Retour sur les lignes de faille en ex-Yougoslavie

 

 

Lignes de faille en Europe

Source : Davies, 1996

 

« Les gens se partagèrent en poursuivis et en poursuivants. La bête affamée qui vit en l'homme mais ne peut se manifester tant que subsistent les obstacles des bons usages et de la loi était maintenant lâchée. Le signal était donné, les barrières levées. Comme cela arrive souvent dans l'histoire, la violence et le vol, et même le meurtre, étaient tacitement autorisés, à condition qu'ils fussent pratiqués an nom d'intérêts supérieurs, sous le couvert de mots d'ordre, à l'encontre d'un nombre précis de personnes aux noms et aux convictions bien définis. Quiconque gardait l'esprit clair et les yeux ouverts, tout en vivant ces événements, pouvait voir ce prodige s'accomplir et toute une société se métamorphoser en un jour. En quelques instants le bazar disparut, qui reposait sur une longue tradition dans laquelle il y avait toujours eu des haines secrètes et des superstitions, de l'intolérance religieuse, une brutalité et une cruauté ancestrales, mais aussi de la noblesse d'âme et de la compassion, le sens de l'ordre et de la mesure, des sentiments qui maintenaient tous ces mauvais instincts et ces habitudes grossières dans les limites du supportable et, en fin de compte, arrivaient à les calmer et à les soumettre aux intérêts généraux de la vie commune. »    Ivo Andrić, Le pont sur la Drina, 1945

 

Pour essayer de répondre à la question du rôle du croisement de nombreuses lignes de faille européennes[1] au milieu de l’ex-Yougoslavie, rôle dans les conflits qui s’y sont déroulés durant les années 1990 (voir Joffrin, 1999, Garde, 2000, 2001, Lambrichs, 2005), examinons successivement ces diverses lignes, dans un ordre à peu près chronologique. Leur distinction est assez arbitraire, tant les causes d’affrontement sont entremêlées, comme on le verra ci-après, mais elles permettent d’y voir un peu plus clair, tant, selon le mot de Churchill, « les Balkans produisent plus d’histoire qu’ils n’en consomment[2] ».

 

        La division géographique entre l'Europe occidentale et l'Europe orientale.

        La ligne de romanisation, semblable à la ligne du vin (viticulture au sud).

        La division catholiques/orthodoxes.

        La ligne ottomane.

        La ligne correspondant à l'industrialisation du XIXe siècle.

        le rideau de fer (1955-1989).

 

 

La première ligne semble purement fictive et donc mériter d’être écartée d’emblée. On peut difficilement voir dans un partage aussi arbitraire une incidence sur le comportement des différents peuples dans l’ouest des Balkans : quelle différence entre des peuples slaves du Sud situés de part et d’autre de cette ligne, des Croates du littoral par exemple ou des Croates de Vukovar ? Entre des Croates et des Bosniaques, des Slovènes ou des Serbes, sur le critère d’une répartition est-ouest ? Et pourtant, même là où on ne pourrait voir que division artificielle, il y a une vérité importante que la carte de Norman Davies souligne. L’Europe de l’Ouest et celle de l’Est ont connu des histoires très différentes, qu’on pourrait résumer grossièrement par le succès économique, scientifique, technique et politique de la première, et l’échec relatif ou le retard de la seconde. La Renaissance des XVe-XVIe siècles, la révolution scientifique du XVIIe, les révolutions démocratiques apportées par les Lumières, la révolution industrielle des XVIIIe-XIXe siècles, toutes ont eu lieu essentiellement à l’Ouest, l’Europe orientale restant longtemps à la traîne du développement et de la démocratisation. On peut rappeler que le servage a disparu en France et en Angleterre dès la fin des Temps modernes, mais qu’il faudra attendre 1861 pour qu’il soit aboli en Russie ; que les grandes avancées scientifiques et les progrès techniques du XVIe au XIXe siècle ont été le fait de pays européens occidentaux ; de même l’autocratie prend-elle fin aux Pays-Bas en 1579[3], en Angleterre en 1688[4], en France en 1789, mais à l’Est, il faudra attendre le XXe siècle, et encore assiste-t-on à son remplacement par une autre forme d’autocratie, celle de Staline et ses succédanés, et ce n’est que dans les années 1990 que la démocratie s’y implante.

On peut attribuer à ces différences une cause géographique, très bien expliquée par Cosandey (1997) : le découpage extrême du littoral en Europe occidentale, face à l’aspect plus massif et moins ouvert de l’Europe orientale. Cette « thalassographie articulée[5] », selon l’expression de l’auteur,  favorise à la fois les échanges, surtout maritimes au départ, et donc la spécialisation et la prospérité économique, mais aussi une division politique stable, à l’intérieur de frontières naturelles, délimitées par les mers et complétées par les fleuves et les massifs montagneux. L’Espagne, la Grande-Bretagne, l’Italie, le Danemark, ou même les Pays-Bas et la France, ont par exemple des frontières évidentes et il n’est guère étonnant d’y trouver finalement des pays homogènes avec une langue et une culture commune. Ces deux éléments distingués par Cosandey, prospérité relative et division politique, expliquent à leur tour les progrès techniques et scientifiques (voir schéma), d’abord parce qu’un surplus est nécessaire pour financer une classe de savants et d’inventeurs, un surplus que seule une certaine prospérité économique peut dégager, et ensuite parce que la rivalité entre des nations stables pousse à favoriser les innovations de toute sorte, notamment guerrières.

 

 

Le rôle de la « thalassographie » dans le progrès des sciences et des techniques, selon Cosandey

 

L’Europe occidentale bénéficie ainsi d’une géographie plus favorable que l’Europe orientale, ce qui expliquerait son succès. Les influences de l’une et de l’autre se retrouvent en ex-Yougoslavie, où les Serbes sont plus proches de l’Europe orientale et de ses mœurs, les Croates et les Slovènes plus liés à l’Europe occidentale. Les mentalités, les habitudes et les comportements, en gros les règles dans une société, ce que les économistes appellent les institutions, sont des facteurs essentiels du développement économique, et les différences de niveaux de vie entre Slovènes, Croates et Serbes par exemple, du temps même de Tito, en fournissent une illustration[6]. Il ne s’agit évidemment pas là d’une cause de conflit, mais d’une différence importante, que la ligne Est/Ouest ne fait que rappeler.

 

La deuxième ligne est celle de l’extension maximale de Rome, la ligne de romanisation, correspondant en gros à la ligne de la vigne (apportée par les Romains partout où ils passaient), qui traverse la Roumanie, la Hongrie, l’Autriche, l’Allemagne, les Pays-Bas et la Grande-Bretagne, mais passe au nord de l’ex-Yougoslavie et ne coupe aucune de ses provinces. Tous les Balkans ont en effet été colonisés par Rome, dès le IIIe siècle avant notre ère, après avoir été sous influence grecque, mais il s’agit bien sûr de la même civilisation, gréco-latine (voir Veyne, 2005). Belgrade a ainsi a été fondée par les Romains, sous le nom de Singidunum. Des empereurs viennent d’Illyrie, tel Aurélien, Constantin, ou Dioclétien qui a laissé à Split un des plus beaux palais du monde antique[7]. Mais les invasions slaves qui sont en grande partie à l’origine du peuplement actuel de l’ex-Yougoslavie sont postérieures à la chute de Rome et l’Antiquité, puisqu’elles datent du VIe siècle, en même temps que celles des Juan-Juan[8]. Les envahisseurs slaves, venus des plaines entre le Dniestr et le Dniepr, au nord de la mer Noire, n’ont pas été romanisés, de même que nombre de tribus germaniques ayant détruit Rome (et encore moins qu’elles), lorsqu’ils s’installent dans les décombres de l’empire. Les anciens Illyriens, dont les Albanais sont sans doute les plus représentatifs descendants[9], romanisés depuis longtemps, partagent la terre et se mélangent progressivement avec les Slaves, comme les Gaulois et les Francs. Il n’y a là bien sûr aucune source du conflit récent, les assimilations étant trop anciennes, sauf peut-être dans le cas des Kosovars albanais face aux Serbes, et encore dans leur cas s’agit-il plus d’un conflit religieux et culturel. La propagande albanaise a ressuscité cette origine qui avait été bien oubliée, de même qu’en France personne ne se soucie d’isoler les descendants des Celtes, des Latins et des Francs[10].

On aurait donc ici une division supplémentaire, qui n’apparaît pas sur la carte, celle entre Slaves et non Slaves, car non seulement les Slaves de religion et de culture différentes se sont déchirés entre eux dans cette partie des Balkans, comme on y reviendra plus bas, mais en plus les Slaves se sont opposés aux non Slaves qu’étaient les Albanais du Kosovo. Ces derniers étant pour la plupart musulmans, on avait ici une double opposition, ethnique (Slaves/« Illyriens ») et religieuse (orthodoxes/musulmans). Les Kosovars albanais étaient sans doute moins haïs que méprisés par les Serbes, ils étaient considérés et traités comme des citoyens de seconde zone, un peu comme les colons en Algérie voyaient les musulmans, alors que les Slaves du Nord, catholiques et tournés vers l’Ouest, ou les Slaves islamisés de Bosnie, étaient vus comme des traîtres à l’histoire, des traîtres à leur véritable origine, slave et donc forcément orthodoxe.

 

La troisième ligne marque cette opposition culturelle et religieuse, un type d’opposition dont le rôle dans les guerres, présentes ou passées, n’est plus à démontrer. On trouve d’un côté des chrétiens liés à Rome, les Slovènes et les Croates catholiques[11], et de l’autre des chrétiens tournés vers la Grèce et la Russie, les Serbes, Macédoniens, Monténégrins et Bosniaques orthodoxes. La fracture initiale date de 395, quand Théodose[12] partage l’empire entre ses deux fils, avec une frontière entre l’Occident et l’Orient qui va de Sermium, sur le Danube, aux bouches de Kotor au sud de Dubrovnik. Ainsi, la région littorale de l’actuelle Yougoslavie (l’Istrie et la Dalmatie) revient à Rome, et l’intérieur à Constantinople. La chute de Rome en 476 et la constitution de royaumes barbares en Occident va entraîner la séparation entre les deux mondes, fonctionnant de façon complètement différente, d’un côté un empire romain peu à peu hellénisé, de l’autre des royaumes occidentaux qui deviendront progressivement les États européens modernes. L’implantation des Slaves dans les Balkans au VIe siècle aggrava la fracture, comme le note Castellan (1991) : « Leur poussée fit refluer les populations antérieures sur la côte et dans les îles, renforçant ainsi leur caractère grec à l’est, illyro-romain à l’ouest […] Le nord et l’ouest de la péninsule échappaient désormais largement à l’emprise de Byzance. Et cela même au moment où Héraclius[13] achevait l’hellénisation de l’État en remplaçant le latin par le grec comme langue de l’administration et de l’armée, et prenant pour lui-même le titre grec de basileus. Les Balkans byzantins devenaient fondamentalement gréco-slaves ».

Le grand schisme d’Orient en 1054 entre Latins et Grecs, catholiques contre orthodoxes, lorsque le patriarche byzantin Michel Cérulaire est excommunié par Rome, n’a fait que creuser cette division depuis un millénaire[14]. Malgré les tentatives de rapprochement oecuménique au XXe siècle, il constitue un motif d’affrontement majeur en ex-Yougoslavie. Quand on voit la diabolisation du Pape dans la propagande serbe des années de guerre, le soutien inconditionnel de la Grèce à la Serbie lors de la guerre du Kosovo (partout les Grecs, pourtant plutôt pacifiques et accueillants, s’étaient révoltés contre « la guerre impérialiste » menée par l’OTAN contre leurs frères orthodoxes, le paysage grec était constellé d’inscriptions en tous sens qui rappelaient les beaux jours des campagnes des années cinquante orchestrées par le PC en France contre la présence américaine en Corée (« Ridgway la peste ! », etc.), quand on voit donc la violence de ces réactions, on ne peut douter de l’influence des oppositions religieuses et culturelles pour attiser les conflits. Le feu des guerres de religion entre protestants et catholiques couve toujours dans un coin de l’Europe occidentale, en Irlande, il s’est déchaîné dans les années 1990 dans les Balkans entre chrétiens slaves de religion différente. Qui pourrait soutenir que cette division a été sans effet dans les conflits récents ?

En outre, l’inclusion de la Serbie dans l’Empire ottoman du XIVe au XIXe siècle[15], alors que les Croates et les Slovènes étaient intégrés dans l’Empire austro-hongrois, a séparé les deux peuples de façon irrémédiable. Les premiers, dominés par les Turcs, ont développé une culture de résistance et une volonté farouche d’indépendance, en cherchant des appuis en Europe de l’Ouest, notamment en France, alors que les seconds se sont intégrés de façon naturelle dans l’empire chrétien aux multiples nationalités des Habsbourg, ce qui a suscité des liens étroits avec le monde germanique, débouchant hélas sur les comportements monstrueux des oustachis croates dans la Deuxième Guerre mondiale. Les haines et les incompréhensions se sont développées sur cet arrière-plan historique. Par exemple dans l’imaginaire serbe, les Croates sont assimilés aux oustachis pronazis d’il y a plus de soixante ans, alors que ce sont ces mêmes Serbes qui adoptent à partir de 1991 leur type de comportement… C’est aussi par exemple le cinéaste aux deux Palmes d’or à Cannes, le réalisateur de Chat noir, chat blanc et Underground, Emir Kusturica, qui traite les Slovènes avec le mépris habituel des Serbes, des Slovènes dont le seul rêve n’aurait jamais été que de « servir de palefreniers aux Autrichiens » (Viennese stable boys ou Austrian grooms).

 

La quatrième ligne fait également apparaître une opposition religieuse, celle entre musulmans et chrétiens, datant de la longue présence ottomane sur ces terres. Les musulmans de Bosnie, ceux par exemple qui ont été massacrés en 1995 à Srebrenica, ou assiégés pendant plus de trois ans à Sarajevo (1992 à 1995), sont des Slaves convertis à l’islam au fil des siècles. Dans les délires de la propagande de Belgrade, du temps de Milosevic, ils étaient dénoncés comme des renégats à la culture slave, passés à l’occupant au fil des siècles, à la différence des Serbes, Slaves orthodoxes, au glorieux passé de combattants, à la fois contre l’ancienne domination ottomane et les invasions allemandes plus récentes. L’affrontement Serbes/Musulmans s’est en plus doublé d’un affrontement Croates/Musulmans, les Croates de Bosnie, catholiques, face aux Bosniaques musulmans, comme Mostar et son fameux pont, détruit pendant la guerre, reconstruit depuis, en donne un exemple. La France de Mitterrand a adopté un parti pris favorable aux Serbes, au nom des vieilles alliances et de leur comportement héroïque dans les deux guerres mondiales, sans tenir compte du fait que la Serbie de 1990 n’était pas celle de 1918 ou 1945. La politique européenne n’a été infléchie qu’après l’élection de Chirac en 1995 et l’arrivée au pouvoir de nouveaux dirigeants, tels Joschka Fischer ou Tony Blair, ce qui a permis enfin de mettre un coup d’arrêt à la guerre, au nationalisme serbe et aux pratiques de nettoyage ethnique, avec l’aide américaine et l’OTAN, d’abord en 1995 en desserrant le siège de Sarajevo, préalable à la paix de Dayton, puis en 1999 au Kosovo en forçant le départ de l’armée et des milices serbes de la province. Ainsi la paix est revenue dans cette région d’Europe, et ce qui aurait pu devenir un autre lieu du conflit des civilisations à la Huntington (1996), un autre point d’abcès de l’affrontement entre « croisés » et musulmans, du type Tchétchénie, Irak ou Palestine, a reçu une solution acceptable[16].

 

La cinquième ligne est celle de l’industrialisation du XIXe siècle. Les Balkans restent en dehors dans leur totalité. Cependant, si on traçait la ligne de l’industrialisation au XXe siècle, on verrait qu’elle passe au cœur de l’ex-Yougoslavie, avec une partie qui s’industrialise, au nord, en Slovénie, en Croatie et en Serbie, l’autre au sud et à l’est qui reste rurale, pauvre et sous-développée, en Bosnie, au Kosovo, en Macédoine et au Monténégro. Cette division a peu d’effet sur les conflits des années 1990, si ce n’est que le retard des Bosniaques musulmans et des Kosovars a été un élément du mépris dans lequel ils étaient tenus par les Serbes et les Croates. Ainsi la propagande serbe, devant les taux de natalité élevés des Kosovars – des taux caractéristiques des peuples pauvres –, à l’origine du progressif basculement démographique en leur faveur dans la province, n’hésitaient à employer les termes[17] les plus odieux à leur encontre, les désignant comme des espèces de lapins arriérés dont on ne pouvait que réduire l’effectif par des déportations ou des massacres, les deux ayant d’ailleurs effectivement eu lieu par la suite.

 

Les pays actuels de l'ex-Yougoslavie et l'Albanie

 

Le rideau de fer de la guerre froide est la dernière fracture, qui correspond d’assez près à la division géographique Est/Ouest. Il est d’ailleurs lié à cette division puisque c’est bien le retard politique et économique de l’Europe de l’Est qui a provoqué la suite dramatique des événements, depuis la Première Guerre mondiale et la révolution d’Octobre, jusqu’à la coupure de l’Europe en deux blocs. La Yougoslavie n’était pas en apparence traversée par cette ligne, comme le fut l’Allemagne, puisqu’elle appartenait au bloc communiste, mais elle s’en est démarquée très tôt, avec l’opposition de Tito à Staline et la rupture avec l’URSS en 1948. Elle apparaît alors comme un pays plus ouvert, indépendant, avec une économie originale, une première forme de socialisme de marché (entreprises collectivisées mais pas de plan central impératif), et on peut donc la décrire comme un pays tenant à la fois des deux systèmes économiques opposés, et donc en fait partagée par la faille Est/Ouest du rideau de fer idéologique. L’appartenance au groupe des « Non Alignés » aux côtés de Nasser, Soekarno, Sihanouk et Nehru, reçus dans l’archipel paradisiaque des îles Brioni, en Istrie (photo), en 1956, juste après la conférence de Bandung, rappelle cette originalité. Une situation qui semble sans rapport avec les conflits des années 1990, sauf peut-être par le fait que le régime de socialisme réel s’est effondré brutalement dans les pays satellites, les démocraties populaires, où il comptait peu de défenseurs, car il paraissait évident au plus grand nombre que rien ne marchait, qu’il ajoutait la répression à l’inefficacité, à la différence du régime autogestionnaire légué par Tito. Celui-ci était plus souple, il fonctionnait mieux, les prix étaient libres et les mécanismes du marché donnaient un peu d’air à l’économie, et par ailleurs la répression politique était moins lourde, la tolérance à la dissidence plus grande. Il comptait donc davantage de partisans, ce qui peut expliquer qu’il ne soit pas tombé d’un seul coup, comme un fruit mûr, en quelques semaines. Ses défenseurs, notamment en Serbie, se sont accrochés au système pendant encore une bonne dizaine d’années après la chute du mur, alors que dans les autres provinces – en plus tenues sous la sujétion d’un fédéralisme par trop favorable à Belgrade – la volonté d’en finir avec le socialisme réel était plus répandue. Les Serbes ont ainsi voulu maintenir par la force un pays, la Yougoslavie, que ses républiques voulaient quitter, à la fois parce que l’unité leur était profitable (qu’on pense au littoral extraordinaire de la Dalmatie, qui appartient maintenant presque exclusivement à la Croatie, la Serbie devenant un pays enclavé), et parce qu’ils étaient attachés au système.

 

On peut maintenant raisonner a contrario, toujours à partir de la carte éclairante de l’historien anglais, en prenant par exemple les cas de la Pologne, de la Tchécoslovaquie ou de la Bulgarie après la chute du mur, pays bien plus homogènes, moins parcourus par des lignes de faille. Aucun conflit comparable aux guerres qui ont fait rage pendant une décennie dans la malheureuse Yougoslavie ne s’y est déroulé. Que des hommes aient joué le rôle de boutefeux dans les Balkans, que les responsabilités personnelles soient avérés, cela est un fait, mais ce qui compte c’est que par exemple les hommes politiques n’ont pas été portés dans les autres pays d’Europe centrale et orientale par des vagues de haine aussi profondément ancrées, comme l’exemple de la Tchécoslovaquie préparant sa division à l’amiable en 1991 nous le rappelle, à l’heure même où les Serbes détruisaient Vukovar au canon. Et ces vagues de haine ont des racines profondes, on a affaire à des peuples qui ont pour la plupart une origine commune datant du VIe siècle, mais bien trop lointaine, et que tout par la suite a séparé, comme les lignes de faille le font apparaître. La division entre les pays actuels, la Slovénie, la Croatie, la Serbie, la Macédoine, plus homogènes, ne fait que correspondre à une évidence, une nécessité pour la paix. La dictature de Tito a pu tenir ces pays ensemble pendant un temps, dans une période de glaciation politique en Europe de l’Est, mais avec l’effondrement du socialisme réel en 1990, l’éclatement dans la douleur de la Yougoslavie a laissé la place à une situation plus saine, même si les cas de la Bosnie, du Kosovo et du Monténégro restent encore en suspens.

  

Paru dans Mondes francophones, 2007 : www.mondesfrancophones.com/espaces/Politiques/articles/lignes-de-faille

 

Références bibliographiques

 

Aref M., Albanie ou l’incroyable odyssée d’un peuple préhellénique, Mnémosyne, 2003

Arendt H., Les Origines du totalitarisme, 1ère édition, New York, 1951 ; Seuil, Points Politique, 3 vol., 1972, 1984 ; rééd. Points Essais n° 307, 356 et 360, 1995, 1997 et 1998

Bury J.B., History of the Later Roman Empire: From the Death of Theodosius I to the Death of Justinian, Dover Publications, 1958

Castellan G., Histoire des Balkans, Fayard, 1991, rééd. 1999

Cosandey D., Le secret de l’Occident, Arléa, 1997

Davies N., Europe: A History, Oxford University Press, 1996

Fernandez D., Le voyage d'Italie, Plon, 1997

Garde P., Vie et mort de la Yougoslavie, Fayard, 2000 ; Fin de siècle dans les Balkans, Odile Jacob, 2001

Hanson V.D., « Our Wars Over the War », National Review Online, 16 juillet 2005

Huntington S.P., The clash of civilisations and the remaking of the world order, Simon and Schuster, 1996 ; trad. : Le choc des civilisations, Odile Jacob, 1997

Joffrin L., Yougoslavie, suicide d’une nation, Kosovo, la guerre du droit, Mille et une nuits, 1999

Lambrichs L., Nous ne verrons jamais Vukovar, éd. Philippe Rey, 2005

Veyne P., L’Empire gréco-romain, Seuil, 2005

Vilaça O., « Les lignes de faille de l’Europe », EspacesTemps.net, 2005

 

 

 

 

Annexe : Indices de thalassographie articulée

 

 

Europe occidentale*

Islam

Inde

Chine

Indice de marinité1

56,2

0,9

3,6

3,1

Distance maximale2

800

2000

1500

1500

Indice de développement3

702

136

203

189

Dimension fractale-14

1,24

1,12

1,11

1,13

Dimension fractale-25

1,42

1,12

1,19

1,26

* Europe sans l'ex-URSS

1 Superficie des péninsules et îles en pourcentage de la superficie totale.

2 Distance maximale à la mer du point le plus isolé au centre des terres.

3 Rapport entre la longueur des côtes et la superficie totale, (x 105).

4 La dimension fractale, concept du mathématicien Benoît Mandelbrot, varie entre 1 et 2 et mesure la complexité et l'articulation d'une courbe circonscrite à un domaine fini. Il s'agit ici de la courbe du littoral par rapport au territoire, sans les îles. Plus la valeur est élevée et proche de 2, plus cette courbe est complexe et articulée.

5 Même mesure en tenant compte des îles (voir Cosandey, 1997, pour le calcul exact de la dimension fractale).

Source : Cosandey, 1997


 

[1] Rappelons que ce concept a été élaboré par l’historien britannique Norman Davies, dans sa somme sur l’histoire de l’Europe, parue en 1996 (Europe: A History), pages 18-27. Voir l’article d’Olivier Vilaça (2005) qui a lancé le débat ici.

[2] « Consommer de l’histoire »,au sens de connaître une longue évolution historique vers la création d’institutions stables et démocratiques.

[3] À la suite de la révolte des Gueux (en réalité des nobles néerlandais), les Provinces Unies se séparent de l’Espagne, il s’agit d’une fédération de sept républiques, créée par l’Union d’Utrecht et dirigée par Guillaume d’Orange, dit le Taciturne (1533-1584).

[4] Deuxième révolution anglaise, ou Glorieuse Révolution, qui voit l’avènement d’une monarchie parlementaire (Bill of Rights, 1689), la fin des Stuarts, et le règne de Guillaume d’Orange (1650-1702), stathouder de Hollande, arrière-petit-fils du Taciturne. Il devient William III, roi d’Angleterre (1689-1702) avec son épouse Mary II (1662-1689-1694).

[5] Voir tableau en annexe sur ce concept.

[6] En 1990, avant la guerre, le PIB/hab. en Slovénie est comparable à celui de l’Autriche, deux fois plus élevé qu’en Croatie et six fois plus élevé qu’en Serbie.

[7] « Le palais de Dioclétien offre un des exemples les plus éclatants de la grandeur romaine. Le nom latin de Split, Spalatum, dériverait d'une contraction de spatiosum palatium. Plus "spacieux" édifice, en effet, n'a jamais été conçu par l'esprit humain. Il couvre une surface rectangulaire de trois hectares. A la fois camp retranché, château fort, villa de luxe et mausolée impérial, on ne trouve que dans les visions de Piranèse l'équivalent de cette grandiose construction.  [...] En 295, Dioclétien choisit, sur la côte dalmate, près de son lieu de naissance, un site alors désert, pour commencer la construction du palais. La même année, notons-le, il dirigea des expéditions en Syrie et en Egypte, visita Damas et Palmyre, s'empara d'Alexandrie. En 305, il abdiqua et se retira dans son palais où il mourut huit ans plus tard, de vieillesse. Domnius, le premier évêque de Salone, avait été supplicié en 304, en compagnie d'Anastase, qui exerçait le métier de Foulon. Sébastien, à Rome, Lucie à Syracuse, Catherine à Alexandrie avaient subi la même année le martyre. Pendant huit ans l'empereur, le seul du Bas-Empire à ne pas périr assassiné, erra dans les immenses galeries de son palais, de plus en plus sombre et taciturne, après que son épouse Prisca et sa fille Valeria, qui s'étaient converties au christianisme, eurent été égorgées, en application de ses propres édits. La mer, à cette époque, battait directement contre la façade, et l'empereur, dont l'oeuvre administrative était ruinée par la politique de ses successeurs, et les réformes réduites à néant, pouvait, du haut de sa loggia, comparer l'éternité du cosmos à la caducité de son pouvoir. » (Fernandez, 1997).

[8] Une des tribus des Juan-Juan, des proto-Mongols de l’Altaï, les Avars, soumirent les Slaves en Illyrie, à la fin du VIe siècle, et furent finalement réduits par Charlemagne au VIIIe siècle.

[9] « Les plus anciens Balkaniques sont sans doute les Grecs et les Illyriens-Albanais. Parlant des langues indo-européennes, ils firent mouvement vers le sud : […] les seconds, glissant du bassin du Danube aux rives de l’Adriatique où ils se perpétuèrent pendant deux millénaires non sans de nombreux apports successifs, en particulier des Slaves, pour donner naissance au peuple albanais. » Castellan, 1991, voir aussi Aref, 2003.

[10] Sauf bien sûr dans le mot de Catherine II de Russie, au moment de la Révolution française : « Les Gaulois ont vaincu les Francs ! », selon l’interprétation douteuse du comte de Boulainvilliers (1658-1722), dans son Histoire de l'ancien gouvernement de la France, d’une aristocratie issue des Francs et de roturiers venant des Gaulois (« Il demeurera certain que, depuis la conquête, les Francs originaires ont été les véritables Nobles et les seuls qui le pouvoient être, pendant que toute la fortune des Gaulois étoit bornée selon la volonté du Vainqueur »), image reprise par Sieyès qui invite le tiers-état à « renvoyer dans les forêts de Franconie toutes ces familles qui conservent la folle prétention d'être issues de la race des conquérants et d'avoir succédé à des droits de conquête. » (cité par Harendt, 1951).

[11] La Réforme protestante a également pénétré les Balkans puisqu’une minorité de Slovènes sont luthériens, de même que des Hongrois en Vojvodine serbe. Les juifs étaient également présents dans toutes les provinces de l’ex-Yougoslavie, jusqu’au génocide des années 1940-1945.

[12] Les deux fils de Théodose lui succéderont, l'un en Occident (Honorius), l'autre en Orient (Arcadius), et chacun aura des successeurs dont aucun ne règnera plus jamais sur l'ensemble de l'empire, mais ce dernier ne sera jamais officiellement divisé (cf. Bury, 1958). Les empereurs occidentaux et orientaux vont continuer à s'entraider ou à rivaliser jusqu'en 476, voire jusqu'à Charlemagne qui va obtenir de Byzance la reconnaissance, néanmoins contestée, de son statut d'empereur d'Occident. Que Charlemagne ait ressenti le besoin d'obtenir une telle reconnaissance témoigne de l'indivisibilité de l'empire.

[13] Empereur byzantin (575-610-641).

[14] En 1452, un an avant la chute de Byzance, un fonctionnaire de l’empire s’écrie, face à au légat pontifical : « Plutôt voir le turban turc au milieu de la capitale que la mitre latine ». Il ne croyait pas être si rapidement exaucé… Auparavant, après le sac de Constantinople par les croisés en 1204, un chroniqueur byzantin écrit : « Les Sarrasins eux-mêmes sont bons et compatissants en comparaison de ces gens qui portent la croix du Christ sur l’épaule ». Comme le dit Castellan (1991), « cet épisode franc resta lié à l’Église de Rome et développa un anti-papisme populaire qui rendit vaines toutes les tentatives d’union entre les deux Églises. »

[15] Les Serbes sont battus à Kosovo Polje en 1389, devant le sultan Murâd Ier, tué dans la bataille, et perdent leur indépendance. Ils la retrouveront au congrès de Berlin en 1878, après une autonomie de fait au XIXe depuis leur soulèvement en 1804.

[16] Comme le remarque Victor Davis Hanson (2005) ce que tous les combattants du Djihad qui se déversaient dans les Balkans pendant des années n’ont pas réussi à obtenir a été réglé en quelques semaines par les bombardements de l’OTAN : « to finish in a matter of weeks what all the crack-pot jihadists had not done by flocking to the Balkans in a decade. »

[17] Les Kosovars albanais, ou Albano-Kosovars, pour les distinguer des Kosovars serbes ou roms, étaient désignés par le terme péjoratif Siptar (pl. Siptari, or. albanais shqiptar) par les Serbes, terme qui les différenciait aussi des Albanais d’Albanie.