Ho Hai Quang, Histoire économique de l’île de la Réunion (1849-1881), Engagisme, croissance et crise, L’Harmattan, 2004

 

 

Ce livre est la suite du premier volume de l’Histoire économique de la Réunion, du même auteur (voir compte rendu dans Région & Développement, n° 11, 2000), qui portait sur la période allant des origines du peuplement de l’île, au XVIIe siècle, jusqu’à l’abolition de l’esclavage en 1848. Pourquoi s’arrêter dans celui-ci en 1881 ? Parce que c’est la dernière année où la Réunion pourra faire venir des travailleurs engagés aux Indes, la Grande Bretagne ayant dénoncé en 1882 une convention permettant cet « engagisme ». La période étudiée est donc homogène, ce système déclinant par la suite. L’auteur adopte un plan chronologique, la période 1849-1859 est étudiée dans une première partie, il s’agit du passage progressif au salariat dans un contexte de croissance basée sur l’économie sucrière ; la période allant jusqu’à 1881 fait l’objet de la deuxième, elle se caractérise par la consolidation du système accompagnée d’une crise économique et monétaire.

En 1848, après l’abolition de l’esclavage, on le remplace par le salariat obligatoire des anciens esclaves... Ce qui entraîne la multiplication des désertions, elles-mêmes suivies d’une répression accrue (notamment le livret de travail, p. 31), mais de peu d’effet, d’où la nécessité pour les autorités et les producteurs de se tourner vers l’extérieur (Afrique, Madagascar, Inde). L’auteur décrit les pratiques diverses pour trouver de la main-d’œuvre, proches de l’esclavage, « un esclavage tempéré » ou « une traite déguisée ». Ainsi Napoléon III autorise le rachat d’esclaves aux colons portugais du Mozambique, affranchis pour être ensuite engagés, pour des durées indéfinies… Mais finalement, ce sont les contrats d’engagement qui vont remédier à la pénurie de main-d’œuvre. Dans les années 1850, environ 80 000 immigrants arrivèrent ainsi dans l’île, la plupart indiens, avec par exemple un pic de 13 400 en 1854. Par la suite, grâce aux traité de libre-échange de 1860 et l’abandon du Pacte colonial[1], les relations s’améliorent entre la France et la Grande-Bretagne, et des conventions permettent un afflux régulier de main-d’œuvre indienne (auparavant, les engagés indiens venaient seulement des comptoirs français comme Pondichéry). L’engagé a une situation préférable à celle de l’esclave (p. 42), même si, à la différence du salarié libre, il ne peut résilier le contrat de travail, qui le lie sur la longue durée (cinq ans[2]), il s’agit d’un salariat contraint, un système de transition entre l’esclavage et le salariat, entre esclavagisme et capitalisme. On a là le principal apport de l’ouvrage, avec ce concept nouveau, créé par l’auteur, qui nous permet d’aller au-delà des analyses traditionnelles des historiens où l’engagisme était considéré comme une forme d’esclavage. Cette assimilation obscurcissait selon l’auteur les mécanismes du passage au capitalisme, la concentration, les luttes sociales et enfin la façon dont de petits commerçants ont pu commencer à accumuler, grâce aux salaires dépensés par les engagés. Le concept de salariat contraint permet au contraire de comprendre la transition de l’ancienne société esclavagiste réunionnaise à la société capitaliste moderne.

Une immigration libre se développe également (p. 269), des artisans indiens, ruinés[3] par la concurrence des fabriques (établies en Inde même), vont chercher fortune ailleurs, notamment à la Réunion. De même des Chinois quittent l’empire, des paysans chassés par la misère et les inégalités foncières, ou de petites gens, des marchands, des artisans, fuyant les conflits et les troubles intérieurs, notamment pendant les guerres de l’opium. La première boutique chinoise est ainsi créée à La Possession en 1858… Leur réussite à partir de presque rien n’est plus à démontrer, l’auteur constate les qualités de ces pionniers : « Il est évident que sans un travail acharné et des vertus d’économie poussées jusqu’à l’extrême aucune accumulation n’aurait été possible », qualités vantées en termes plus lyriques et moins techniques par Defos du Rau, grand historien de la Réunion, cité page 280 : « Humbles, modestes, vivant de rien, patients, ils arrivent avec une petite pacotille qu’ils écoulent et dont ils reconstituent les stocks par des envois de Chine. À force d’économie, sou par sou, d’astuce, d’habileté, ils parviennent souvent à une petite fortune. »

Les années 1850 sont des années de croissance d’une économie basée sur le sucre, croissance « excluante » accompagnée de concentration et de paupérisation, les petits et moyens propriétaires sont éliminés, les engagés (« principaux créateurs de richesse ») ne vivent guère mieux que les esclaves. Des réformes monétaires sont adoptées (Banque de la Réunion), des tentatives de mise en valeur des plaines de l’intérieur sont lancées (Plaine des Cafres, Plaine des Palmistes), avec une répartition de l’île où la « zone littorale est consacrée au sucre et dominée par les grands Blancs » et la « zone d’altitude consacrée aux vivres est réservée aux Petits-Blancs ». Un épisode intéressant est celui de l’introduction de pièces autrichiennes dans l’île, les kreutzers, pour pallier l’insuffisance de monnaie, à l’initiative d’un grand sucrier, Gabriel de Kervéguen, de 1859 à 1879. Les pièces prennent son nom, des kervéguens, la vague consonance des deux termes facilitant sans doute cette substitution. À côté d’elles, et bien sûr des francs, circulent des piastres espagnoles et mexicaines, des roupies indiennes, des souverains anglais, et cette multiplicité (« plus de trente monnaies légales provenant de tous les coins du monde »), ainsi que le passage à l’étalon-or en Europe, dont les effets sont bien expliqués page 227 sq., conduisirent au cours forcé des billets en 1876 et à la démonétisation des pièces étrangères en 1879.

Les conséquences de la crise de l’économie sucrière, suite à la concurrence de la betterave et la baisse des cours du sucre, sont analysées dans la dernière partie : concentration des terres et des sucreries à la Réunion, début de rationalisation capitaliste de la production, avec le passage de « l’habitation » à « l’établissement[4] », et mainmise des capitaux métropolitains. La crise est ressentie d’autant plus durement par les producteurs que le système de l’engagement les empêche de licencier et donc de pouvoir comprimer les salaires, « les profits sont écrasés et les pertes s’accumulent » (p. 286). L’auteur examine aussi la dégradation des conditions de vie des engagés et la dureté de l’exploitation, qui provoquent en 1882 la décision des autorités britanniques de cesser de fournir cette main-d’œuvre. L’engagisme a modifié le peuplement de l’île, car nombreux sont les travailleurs qui décident ou sont convaincus de rester, devenir des commerçants ou des exploitants agricoles, petits propriétaires ou métayers. D’autant que la dénonciation par l’Angleterre des conventions d’immigration incite les propriétaires à retenir les engagés en leur proposant des terres.

 

Il se dégage de l’ensemble de ce travail la même rigueur et le même souci de précision qui faisaient le prix du tome précédent, également la même qualité de style et la clarté de l’exposé. Une analyse aussi fouillée, avec une abondance impressionnante de sources originelles, a dû nécessiter un travail véritablement titanesque. L'auteur met à la disposition de la communauté des chercheurs une masse de statistiques neuves, qui permettent de renouveler la vision des historiens comme des économistes. On est frappé par la connaissance extrêmement précise et détaillée de l’auteur sur une période relativement courte concernant une partie du monde éloignée et réduite. Il n’ignore absolument rien de ce qu’on peut savoir de la production de sucre à la Réunion dans les années 1850, ou du cours du sucre dans la même décennie, ou des techniques de production, améliorées par exemple par des ingénieurs comme Joseph Martial Wetzell (1793-1857), p. 119 sq. HHQ semble vouloir faire sienne la fameuse formule de Thomas Mann, dans La Montagne magique : « Seul ce qui est exhaustif est intéressant. » On a affaire à un ouvrage très pointu et spécialisé, une sorte d’hyperspécialisation, qui évoque la vieille boutade selon laquelle le spécialiste est « celui qui connaît tout sur rien… » Cela est certes préférable à la situation inverse – celle que peut par exemple éprouver un auteur de manuels –, mais on se demande parfois si un tel luxe de détails, sur une période aussi lointaine, sur un lieu aussi restreint, peut trouver un véritable lectorat, hormis d’autres hyperspécialistes…

Le livre est moins théorique, axé sur la théorie marxiste, que le précédent. Les aspects descriptifs et chronologiques l’emportent, la théorie se fait moins présente. Certes l’analyse marxiste n’est jamais très loin, comme en témoigne l’étude de la crise des années 1860-1870, liée au sucre de betterave et la baisse des cours, en termes de capital constant/capital variable (p. 98 sq.), mais dans l’ensemble les côtés statistiques et événementiels dominent. Un point mineur, mais plaisant, est l’extrême qualité de l’édition : aucune coquille[5], aucune faute, le texte a dû être lu et relu de nombreuses fois avant d’être soumis au « bon à tirer ».

On peut contester certaines formulations avec esclave au singulier, comme « des planteurs sans esclave » ou « les autres n’avaient pas d’esclave », « le fait de ne pas détenir d’esclave », « démunis d’esclave », etc. (par ex. pages 96-97), là où le pluriel semblerait s’imposer : des planteurs sans esclaves[6]. Certaines questions marginales restent en suspens et suscitent l’interrogation du lecteur, par exemple lorsque l’auteur parle des nouvelles maladies qui apparaissent à la Réunion et affectent la main-d’œuvre, le « capital variable », comme le paludisme « à partir de 1865 », on se demande s’il n’existait pas avant, et quelles sont les causes de son introduction[7].

Sur le fond, on peut discuter quelques affirmations, par exemple page 289 : la domination impérialiste qui contribue « à détériorer la situation déjà misérable des paysanneries indienne et chinoise ». L’impérialisme n’est-il pas, selon une analyse marxiste, le moyen qu’a choisi l’histoire pour faire sortir les peuples d’Asie du despotisme oriental, et ne constitue-t-il pas un progrès par rapport aux divers systèmes archaïques et féodaux en vigueur en Inde ou en Chine, avec une exploitation et une misère bien plus noires que celles des plus féroces exploiteurs capitalistes ? Comme le dit en effet Marx, dans un passage célèbre[8] : « Nous ne devons pas oublier cette vie végétative, stagnante, indigne, que ce genre d'existence passif déchaînait d'autre part, par contrecoup, des forces de destruction aveugles et sauvages, faisait du meurtre lui-même un rite religieux en Hindoustan. Nous ne devons pas oublier que ces petites communautés portaient la marque infamante des castes et de l'esclavage, qu'elles soumettaient l'homme aux circonstances extérieures au lieu d'en faire le roi […] Il est vrai que l'Angleterre, en provoquant une révolution sociale en Hindoustan, était guidée par les intérêts les plus abjects et agissait d'une façon stupide pour atteindre ses buts. Mais la question n'est pas là. Il s'agit de savoir si l'humanité peut accomplir sa destinée sans une révolution fondamentale dans l'état social de l'Asie. »

De même, page 292, l’affirmation que la dépendance vis-à-vis de l’extérieur « constitue l’une des caractéristiques majeures du sous-développement » (à propos de la nécessité pour l’île d’importer du riz et d’exporter son sucre) est tout à fait contestable dans la mesure où le commerce international implique la dépendance, mais aussi permet la croissance, grâce à l’utilisation des avantages comparatifs. C’est justement l’absence de dépendance, l’indépendance totale, l’autarcie, qui représentent la garantie assurée du sous-développement. Peu de pays plus indépendants économiquement que la Corée de Kim Il-sung ou la Guinée de Sékou Touré, ni de pays plus dépendants que la Suisse ou le Japon.

Au total cependant, il y a là une analyse perçante de l’évolution des rapports économiques et sociaux de l’île dans cette période charnière. Grâce à une longue maîtrise de la théorie marxiste, Ho Hai-Quang éclaire  de façon remarquable cette transition. De plus, forger des concepts n’est pas chose courante dans les ouvrages d’économie, et peu nombreux sont les novateurs, nous avons ici une exception et nul doute que la notion de salariat contraint constitue un acquis essentiel dans la compréhension du phénomène de l’engagisme. Vers la fin du livre, il décrit les implantations des engagés sur la terre au terme de leur contrat, comment ils deviennent propriétaires ou métayers. Dans ce dernier cas, il s’agit d’une forme un peu particulière de métayage, le colonage partiaire[9], un système qui va s’étendre à la Réunion par la suite, et dont HHQ est un spécialiste. On peut s’attendre à ce que son prochain livre, la suite de cette magistrale histoire économique de la Réunion, y soit consacré...

 


 

 

http://www.harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=17654

Voir Le Quotidien de la Réunion, 12 septembre 2004, compte rendu du livre et interview de l'auteur.

 

Et aussi http://ho-hai-quang.com, livres

 


[1] L’île pourra exporter son sucre ailleurs qu’en France, par exemple en Australie (p. 252).

[2] En réalité beaucoup plus longtemps, car les employeurs font tout pour retenir les engagés, y compris par les moyens les plus malhonnêtes, « en fait, l’engagé n’était rapatrié que lorsqu’il était infirme, vieux, incapable de travailler » (page 258).

[3] Comme Marx l’avait constaté dans sa formule célèbre : « Les os des tisserands blanchissent les plaines de l’Inde », certains sont partis avant de connaître ce funeste sort.

[4] Habitation, « en parler local, nous informe HHQ, désigne un domaine agricole (terre + bâtiments + « case » + dépendances) » (p. 244). L’établissement est la fabrique de sucre, c’est « une stricte unité intégrée de production agricole et industrielle, comprenant la sucrerie, les champs de canne, les camps qui abritent les engagés, et enfin les bureaux de la direction » (p. 251), mais pas la résidence du propriétaire, comme dans l’Habitation traditionnelle.

[5] Une seule, en fait, page 287.

[6] Les petits propriétaires étant ceux qui avaient moins de dix esclaves (p. 99), on peut penser que l’écrasante majorité détenait plus d’un esclave.

[7] Sur les épidémies à la Réunion, et notamment l'épidémie actuelle de Chikungunya, dans une perspective historique depuis le XVIIe siècle, voir le Journal de l'île de la Réunion (JIR) du 5 février 2006, l'article "Épidémies lontan" : http://archives.clicanoo.com/article.php3?id_article=122404&var_recherche=%E9pid%E9mies . Sur le paludisme :

"La première épidémie de paludisme est notée en 1869 avec un pic entre février et avril. Il a été vraisemblablement “importé” de Maurice où il a fait 40 000 morts. En quelques années, la maladie prend un caractère endémique sur tout le littoral de notre île. Le paludisme est alors jugé responsable de 25 à 33% des décès annuels. Au début du vingtième siècle toute la Réunion est touchée. En 1901, le paludisme est responsable de 24,3% des décès à Saint-Denis. En 1914, un service de prophylaxie et de désinfection est créé, mais l’endémie reste à un niveau élevé. En 1948, le paludisme est considéré comme étant la cause de 25,8% des décès annuels. Peu de progrès depuis 1869. A partir de 1948, le programme de lutte prend la forme de distribution de chloroquine dans les écoles mais surtout sur l’utilisation du DDT en pulvérisations dans les jardins contre les adultes et en épandage contre les larves. Aujourd’hui président du directoire et directeur général d’Air Austral, Gérard Ethève se souvient avoir participé à des campagnes d’épandages dans les années 50."

[8] K. Marx et F. Engels, Du colonialisme en Asie. Inde, Perse, Afghanistan, Mille et une nuits, 2002, édition établie et présentée par Gérard Filoche, qui malheureusement passe à côté de l’essentiel, c’est-à-dire le fait que la vision de Marx et Engels est radicalement à l’opposé de celle des auteurs tiers-mondistes et néomarxistes de la deuxième moitié du XXe siècle. La volte-face de Lénine en 1916 avec son ouvrage L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme est à l’origine de cet abandon des thèses marxistes originelles, voir le livre fondateur de Bill Warren, un marxiste gallois, sur ce point : Imperialism, pioneer of capitalism, Verso, 1981.

[9] Déjà analysé par Marx dans le Livre III du Capital, chapitre XLVII : http://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-III/kmcap3_46.htm