COMPTE RENDU

 

 

Gregory Clark, A Farewell to Alms, A Brief Economic History of the World, Princeton University Press, Princeton and Oxford, 2007, 420 p.

 

Pourquoi l’humanité est-elle en partie sortie d’une misère immémoriale et générale depuis environ deux siècles, c’est ce qu’essaye d’expliquer Gregory Clark dans ce livre qui a eu un retentissement immense dans le monde des économistes (« the next blockbuster in economics », comme l’annonçait le New York Times). La réponse donnée est culturelle et démographique, tirée d’une analyse minutieuse des archives britanniques. Les valeurs favorables d’une classe moyenne émergente, celles de non-violence, négociation, éducation, effort, travail prolongé, volonté d’améliorer, d’épargner et d’accumuler, se sont progressivement étendues et ont favorisé l’émergence de la révolution industrielle du XVIIIe siècle en Angleterre. Pourquoi se sont-elles généralisées, parce qu’en moyenne, révèle Clark, les gens plus riches avaient plus d’enfants survivants, qui ont pu ainsi diffuser ces valeurs capitalistes dans la société. En examinant les testaments, on s’aperçoit que plus le revenu et le patrimoine sont élevés, plus il y a dans la famille d’héritiers directs. La violence diminue, l’alphabétisation progresse, le temps de travail augmente, l’épargne également, tous les indicateurs disponibles montrent cette évolution à partir du XVIe siècle. Comme le dit l’auteur : « la population de l’Angleterre moderne est largement descendante des classes supérieures du Moyen Âge. » Du fait de la stagnation économique à long terme, cette diffusion ne signifie pas que le nombre de riches augmentait, au contraire il y avait une mobilité sociale vers le bas, où les enfants des riches descendaient dans l’échelle des revenus, tout en répandant leur mentalité.

Cette explication est nouvelle[1], parmi toutes les explications de la révolution industrielle, et elle constitue l’apport majeur de Clark. Son originalité explique le succès considérable du livre, on a là un renouvellement, en même temps qu’une contestation, des explications en cours, notamment institutionnalistes. Mais est-elle vraie, là est le problème. Car tout autant qu’à un concert de louanges, on a assisté aussi à un véritable tir de barrage contre sa thèse (voir par exemple Fukuyama, Friedman, Pomeranz, Solow, Wade, Subramanian, 2007/8).

Il s’agit en fait d’une reprise de Malthus et Darwin, ce dernier d’ailleurs ayant reconnu sa dette envers le sombre pasteur (« Here then I had at last a theory by which to work », Ch. Darwin), la survivance des plus adaptés (« the fittest »), la sélection naturelle qui entraîne un changement dans la nature même de la population. La survivance « of the fittest » devient la survivance « of the richest » chez Clark… Les qualités favorables au développement du capitalisme se seraient ainsi transmises, culturellement ou même jusque dans nos gènes envisage-t-il. Il y a un côté un peu réducteur dans cette explication, comme dans toutes les explications privilégiant un seul facteur, et on peut douter pour commencer que les riches à la fin du Moyen Âge et aux Temps modernes se distinguaient par les qualités décrites par l’auteur (voir McCloskey, 2007). En outre, le fait de descendre dans l’échelle sociale est difficilement un facteur encourageant pour diffuser ces soi-disant valeurs. Enfin, les exemples abondent de descendants qui ont perdu les valeurs initiales de leurs pères, la dégénérescence des fils, dans les générations d’industriels notamment, a été souvent décrite dans la littérature, par exemple dans les Buddenbrook de Thomas Mann.

Clark explique qu’en Asie, en Chine ou au Japon, les riches n’ont pas eu plus d’enfants que les pauvres, et donc le même phénomène de diffusion progressive n’a pas joué, mais il ne dit rien sur les raisons de cette situation différente. Qui est d’ailleurs contestée par les spécialistes, les riches en Chine ont eu beaucoup plus d’enfants que les pauvres, comme partout, voir Laura Betzig (2007) qui constate que si la fertilité légitime était faible en Chine, la fertilité réelle des riches (c’est-à-dire y compris les bâtards des nombreuses concubines) était très élevée. Clark affirme que la famille royale de Chine de 1644 à 1911 (Qing) avait par exemple plus d’enfants que la moyenne des Chinois, mais « only modestly so » (p. 11). Betzig démolit cette idée :

« Les empereurs chinois, comme tous les autres, avaient des héritiers de seulement une impératrice à la fois, leur femme légitime ; mais ils avaient des bâtards par vingtaines, ou centaines, de leurs favorites. Qui pouvaient transmettre, sinon les normes éthiques de leurs pères, au moins leurs gènes favorables à une éthique du travail. Autant pour les données de A Farewell to Alms. » (Betzig, op. cit., p. 736)

 

Pourquoi la révolution industrielle a-t-elle eu lieu en Angleterre, et pas ailleurs en Europe, la raison tiendrait à la rareté des terres, par rapport au continent (et également à l’Asie), qui rendait la contrainte malthusienne plus sévère et donc les revenus moyens plus étroitement contenus. Les enfants d’une famille aisée se trouvaient de ce fait plus facilement poussés vers le bas dans l’échelle sociale que dans des sociétés avec des terres en abondance. Une autre raison tient à une circonstance durablement favorable, l’exceptionnelle stabilité politique dont aurait joui le pays depuis environ 1200, permettant un lent accroissement démographique avec les substitutions évoquées :

« Les avantages de l’Angleterre ne furent pas le charbon, les colonies, la réforme protestante ni les Lumières, mais les hasards de la politique et de la démographie : en particulier l’extraordinaire stabilité depuis au moins 1200, la lente croissance de la population entre 1300 et 1760, et l’extraordinaire fécondité des riches et des gens ayant réussi sur le plan économique. »

 

La première explication est solide et originale, sur la rareté des terres, mais elle a une racine géographique, ce que Clark refuse par ailleurs. Elle évoque l’ancienne théorie de François Crouzet sur les pénuries relatives en Angleterre, expliquant la nécessité d’innover. La seconde est plutôt curieuse, d’abord parce qu’elle fait appel aux aspects institutionnels, que rejette également l’auteur, ensuite parce qu’elle ignore l’histoire agitée de l’Angleterre, de la guerre des Deux Roses au XVe siècle à la guerre civile de Cromwell au XVIIe. La France à l’époque connaît une stabilité plus grande, notamment pendant les deux siècles de monarchie absolue. Au XVIIe en Europe, contrairement à la vision contemporaine, c’est la France qui est le modèle de stabilité et l’Angleterre, l’homme malade du continent, le pays en proie à une instabilité sans fin.

Si Clark rejette les causes institutionnelles du développement, c’est sans doute parce qu’il part d’une définition restreinte des institutions, il ne considère que les institutions formelles (le droit, les administrations, les organisations, les pratiques commerciales, etc.) et non pas les institutions au sens large, comme North par exemple le fait, en ajoutant aux premières les mentalités, la culture, les comportements et les mœurs en vigueur, bref les règles non écrites. On a un peu l’impression d’un malentendu, car ce que Clark met justement en avant, l’évolution des mentalités à travers les générations successives, ce n’est rien d’autre que les institutions au sens de l’économie institutionnaliste. Son apport se résumerait donc – mais c’est déjà beaucoup − à expliquer les causes démographiques de ces changements institutionnels (le nombre d’enfants) et son attaque sur les économistes institutionnalistes est sans objet.

Une longue partie du livre traite du piège malthusien. Pour Clark l’humanité y a été enfermée jusqu’à la révolution industrielle, et l’est toujours dans de nombreuses parties pauvres du monde aujourd’hui, notamment en Afrique. L’individu moyen en 1800, pour lui, ne serait pas dans une meilleure situation que celui de 100 000 ans avant le Christ, et même une situation encore plus pauvre :

« Ainsi, même avec les mesures les plus grossières de la vie matérielle, le bien être moyen a décliné de l’âge de pierre à 1800. Les pauvres de 1800, ceux qui vivaient de leur seul travail non qualifié, auraient été dans une meilleure situation si on les avait transplantés dans une tribu de chasseurs-cueilleurs. »

 

On se demande ce que l’auteur peut connaître des conditions d’il y a plus de cent mille ans, et s’il a conscience qu’en 1800, les famines, les épidémies et la violence avaient largement reculé. On peut ajouter tous les progrès des arts, des sciences, de la philosophie ou des lettres, tous les Platon, les Montaigne, les Newton, les Shakespeare, que les millénaires de sortie de la préhistoire ont apporté, ce que des sociétés sans surplus et avec des niveaux de vie très bas ne pouvaient produire.

La partie sur le Moyen Âge (ch. 8), où l’auteur tente d’expliquer que les institutions étaient aussi favorables au développement économique que tout ce que le FMI ou la Banque mondiale pourraient souhaiter aujourd’hui dans les pays en développement, est la plus faible et à vrai dire la plus ahurissante du livre. Pour Clark, les institutions étaient certes favorables au développement dans l’Angleterre de la révolution industrielle, mais… :

« But medieval England had even better ones. Medieval England was as incentivised as Thatcher's England. Tax rates averaged 1%. Property rights were secure. Violence was limited. Social mobility was extensive. »

Pour l’auteur, l’Angleterre médiévale jouissait

« d’une extraordinaire stabilité institutionnelle. La plupart des gens bénéficiaient d’une grande sécurité, à la fois pour eux et pour leurs biens. Les marchés fonctionnaient bien, le capital, le travail, et même la terre étaient généralement libres.  … En réalité, l’Angleterre médiévale serait classée, selon les critères de la Banque mondiale ou du FMI, bien au-dessus de tous les pays développés, y compris l’Angleterre moderne. »

 

Suit un tableau surréaliste de comparaison entre l’Angleterre de 1300 et celle de 2000, longuement explicité dans le chapitre, où selon presque tous les critères (impôts, stabilité des prix, dette publique, sécurité des biens, sécurité des personnes, mobilité sociale, marchés, droits de propriété intellectuels), la première est mieux placée... On croit rêver, d’abord parce qu’il est impossible d’appliquer à la société médiévale des critères identiques aux sociétés d’aujourd’hui, ensuite parce que l’auteur semble ignorer complètement la condition d’insécurité et de guerres permanentes qui caractérisait le Moyen Âge, sans parler des privilèges, des corporations et de l’impossibilité pour l’essentiel de la population de quitter sa condition, notamment les serfs. On pourrait comprendre de la part d’un Américain, peu habitué à côtoyer les traces omniprésentes d’un passé médiéval, mais Clark est écossais[2], les châteaux forts et les souvenirs du Moyen Âge ne manquent pas dans sa patrie d’origine. Pour parler de cette période, il serait bon aussi de consulter les grands médiévistes, comme Georges Duby ou Marc Bloch, mais la bibliographie fournie dans le livre de Clark est en presque totalité anglo-saxonne, elle ne comporte que très peu d’auteurs étrangers, et tous traduits. On tourne un peu en rond dans le monde académique anglophone, très vaste certes, mais beaucoup moins vaste dans le domaine de l’histoire, et surtout de l’histoire du Moyen Âge, où les grands historiens français, italiens, polonais, allemands, etc., abondent, mais ne figurent pas dans le livre.

En outre, il semble en contradiction avec ses propres affirmations selon lesquelles, avant 1800 les gens étaient en général illettrés, incapables de compter, impulsifs, violents et peu fiables. Clark cite Hobbes dans le Léviathan, décrivant la vie humaine dans le passé, par rapport à son XVIIe siècle : « Pas d’arts, pas de littérature, pas de société ; et ce qui est pire que tout, la peur continuelle et le danger d’une mort violente ; et la vie humaine, solitaire, pauvre, vicieuse, sale, brutale et courte. » Pour Clark, Hobbes se trompe car la société de son temps n’est pas différente de ce qu’il décrit. Pourtant c’est Hobbes qui a raison, et il a en plus un gros avantage, c’est qu’il sait de quoi il parle, il parle de son époque.

Et d’ailleurs, si la vie était si terrible, comment des institutions aussi parfaites auraient pu aller de pair avec un comportement et des modes de vie aussi arriérés ? Comme le dit Pomeranz, Clark remplace le stéréotype d’un Moyen Âge des ténèbres, « par une image également stéréotypée et infondée d’un monde médiéval bien plus ouvert et méritocratique qu’aujourd’hui. »

 

 

La deuxième partie du livre traite avec beaucoup plus de sûreté de la révolution industrielle. Elle a surtout bénéficié, à long terme, aux classes défavorisées, dont les gains ont été plus rapides que ceux des industriels, une image là encore assez iconoclaste. Pourquoi les capitalistes n’ont-ils pas davantage profité du phénomène, se demande l’auteur. Il y répond de façon claire, en relatant notamment le cas du coton, où la concurrence a fait baisser les profits et les bénéficiaires ont été les consommateurs du monde entier, et accessoirement les propriétaires de terrains autour de Manchester : « Vers 1900, 40 % de la production mondiale de cotonnades était concentrée dans un rayon de 50 km autour de Manchester ». On retrouve là l’écho d’une vérité martelée par tous les analystes de la révolution industrielle : dans son essence même, il ne s’agissait pas d’augmenter la production de biens de luxe pour une élite, mais de fabriquer en masse des biens destinés à une consommation courante, populaire, des biens dont les prix baissaient rapidement grâce aux innovations et aux machines. Même dans les chemins de fer, dans la seconde vague de la première révolution industrielle, les profits ont été limités du fait de la concurrence (p. 299) et les consommateurs les premiers bénéficiaires. Les riches sont restés, en Angleterre, les aristocrates propriétaires terriens et non les capitaines d’industrie, ce qui explique en partie pourquoi la tradition de fonder des universités ou des centres de recherche est moins présente qu’aux États-Unis, où au contraire les magnats de la seconde révolution industrielle, à la fin du XIXe, ont bénéficié d’un enrichissement fabuleux, et ont inauguré cette pratique.

Ainsi résume Clark,

« à l’intérieur des sociétés les forces déclenchées par la révolution industrielle ont poussé à l’égalité et l’harmonie sociale. Mais entre les sociétés, elle a conduit à un accroissement marqué des différences de revenu. Avant la révolution industrielle, les riches et les pauvres étaient des voisins proches, maintenant ils ne sont que des cousins éloignés, se regardant à travers des frontières nationales et des écarts de revenus s’élargissant. »

 

La dernière partie s’intéresse à ces écarts justement, entre pays. L’auteur relate d’abord l’ampleur des changements techniques au XIXe siècle, notamment dans la rapidité des communications. Il est instructif de constater combien le mouvement actuel de l’efficacité accrue dans l’emploi de l’énergie remonte à loin : sur les navires à vapeur il fallait dix tonnes de charbon dans les années 1830 pour produire un cheval-vapeur à l’heure, en 1881 il en suffisait de deux. En même temps, la vitesse s’accroissait (le Great Western en 1838 avait une vitesse de pointe de 10 nœuds, en 1907 le Mauretania pouvait atteindre 29 nœuds) et le coût du transport s’effondrait (en 1906 vers l’Extrême Orient, depuis Londres, il n’était que de 2 % en termes de salaires du niveau de 1793 !). Dans tous ces développements, le livre justifie ainsi son sous-titre, Une brève histoire économique du monde, en quittant l’exposé de la thèse pour une relation plus habituelle et descriptive. Clark insiste aussi sur une caractéristique méconnue du Factory system, le fait qu’au préalable l’industrie reposait sur des artisans qualifiés, mais grâce aux machines, une main d’œuvre non qualifiée pouvait être employée en masse, ce qui a réduit considérablement le coût du travail.

Il rappelle aussi une évidence, trop souvent escamotée, le rôle de la colonisation dans l’extension de la révolution industrielle à travers le monde (p. 313 sq.). Il y a là toute la différence entre une vision anglo-saxonne, teintée de bon sens et non obscurcie par l’idéologie, et la vision française où le politiquement correct exige le maintien systématique d’affirmations absurdes sur la colonisation à l’origine du sous-développement des pays du Sud :

« Les derniers développements qui au XIXe siècle ont accéléré l’industrialisation mondiale furent politiques. Le plus important a été l’expansion des territoires colonisés. En 1900, les États européens contrôlaient comme colonies 35 % de la surface de la planète, même sans tenir compte de la Russie d’Asie. Sur une superficie mondiale de 58 millions de milles carrés, l’Europe n’en représentait que 4 millions, mais ses dépendances couvraient 20 millions. L’Empire britannique était le plus étendu avec 9 millions, l’Empire français avait presque 5 millions, les Hollandais contrôlaient 2 millions de milles carrés, et l’Allemagne un million. […] Malgré ses aspects rebutants, l’impérialisme semble avoir été une force puissante dans l’industrialisation mondiale. Les entrepreneurs étrangers investissant dans des pays indépendants craignaient toujours le risque d’expropriation, si les conditions politiques locales changeaient. À la fin du XIXe, le contrôle politique par un pays comme la Grande-Bretagne d’une partie si étendue du monde permettait aux entrepreneurs d’exporter des machines et des techniques vers des zones à bas salaires, sans risquer d’expropriation. […] Aucune région de l’Empire britannique n’était restreinte dans son développement industriel par l’étroitesse du marché local, du fait de la politique de libre-échange ou de tarifs faibles (à but fiscal et non de protection) à l’intérieur de l’empire. […] La Pax Britannica d’avant la grande guerre a aussi été un élément majeur dans la réduction des coûts du transport océanique. Avant le XIXe, ces coûts étaient accrus par les conflits armés et la piraterie. La suprématie de la Royal Navy, et sa fonction de maintenir ouvertes les voies du commerce, assurait que les conflits militaires étaient rarement un obstacle aux échanges et bannissait la piraterie des mers. »

 

L’auteur s’interroge ensuite sur la grande divergence entre pays riches et pays pauvres depuis la révolution industrielle, le passage d’écarts de 4 à 1 vers 1800, à des écarts de 50 à 1 actuellement. Une divergence qui s’accroît aussi bien pendant la première mondialisation, avant la grande guerre, que pendant la période de dislocation, « de 1913 à 1980 ». Clark ne date la deuxième mondialisation qu’après 1980, période qui voit également un fossé croissant. Cependant il ne tient pas assez compte des développements récents − de la croissance accélérée en Asie notamment − qui sont en train de remettre en cause ses affirmations[3] : « comment en est-on arrivé à un monde où une minorité de pays a des richesses sans précédent tandis qu’un groupe important a vu des revenus déclinants depuis la révolution industrielle ? ».

Cela est simplement faux, même dans les pays les plus pauvres, les revenus par tête ont augmenté depuis deux siècles. En outre, loin d’un fossé croissant, on assiste depuis vingt ans à un rattrapage. En fait, ce que Clark ne voit pas, c’est que la diffusion industrielle est un phénomène long à se réaliser, mais qui se poursuit comme on le voit en Asie. Pour un historien, c’est assez curieux d’avoir une vision aussi myope, c’est comme si la révolution néolithique devait se diffuser en quelques siècles, elle a mis plusieurs millénaires…

De même, il est inexact de parler de désintégration économique pour la période d’après la guerre, de 1945 à 1980, c’est au contraire une période d’intégration, la mondialisation actuelle a commencé dès la fin de la guerre, le commerce international progresse plus vite que la production mondiale pendant les Trente glorieuses. Rien n’est plus faux que son affirmation de la page 325 : « la divergence des revenus garantit que les pays pauvres du monde restent aussi exotiques pour les riches qu’ils l’étaient au XVIIe ou au XVIIIe siècle. » Là aussi, la méconnaissance de l’histoire est proprement sidérante. Imaginons un Européen lancé sur la côte africaine ou vers l’intérieur à ces époques, et un Européen d’aujourd’hui, le premier serait dans un monde aussi éloigné que la planète Mars, forcé de composer avec un milieu hostile où ses chances de survie seraient limitées, le second y trouve de manière générale les repères et les facilités dont il a l’habitude chez lui. Il suffit pour s’en convaincre de lire des extraits des premiers explorateurs aventureux au XVIIIe siècle, Mungo Park par exemple.

Dans un article provocant sur l’Afrique (2007), Clark résume les idées du livre et soutient que tous les efforts pour aider le continent n’ont abouti qu’à faire baisser les niveaux de vie[4], plus la mortalité baisse et plus ce qui reste aux vivants est faible, en poussant les paradoxes un peu loin :

« Avant la révolution industrielle, l’Afrique était riche, avec une consommation matérielle probablement du double ou du triple de celle de la Chine, du Japon, ou de l’Inde, et aussi élevée qu’en Europe. Les niveaux de vie asiatiques étaient faibles à cause des normes élevées d’hygiène personnelle et publique, dans la Chine ou le Japon préindustriels. Cela condamnait l’Asie à survivre avec un régime minimal. Les Européens à l’inverse avaient la chance d’être des gens sales qui se baignaient rarement et étaient heureux de squatter sur leurs propres déjections, accumulées dans les puits de leurs caves. La saleté engendrait la richesse. »

 

Ce qu’il veut dire évidemment, c’est que cette saleté produisait une mortalité élevée (à la différence de l’Asie), qui entraînait des niveaux de vie plus élevés pour les survivants…

« L’essentiel de l’Afrique est encore coincé dans son passé malthusien. En réalité, la consommation matérielle est tombée bien en dessous des normes préindustrielles en résultat du don occidental de la médecine moderne et de l’hygiène. De nombreux pays seraient bien mieux matériellement s’ils n’avaient eu aucun contact avec le monde industrialisé et avaient au contraire continué dans leur situation antérieure, préindustrielle.

Les avions, la médecine, le pétrole, les ordinateurs – toute l’abondance technologique des deux derniers siècles – n’ont réussi là-bas qu’à produire les plus bas niveaux de vie jamais connus. La médecine moderne a réduit le minimum matériel requis pour la subsistance à un niveau bien en dessous de celui de l’âge de pierre. »

 

Tout cela est logique, mais basé sur une application simpliste du concept de piège malthusien, et débouche sur des affirmations absurdes. On constate encore la méconnaissance curieuse de l’auteur pour le passé et les conditions de vie avant le XXe siècle, dans ce cas en Afrique, ce qui est d’autant plus étonnant qu’il se plaint par ailleurs des lacunes des économistes en matière de connaissances historiques… Mais Clark fait plus confiance aux chiffres qu’aux témoignages oraux ou écrits, la littérature de l’époque également, pourtant précieux pour des temps éloignés où les chiffres manquent.

L’Afrique du passé n’était pas aussi riche que l’Europe, celle d’aujourd’hui n’est pas plus pauvre que celle de l’âge de pierre. Les niveaux de vie, comme les indicateurs sociaux, ont au contraire progressé en Afrique de façon extraordinaire depuis un siècle, toutes les enquêtes, les études, les récits, les témoignages, les statistiques le montrent. Il faut un peu avoir vécu sur place, avoir lu des histoires du continent, les récits des premiers explorateurs européens, ne pas se limiter à un concept économique étroit, pour comprendre le niveau de fantaisie des affirmations de Clark. Toutes les données d’auteurs comme Maddison, Lloyds Reynolds ou Walt Rostow, tendant à présenter des progrès étalés sur le très long terme, sont négligées par Clark pour qui il y a stagnation et même déclin des niveaux de vie sur plusieurs millénaires. De même pour Pomeranz (2008), « faire de toute l’histoire de l’humanité avant la révolution industrielle une longue stagnation, c’est ignorer les travaux de nombreux auteurs qui montrent que les possessions matérielles des gens s’accroissaient dans de nombreux endroits du monde ».

Lorsque Clark critique les explications géographiques et environnementales, il fait également fausse route sur un point essentiel, concernant l’Amérique latine :

« Dans Guns, Germs, and Steel, Jared Diamond suggère que la géographie, la botanique et la zoologie formaient le destin. … Mais il y a une lacune énorme dans son argument. Dans le monde moderne, dans lequel la voie de l’enrichissement passe par l’industrialisation, pourquoi est-ce que le mauvais caractère des zèbres ou des hippopotames aurait été une barrière à la croissance économique en Afrique ? Pourquoi est-ce que la révolution industrielle n’a pas libéré l’Afrique, la Nouvelle Guinée et l’Amérique du Sud de leur vieux désavantage géographique, au lieu d’accentuer leur retard ? »

 

Visiblement, l’auteur ne connaît pas bien le sous-continent américain, pour affirmer que le retard s’y est accentué depuis la révolution industrielle. Même si les pays d’Amérique latine n’ont pas eu le succès des pays du Nord, ceux de l’Amérique anglo-saxonne, ils ont réalisé des progrès énormes, sont sortis depuis belle lurette du piège malthusien et se sont industrialisés rapidement. Parler de retard accentué est un défi à la réalité, Clark est dans un rêve.

Il soutient de la même façon que :

« Des pays comme le Malawi ou la Tanzanie seraient dans une meilleure situation en termes matériels s’ils n’avaient pas eu de contacts avec le monde industrialisé et avaient continué dans leur état préindustriel. … Ces sociétés africaines sont restées enfermées dans l’ère malthusienne, où les avances technologiques ne font que produire plus de gens et où les niveaux de vie sont ramenés vers le bas, au niveau de subsistance. Mais la médecine moderne a réduit le minimum matériel nécessaire pour survivre à un niveau bien inférieur à celui de l’âge de pierre… La conséquence, c’est qu’on a maintenant sur la Terre à la fois les plus riches qui y ont jamais vécu, et les plus pauvres. »

 

Tout cela n’a guère de sens, l’Afrique est elle aussi sortie du piège malthusien depuis longtemps. Clark n’a pas l’air de réaliser que ce qu’on voit actuellement en Afrique, avec une pauvreté endémique, n’est guère différent de l’Europe du XIXe siècle, sortie également du piège malthusien grâce à la révolution industrielle, mais où subsistait une misère généralisée et des conditions effroyables. Il devrait lire ou relire Les Misérables pour en avoir une idée, ou Dickens bien sûr. Clark ne tient pas compte du temps long, de la longue durée, il faut des décennies et des décennies (en Europe occidentale, plus d’un siècle), pour sortir peu à peu de la pauvreté et pour que se constitue une classe moyenne dominante avec un niveau de vie décent.

Sur les explications de la grande divergence, Clark renvoie les causes institutionnelles à la médecine de Molière, le FMI et la Banque mondiale à des Diafoirus modernes, des « centres de culte » ayant pour motto : « si la médecine a échoué, il suffit d’en mettre un peu plus… ». Son explication est différente, elle tient à des écarts dans la productivité, une faible efficacité productive due à un échec dans l’utilisation des techniques modernes du fait de la mauvaise qualité de la main d’œuvre. Une suite d’exemples chiffrés sur le coton et les chemins de fer montrent que les mêmes résultats sont obtenus en Inde ou dans les autres pays pauvres avec beaucoup plus de travail, « l’emploi de travailleurs supplémentaires sans aucun gain sur la production par unité de capital », si bien « qu’ils perdent l’essentiel de leur avantage comparatif initial ».

Le dernier chapitre s’emploie à expliquer ce phénomène, et donc pourquoi la divergence. Il s’intitule « Why Isn’t the Whole World Developed? », question cruciale s’il en est, qui reprend d’ailleurs le titre d’un article célèbre de Richard Easterlin (1981), suscitant à l’époque une polémique avec Clark dans le Journal of Economic History (cf. références infra). Selon Clark, la faible productivité du travail dans les pays pauvres s’explique avant tout par l’indiscipline, l’absentéisme, le manque de surveillance, qui ont régné pendant des décennies. Des exemples notables sont donnés : « le travailleur typique (dans les fabriques à Bombay) se lave, se baigne, lave ses vêtements, fume, se rase, dort, mange, et en règle général est entouré de ses proches » sur le lieu même du travail… On pourrait ajouter deux éléments, tout d’abord le climat, beaucoup moins favorable à l’effort prolongé que dans les pays froids, et ensuite l’absence de culture technique ancienne, qu’on retrouve là où l’industrialisation est arrivée tardivement.

Clark conclut son livre sur l’idée que

« l’Occident n’a aucun modèle économique à proposer aux pays encore pauvres du monde… Même l’aide s’est révélée inutile… Dans ces conditions, la seule voie pour favoriser le développement est d’ouvrir davantage les frontières à l’immigration, l’histoire a en effet montré que les migrants les plus pauvres avaient réalisé des progrès spectaculaires dans leurs pays d’accueil : l’aide peut finir dans les poches de consultants occidentaux ou celles de dirigeants corrompus des pays destinataires, mais chaque immigrant de plus vers les villes scintillantes du monde développé est une personne de plus bénéficiant d’un meilleur niveau de vie. »

 

On retrouve ici la formule fameuse d’un des pionniers de l’économie du développement, Paul Rosenstein-Rodan, le développement peut se réaliser si on transfère du capital vers le travail (industrialisation), ou bien si l’on transfère du travail vers le capital (émigration). Pour Rosenstein-Rodan, la seconde voie est bouchée au XXe siècle, du fait des obstacles mis à l’immigration par les pays riches (à la différence de la liberté de circulation qui régnait au XIXe), reste la première, l’industrialisation. Pour Clark c’est l’inverse, l’industrialisation à l’occidentale ne marche pas, il faut favoriser la seconde.

Encore une fois l’évolution récente a donné tort à cette dernière vision, l’industrialisation n’a cessé de progresser dans les pays du Sud et de l’Orient, et elle continue à la vitesse grand V.

En outre, la proposition de favoriser l’émigration contredit frontalement l’argument principal de Clark, à savoir l’explication du sous-développement, non pas par les institutions défaillantes, mais par une main d’œuvre défaillante. Lorsque les travailleurs à faible productivité se déplacent dans les pays développés, ils gagnent des salaires tout d’un coup 40 fois plus élevés, ce n’est pas seulement que leur productivité a augmenté grâce à plus de capital, mais du fait qu’ils se trouvent dans un environnement institutionnel bien meilleur (voir Olson, 1996), évitant les gaspillages et les pertes dans l’utilisation de la main d’œuvre. Autrement dit, les institutions comptent, contrairement à l’affirmation de l’auteur.

L’auteur termine sur l’idée que les progrès matériels n’ont en rien favorisé le bonheur des hommes, il affirme

« qu’une autre ironie est que l’affluence de masse dans une bonne partie du monde – la baisse de la mortalité infantile, la hausse de la durée de vie, et la réduction des inégalités – ne nous ont pas rendus plus heureux que nos ancêtres chasseurs-cueilleurs … La seule chose que la hausse des revenus n’a pas apporté est le bonheur. »

 

C’est là s’avancer un peu vite, que sait l’auteur du bonheur ou du malheur des hommes préhistoriques ? Rien, pas plus que quiconque. Mais qui dans la société actuelle aimerait retourner à cette époque, ou même à l’époque romaine, ou en plein Moyen Âge ? Personne. C’est déjà dire beaucoup.

Pour conclure, on pourrait reprendre la formule d’un certain Pr Haughton à propos de Darwin et ses travaux, dans les années 1850, « Tout ce qu’ils contiennent de nouveau est faux, et tout ce qui est vrai était déjà connu » (cité par Charles Darwin lui-même dans son autobiographie, récemment rééditée, 2008), mais ce serait un peu trop sévère car le livre de Clark est extrêmement stimulant. Tout d’abord la théorie démographique est intéressante, même s’il est excessif d’en faire l’explication unique de la révolution industrielle, elle constitue un élément nouveau et convaincant dans ce puzzle. Ensuite, toute la partie sur le piège malthusien, tant au niveau analytique que factuel, et aussi la partie sur la révolution industrielle, en font, malgré les excès signalés, un ouvrage toujours utile dans le domaine de l’histoire économique et l’histoire globale.

 

 

RÉFÉRENCES

 

Betzig L, “The Son Also Rises, a review of Clark, A Farewell to Alms”, Evolutionary Psychology, 5(4), 2007

Clark G., “Why Isn’t the Whole World Developed? Lessons From the Cotton Mills”, Journal of Economic History, 47(1), mars 1987; “Why Isn’t the Whole World Developed? A Reply to Hanson”, Journal of Economic History, 49(3), septembre 1989 ; “How To Save Africa”, New York Sun, 20 juillet 2007

Crouzet F., « Angleterre et France au XVIIIe siècle, essai d’analyse comparée de deux croissances économiques », Annales, 21(2), mars-avril 1966

Darwin Ch., L’Autobiographie, Seuil, 2008

Easterlin R., “Why Isn’t the Whole World Developed?”, Journal of Economic History, 41(1), mars 1981

Friedman B.M., “‘Farewell to Alms’: Darwin’s part in the Industrial Revolution”, International Herald Tribune, 7 décembre 2007

Fukuyama F., “The Eighteenth-Century Hockey Stick”, compte rendu du livre de G. Clark, dans SAIS Review, 28(1), Winter-Spring 2008 (School of Advanced International Studies, The Johns Hopkins University)

Hanson J.R. II, “Why Isn’t the Whole World Developed? A Traditional View”, Journal of Economic History, 48(3), septembre 1988

Hobbes Th., Léviathan, Folio Gallimard, 2000, 1ère éd. 1651

McCloskey D., Comment on Clark, Social Science History Association, nov. 2007

Olson M., “Big Bills Left on the Sidewalk: Why Some Nations are Rich, and Others Poor”, Journal of Economics Perspectives, 10(2), Spring 1996.

Pomeranz K., A Farewell to Alms, compte rendu dans The American Historical Review, 113(3), juin 2008.

Solow R., “Survival of the Richest?”, The New York Review of Books, 54(18), 22 nov. 2007.

Subramanian A., “A Farewell to Alms”, Wall Street Journal, 22 août 2007.

Wade N., “In Dusty Archives, a Theory of Affluence”, The New York Times, 7 août 2007.

 

Voir aussi le site de l’auteur :

http://www.econ.ucdavis.edu/faculty/gclark/a_farewell_to_alms.html

Et un numéro de The European Review of Economic History consacré au livre de G. Clark, incluant une longue réponse de l’auteur à ses critiques :

Symposium on Gregory Clark's A Farewell to Alms, 12(2), août 2008.

 

Jacques Brasseul

LEAD, Université du Sud Toulon-Var

 

 


 

[1] Betzig (2007) conteste cette nouveauté, mais il faut reconnaître que les explications du même type qu’elle cite, bien que nombreuses et variées (p. 737 de son article), sont restées confidentielles.

[2] Gregory Clark est professeur à l’université de Californie, à Davis, près de Sacramento.

[3] C’est la critique principale de Robert Solow sur son livre : « Embarrassingly for Clark, both of those success stories (China and India) seem to have been set off by institutional change, in particular moves away from centralized control and toward an open-market economy. »

[4] Comme le dit l’auteur à propos du plan Sachs (de Jeffrey Sachs, économiste conseillant d’accroître l’aide à l’Afrique) : « la longue histoire des niveaux de vie suggère que le plan Sachs a plus de chance d’appauvrir l’Afrique que de l’enrichir ». On comprend dès lors le jeu de mot sur le titre du livre (A Farewell to Alms, Un adieu aux aumônes), jeu de mots par référence au célèbre roman d’Hemingway (L’Adieu aux armes, A Farewell to Arms), l’aide ne sert à rien qu’à enfoncer les pays dans des niveaux de vie faible, tant qu’ils sont soumis au piège malthusien. Autrement dit, le problème de l’aide n’est pas tant ce qu’on dit d’habitude, la corruption, les détournements, l’inefficacité, etc., mais bien au contraire les progrès réels qu’elle apporte et qui entraînent une population croissante. Le titre s’explique, mais il reste très prétentieux, en effet, malgré le succès du livre, il est fort peu probable qu’on assiste à une fin de l’aide au développement, ses mécanismes et ses institutions sont tellement ancrés depuis plus d’un demi-siècle, qu’on peut s’attendre au contraire à sa poursuite pendant longtemps.