La Peste, extrait de Des épices au parfum, Brigitte Bourny-Romagné, Aubanel, 2006

 

Un mal qui répand la terreur,

Mal que le Ciel, en sa fureur,

Inventa pour punir les crimes de la terre,

La peste (puisqu'il faut l'appeler par son non),

Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,

Faisait aux animaux la guerre.

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :

On n'en voyait point d'occupés

A chercher le soutien d'une mourante vie :

Nul mets n'excitait leur envie ;

Ni loups ni renards n'épiaient

La douce et l'innocente proie ;

Les tourterelles se fuyaient :

Plus d'amour ; partant, plus de joie.

...

La Fontaine, Les animaux malades de la peste

 

« Entre 1300 et 1340, l'Europe dut faire face à des conditions climatiques difficiles. Un véritable âge de glace, avec des hivers très rudes et des étés chauds et humides, provoqua de fréquentes famines. L'affaiblissement de la population favorise l'émergence d'un nouveau fléau, la peste. Les premiers signes de l'épidémie se manifestèrent en Chine, vers 1320. La peste y tua 65% de la population entre 1331 et 1353. Dans sa marche vers l'ouest, elle frappa durement la Crimée, puis l'Azerbaïdjan en 1346.

Jusque-là, pendant un voyage long de quinze ans, la maladie s'était transmise par voie terrestre. Après la Crimée, sa progression, désormais rapide, se fit par voie maritime. La peste s'attaqua au bassin méditerranéen en 1347 : Constantinople, Alexandrie, Chypre furent frappés, puis Messine, Gênes, Florence et Venise qui perdit 60% de sa population. En 1347, elle atteint Marseille puis Le Caire, Antioche et Tunis. 30 à 40% des habitants du Levant musulman et de l'Afrique du Nord furent exterminés par le fléau. La Peste noire sévit dans les villes du Sud de la France : Montpellier, Avignon, Toulouse... et enfin toute l'Europe du Nord fut touchée. Les cinquante premières années de la pandémie firent figure de cataclysme. La peste frappait les localités urbaines tous les six ou douze ans, ce qui signifiait qu'au cours d'une vie, un individu y était exposé deux, trois ou quatre fois. La vaste majorité des citoyens ne travaillaient plus, 'et donc ne pouvaient plus payer d'impôts. Or le dispositif de lutte contre la peste et de maintien de l'ordre exigeait une collecte de fonds. La formule « l'or, le feu, le gibet » devint un véritable slogan d'État. L'or servait à mettre en place un dispositif contraignant et coûteux. Le feu détruisait les biens infectés, le gibet était la sanction qui attendait ceux qui désobéissaient aux représentants de l'auto­rité sanitaire. Pour lutter contre le fléau, on organisait des processions, très suivies au début de l'épidémie. Dans toute l'Europe, on passait de quartier en quartier avec la statue de saint Roch. La légende le fait naître à Montpellier. Il y contracte la peste. Il se refuge dans une hutte aux environs de la ville, et un chien de chasse appartenant à un seigneur du voisinage lui apporte du pain. Intrigué, le maître appelé Gothard suit son chien jusqu'à la hutte de saint Roch et comprend le manège. Il nourrit alors Roch jusqu'à sa guérison. En retour, le saint convertit Gothard qui devient ermite. Guéri, Roch, revenu à Montpellier, est pris pour un espion, jeté en prison et meurt. Alors le cachot s'illumine et le geôlier découvre près de son corps l'inscription tracée par un ange: « Eris in pestis patronus ». Par la suite, les reliques de saint Roch seront transférées à Venise... Entre le XIVe et le XVIIIe siècle, la peste causa 24 millions de morts, soit 31 % de la population estimée à cette époque à 75 millions — en extrapolant à la population mondiale actuelle, cela équivau­drait à 1,9 milliard de morts. Elle avait déjà ravagé la Grèce au V siècle avant J.-C. et l'Europe du VIe au VIIIe siècle de notre ère. Cette maladie n'était pas la seule à frapper: le choléra, la variole, le typhus, la dysenterie, la grippe pulmonaire affectaient par vagues une population dont les défenses immunitaires étaient souvent au plus bas en raison d'une malnutrition chronique.

On suppose que le bacille de la peste a pour origine géographique les grands lacs d'Afrique. La Peste noire de 1348 provenait des régions de Mongolie et du désert de Gobi, où elle existait à l'état endémique chez les rongeurs. La multiplication des échanges commerciaux a entraîné le déplacement du bacille, qui est devenu mortel. Entre 1200 et 1240, Gengis Khan, en reliant l'Asie à une portion de l'Europe, sécurisa la route de la Soie, qui était aussi celle des épices, et favorisa du même coup l'avancée de la peste.

Le bacille se présente sous trois formes: la peste bubonique, la peste septicémique et la peste pulmonaire. Cette dernière se transmet par la salive tandis que la première est véhiculée par les puces. Très spectaculaire, la peste bubonique se manifeste par une forte fièvre, accompagnée de-convulsions, vomissements, vertiges et douleurs des membres. Puis des bubons apparaissent, enflent et éclatent, alors que surviennent des hémorragies spontanées des muqueuses et des viscères. Des troubles nerveux ou psychiques se manifestent et la mort s'ensuit, dans d'atroces souffrances, dans les vingt-quatre à trente heures. Les Hollandais du XVIIe siècle disaient que la peste est « la maladie pressée » !

Dans les quartiers pauvres, la probabilité d'attraper la peste était très forte. On brûlait les lainages et autres tissus, habitats de prédilection de la puce, mais cela ne suffisait pas. L'épidémie sévissait surtout en été car cet animal affectionne les températures douces et un taux d'humidité élevé. La rapidité avec laquelle la maladie se propageait de maison en maison et de ville en ville a souvent fait comparer la Peste noire à un incendie. Souvent, les personnes atteintes décédaient en se rendant au lazaret (léproserie). Au cours de la pandémie, les rues étaient jonchées de cadavres que les rats se disputaient.

Pour échapper à la maladie, la Sorbonne préconise dès le XIVe siècle de « fuir tôt, loin et longtemps ». Les riches étaient les premiers à le faire. Leur départ avait valeur de signe pour le reste des habitants. Le silence s'installait alors, pesant et angoissant. Les rapports humains étaient imprégnés d'une méfiance sinistre. La vie économique était complètement désorganisée. Seul avantage pour les survivants, les salaires, en raison de la pénurie de main-d'œuvre, augmentaient.

 

Les parfums comme antidote

Les hôpitaux pour pestiférés terrifiaient les personnes qui devaient se placer en quarantaine. Elles préféraient souvent rester enfermées chez elles en utilisant toutes sortes de recettes pour évacuer le mal. Le collège royal de médecine recommandait l'utilisation de parfums contenant force épices. Pendant la quarantaine, les survivants se lavaient avec de l'eau-de-vie additionnée de girofle, de sel et de poudre d'iris, puis inhalaient des vinaigres aromatiques dont une recette, par exemple, employait de la rosé de Provins, du girofle, de la fleur de violette, de la jacinthe, de l'œillet rouge, du musc et de l'ambre gris. Pour les plus pauvres, on recommandait d'utiliser de l'armoise et de la rue officinale, plus abordables...

En prévention, on pratiquait beaucoup ce qui est désigné aujourd'hui sous le nom d'aromachologie et qui consiste à inhaler force plantes aromatiques. Les médecins, pour se protéger, portaient une longue robe noire très enveloppante avec un masque en forme de tête d'oiseau au long bec fourré d'aromates. Chez les particuliers, des parfums étaient brûlés dans des cassolettes pour purifier l'air; la puanteur était considérée comme mortifère. Les pomanders portés en permanence sur soi étaient aussi très prisés par les aristocrates et les ecclésiastiques de haut rang qui inhalaient plusieurs fois par jour les aromates qu'ils contenaient. Parmi les nombreuses eaux censées lutter contre la peste, l'eau de Damas, dont la formule contenait douze aromates ainsi que du musc et de la civette, possédait une excellente réputation, tout comme la thériaque de Venise et de Montpellier. Dans les rues, pour essayer d'arrêter la progression de l'épidémie, on allumait au milieu des carrefours de grands feux censés purifier l'atmosphère.

 

Un drame humain sans précédent

En période d'épidémie, fini les cérémonies d'obsèques. L'urgence obligeait à évacuer les cadavres rapidement. On les sortait parfois des maisons par les fenêtres, avec des cordes, pour les entasser dans des carrioles précédées par des porteurs de clochettes. Funestes convois qui les emportaient vers des fosses communes où ils étaient recouverts de chaux vive. Mais lorsque la pandémie était à son point culminant, il arrivait que les charrettes arrivent aux portes des cimetières sans porteurs de clochettes, ni conducteur, eux aussi foudroyés.

Dans les familles des pestiférés, les survivants se retrouvaient en quarantaine, chez eux ou dans des lazarets, à l'extérieur clé la ville. Dans les deux cas, leur linge et les biens périssables étaient détruits. Un « parfumeur de peste » était chargé de désinfecter la maison par clés fumigations. Les hécatombes dues à la pandémie donnaient lieu à des scènes hallucinantes qui plongeaient certains dans la folie ou le suicide: des mères tuaient leurs enfants, des paysans creusaient leur tombe et s'enterraient vivants.

Ambroise Paré (1509-1590) recommandait de ne pas céder à la terreur. Conserver son sang-froid était à ses yeux une des meilleures thérapies ! Devant une telle force de trappe macabre, que ce soit à Athènes durant l'Antiquité ou en Europe de 1348 à 1720, les réactions des populations demeuraient les mêmes. Xi les lois humaines ni la crainte des dieux ne trouvaient plus d'écho: Carpe diem était alors la devise la plus suivie. Le Décaméron de Boccace (1313-1375) illustre ce formidable appétit de vivre qui sévissait par réaction. Malgré les précautions prises, les processions, les saints invoqués, la mort semblait inévitable, et l'on pensait n'avoir de choix qu'entre la lâcheté et l'héroïsme. Souvent les hommes d'Eglise fuyaient, laissant les mourants sans confession. Face à cette désorganisation sociale, les « corbeaux », les hommes qui enlevaient les cadavres des maisons, des rues et des lazarets, ne se comportaient pas toujours de façon irréprochable, surtout lorsqu'on les recrutait dans les prisons... Des vols avaient lieu et des rançons étaient exigées de ceux qui ne voulaient pas être conduits dans les lazarets surpeuplés.

On recherchait des boucs émissaires: les semeurs de contagion étaient bien sûr les voyageurs, les étrangers, les lépreux, les femmes suspectées de sorcellerie et les juifs, accusés de répandre des onguents mortels, d'où leur surnom d'« engraisseurs ». Lors de la Peste noire, neuf cents d'entre eux furent brûlés à Strasbourg, à Nuremberg et dans d'autres villes d'Europe. Difficile d'imaginer l'influence qu'a eue cette pandémie sur les esprits pendant plus de quatre siècles. Difficile de mesurer la profondeur des cicatrices, des peurs et des malheurs qu'elle a engendrés... »

 

Images

1 (non reproduite) « Bain public de la fin du Moyen Âge. Enluminure vers 1470. Compte tenu du climat licencieux qui régnait dans certains établissements, les autorités ecclésiastiques obtenaient régulièrement leur fermeture. L'hygiène corporelle était encore approximative et le développement des maladies de peau et des pandémies, important. L'eau étant d'une propreté très douteuse, on lui préférait, dans les milieux aisés, du lait ou du sang pour les bains. »

 

2 « Médecin à Marseille. Ce costume intégral était destiné à préserver les médecins de la peste, qui anéantit en 1720 à Marseille la moitié de la population. Des éponges imprégnées de parfums à base d'aromates et d'épices étaient glissées dans le bec du masque en carton bouilli en forme de tête d'oiseau, de façon que le médecin respire de l'air purifié. Cette coutume vénitienne venue d'Orient perdura jusqu'à ce que Monseigneur de Belsunce, prélat dévoué et courageux, la dénonce lors de l'épidémie qui frappa la cité phocéenne: a la douleur des malades s'ajoute la terreur devant les médecins ainsi déguisés. La peur était aussi la compagne obligée des officiers de santé. Leur corporation très éprouvée, veillait à éviter les contacts corporels avec les malades. Ils les touchaient avec une baguette... École française du XVIIIe siècle. »

 

(Merci à Patrick Thébault et Chantal Vigouroux)

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