Jacques Brasseul, Histoire économique de l’Afrique tropicale des origines à nos jours, Armand Colin, coll. « U », Paris, 2016, 366 p.

Jacques Brasseul qui a longtemps enseigné dans les universités en Afrique et à Madagascar associe ses compétences en matière d’histoire économique et en économie du développement pour nous offrir un ouvrage sur l’histoire économique de l’Afrique tropicale (au sud du Sahara) et qui aborde des questions non dénuées de controverses. L’histoire économique de l’Afrique (subsaharienne) soulève notamment trois questions qui font polémique : les causes du retard initial de l’Afrique, les effets de la traite et ceux de la colonisation. L’historien est donc contraint à un travail critique sur l’ensemble des matériaux dont il dispose, y compris les ouvrages des historiens qui l’ont précédé. Ce travail ne suffit pas toujours pour trancher. Dans ces cas-là le savant honnête doit donc avoir l’humilité d’avouer qu’il ne sait, ce qui revient à présenter les faits contradictoires, les diverses interprétations en présence sans prétendre en tirer une vérité. Dans le cas de l’Afrique tropicale, la difficulté est renforcée par l’absence de sources écrites jusqu’à la période récente. C’est le grand mérite de J. Brasseul de reconnaître son incertitude quand l’historiographie ne permet pas d’aller plus loin. Ainsi, les effets démographiques de la traite sont-ils « extrêmement controversés, ce qui laisse in fine une impression de brouillard » (p. 224). Cette modestie doit à elle seule servir de leçon à ceux qui affirment catégoriquement – et sans preuve probante – que la traite a provoqué une diminution en valeur absolue de la population africaine. Cela n’empêche pas l’auteur de rectifier les erreurs communément admises quand l’état des connaissances l’y autorise. Ainsi, toujours à propos de la traite, J. Brasseul souligne qu’elle n’est pas la cause du retard économique de l’Afrique mais que bien au contraire c’est ce retard-même, « bien antérieur à la traite, qui en est la cause » (p. 230).
Puisque l’absence séculaire de développement économique est le facteur déterminant de l’histoire politique de l’Afrique, c’est elle qu’il convient d’ex-pliquer. Comment comprendre, par exemple, alors que les Africains maîtrisent des langues d’une complexité extrême, défiant les compétences des meilleurs linguistes, que tant de leurs sociétés en soient restées au stade néolithique jusqu’à une période récente. Selon J. Brasseul, cela tient aux ressources naturelles, non seulement les conditions climatiques défavorables qui expliquent les lenteurs de la croissance démographique mais plus largement une géographie qui a contribué à l’isolement de l’Afrique tropicale par rapport au reste du monde, avec le Sahara qui fait barrière au nord et, du côté des océans, des côtes disposant de très peu d’abris naturels et donc contraires au développement de la navigation. Rien à voir avec l’Europe dont les rivages sont extraordinairement découpés, dont l’intérieur est lui-même divisé par des frontières naturelles mais non infranchissables qui ont favorisé la création d’États distincts en compétition les uns avec les autres, qui enfin a pu facilement recevoir et diffuser les innovations en provenance d’Asie.
L’empire d’Éthiopie constitue une exception avec son écriture propre, la seule monnaie frappée et une longévité remarquable : en comptant le royaume d’Aksum (-100, +1000) dont il était l’héritier, il a duré près de deux millénaires. Au contact avec l’Égypte, en face de « l’Arabie heureuse », il a profité des influences chrétiennes et musulmanes. En comparaison, les autres empires africains dont l’économie reposait sur la trilogie du sel, de l’or et des esclaves, n’eurent qu’une existence éphémère (moins de trois siècles). Dépourvus de frontières géographiques précises, au peuplement hétérogène, sans cohésion autre que celle imposée par la force, ils étaient condamnés à disparaître dès que celle-ci faiblissait.
L’islamisation de l’Afrique subsaharienne se fera principalement sous l’im-pulsion des marchands, à partir du moment où les caravanes de dromadaires traverseront le Sahara (XIIe siècle) ; elle s’arrêtera au sud là où commence la forêt équatoriale. Cependant la traite des esclaves à travers le désert, dite orientale, avait commencé dès le VIIe siècle et se poursuivra jusqu’au début du XXe siècle avec la colonisation de la Libye par l’Italie. Elle aura son apogée au XIXe siècle avec des convois de plusieurs milliers d’esclaves (pieds nus sur le sable brûlant, avec des étapes entre deux points d’eau allant jusqu’à vingt jours). Cette traite qui empruntait également des boutres entre l’Afrique de l’est et l’Arabie jusqu’en Inde (et qui a concerné en tout quelque 29 millions de personnes) fut encore plus meurtrière que la traite atlantique (laquelle a touché quelque 12 millions de personnes entre 1450 et 1900).
Concernant les conséquences sur le développement économique, la réponse de J. Brasseul – qui s’appuie ici encore sur tous les travaux disponibles – est claire : il n’y a pas eu de conséquence globalement négative et il avance un certain nombre d’arguments : (i) Les régions de l’Afrique épargnées par la traite n’ont pas connu un développement plus rapide, au contraire, et (ii) en admettant même que la traite ait entraînée une certaine dépopulation, « dans une économie de subsistance… le retrait d’hommes et de femmes producteurs correspond très exactement à un retrait de consommateurs au même niveau de production » (p. 231) ; il n’y a dès lors pas de frein à l’accumulation du capital. Mais l’Afrique est vaste, toutes les régions n’ont pas été également touchées : la côte occidentale a connu un certain décollage en raison de la traite, certains souverains des pays exportateurs d’esclaves (Dahomey, Ashanti) se sont considérablement enrichis...
Quid des conséquences économiques sur les pays qui l’ont pratiquée ? Nul ne niera qu’elle a fait la fortune de certains ports, comme Liverpool ou Nantes, et de leur hinterland. Mais J. Brasseul montre bien qu’il serait abusif d’expliquer ainsi la croissance de ces pays. La comparaison entre l’Angleterre et la France est à cet égard éclairante. Au XVIIIe siècle, alors que les deux pays sont à peu près à égalité dans le commerce avec leurs colonies (bois d’ébène compris), la première s’engage dans la révolution industrielle et devient la première puissance économique mondiale tandis que la croissance française demeure plus lente et encore impulsée par les progrès de l’agriculture. Et que dire des pays musulmans « pratiquant la traite sur une période encore plus longue, et également restés à l’écart de l’industrialisation et du progrès économique » (p. 228).
Les facteurs de la colonisation sont multiples et contradictoires. Si les préoccupations humanitaires n’étaient pas absentes, le désir d’enrichissement fut certainement davantage déterminant et, plus encore, la volonté de ne pas se laisser « doubler » par d’autres conquérants. Cela explique pourquoi les puissances européennes se sont précipitées toutes ensemble sur le continent africain. Malgré leur supériorité numérique, les Africains insuffisamment armés et affaiblis par une longue période de sécheresse à la fin du XIXe siècle durent accepter leur défaite. Dans un chapitre intitulé « Pressions », J. Brasseul rappelle dans quelles conditions l’Afrique fut finalement conquise et à quel coût humain.
La période coloniale stricto sensu a duré soixante-dix ans, de 1890 à 1960. On a souvent souligné que le découpage de l’Afrique issu de la colonisation était artificiel. De fait « 177 groupes ethniques ont été séparés par des frontières ». En outre, « l’Afrique reste aujourd’hui le continent le plus divisé : elle contient une cinquantaine de pays, plus de trois fois qu’en Asie qui est une fois et demi plus vaste et « quinze pays africains sont sans façade maritime, davantage que dans le reste du monde dans son ensemble » (p. 299-300). Faut-il penser, malgré tout, avec J. Brasseul, qu’avec la réduction de milliers d’entités politiques à quelques dizaines, la colonisation a réduit les possibilités de conflits ? S’il est vrai que la période coloniale a été relativement paisible , la suite a montré que les guerres intertribales pouvaient facilement renaître.
La colonisation a apporté la médecine moderne et celle-ci a permis la croissance démographique. Cependant la population n’a pas crû partout au même rythme. Elle a même baissé au Congo belge, en Afrique Équatoriale Française au début du siècle avec en particulier une « mortalité effroyable » parmi les travailleurs forcés (p. 328). Le décollage démographique de l’Afrique n’a véritablement commencé qu’après 1940 (la population a plus que doublé entre 1950 et 1980).
Le cas des colonies de l’Afrique australe est à part avec un climat tempéré, un peuplement de blancs importants, des richesses minières abondantes. L’Afrique du Sud est autonome depuis 1910 ; l’apartheid y est officiel entre 1948 et 1994. Là, les fermiers d’origine européenne sont souvent la règle, contrairement au reste de l’Afrique où dominent des « régimes étatistes-paysans » caractérisés par « la superposition de l’autorité coloniale d’État et de l’agriculture africaine de petites unités où les paysans contrôlent leur propre terre » (p. 310). La commercialisation par l’intermédiaire des « caisses de stabilisation » permet aux colonisateurs (et plus tard aux nouveaux États indépendants) de prélever les surplus agricoles. Mesurés globalement « les termes de l’échange de revenu », c’est-à-dire la capacité d’importation de l’Afrique, se sont améliorés pendant la période coloniale, grâce surtout à l’augmentation des capacités exportées (doublement du pouvoir d’achat en importations par tête entre 1900 et 1960).
La colonisation a également apporté un réseau de voies de communication par fer et par route, mais celui-ci est voué prioritairement au transport des denrées agricoles. L’Afrique du Sud, à nouveau, fait ici figure d’exception, l’État afrikaner ayant fait du développement industriel une de ses priorités dès les années 1920. Le remplacement des monnaies traditionnelles (cauris…) par la monnaie bancaire a accompagné l’introduction de la fiscalité au profit des États coloniaux.
L’alphabétisation, l’enseignement faisaient partie des premiers devoirs des pays qui mettaient en avance leur mission civilisatrice. Force est de constater qu’ils n’en ont pas fait leurs priorités, et cela est particulièrement vrai de la France. Un tableau qui donne « le pourcentage de la population ayant été scolarisée en 1953 », soit presque à la veille des indépendances, indique seulement 1,5% pour l’Afrique Occidentale Française contre 10% pour le Ghana (record absolu).
Si le bilan est donc mitigé pour les colonisés, il l’est tout autant pour les colonisateurs, ce qui permet de comprendre pourquoi ces derniers ne cherchèrent pas à se maintenir par la force lorsque les Africains réclamèrent leur indépendance. Le poids de l’opinion internationale hostile à la colonisation a joué également.
Le livre aborde bien d’autres thèmes que les questions évoquées ici. Ainsi retiendra-t-on, entre autres, le chapitre qui raconte comment les Portugais se sont taillés un véritable empire en Afrique aux XVe et XVIe siècles.
En conclusion, cette Histoire économique de l’Afrique tropicale apparaît comme une synthèse magistrale, en même temps qu’elle fourmille de détails et d’illustrations enrichissantes, remarquable aussi par son souci d’équilibre. Elle intéressera aussi bien les historiens que les chercheurs en socio-économie du développement.

Michel Herland