiques (dépression, misère, chômage accru, blocage du développement dans le tiers monde, Chine, Inde, etc.).