Trois ouvrages récents d’Angus Maddison

  

Growth and Interaction in the World Economy, The Roots of Modernity, The AEI Press, American Enterprise Institute, 2005; The World Economy: Historical Statistics, Development Centre Studies, OCDE, 2003 ; L’économie mondiale, Une perspective millénaire, Études du Centre de Développement, OCDE, 2001

 

There is nothing we lack. We have never set much store on strange or ingenious objects, nor do we need any more of your country’s manufactures.” Un officiel chinois, à Lord Macartney, envoyé de George III à la cour de l’empereur

 

Depuis 1981 et ses Phases du développement capitaliste, Angus Maddison s’est imposé comme l’empereur des statistiques historiques mondiales, enfonçant largement un autre candidat à ce titre, le regretté Paul Bairoch (et ses fameuses « Estimations de l’auteur[1] »). Les ouvrages présentés ici ne font que confirmer cette domination sans partage. On ne peut qu’admirer le travail énorme réalisé par Maddison et l’éclairage extraordinaire qu’il fournit, tant aux économistes qu’aux historiens, aux sociologues qu’aux démographes, aux politologues qu’aux géographes, à tous les amateurs des sciences humaines et au grand public en général. Car notre homme n’est pas seulement un maître des chiffres, il a également l’art de les utiliser, de les interpréter, de donner grâce à eux un sens au monde, avec ses outils d’économiste et son érudition d’historien, doté qu’il est, qui plus est, d’un solide bon sens bien anglo-saxon. Ce n’est certes pas lui qui serait séduit par les sirènes tiers-mondistes ou léninistes d’un André Gunder Frank, d’un Samir Amin ou d’un Immanuel Wallerstein : que du solide, que du logique, que des raisonnements étayés et sans faille !

Commençons par le plus court et le plus récent de ces ouvrages, une sorte de synthèse en 80 pages de texte d’une vie de recherche, et plus spécifiquement des deux autres ouvrages présentés ici. L’auteur passe en revue les différents coins de la planète, au crible du critère de l’enrichissement matériel : pourquoi l’Occident s’est-il enrichi, tout d’abord, quand et comment (I). Suivent un chapitre sur les Amériques, transformées par les Européens (II), puis sur l’Asie, dans ses interactions avec l’Ouest (III), et enfin sur l’Afrique, où l’auteur cherche à dessiner « les contours du développement » (IV).

Sur la première question, Maddison apporte des réponses classiques et libérales, le rôle du commerce, de la division du travail, des institutions, que n’auraient pas reniées Adam Smith, en remontant au plus loin. Landes et McNeill sont également cités comme proches de ses vues. Cependant, il s’oppose à l’interprétation répandue et commode d’une Europe occidentale sortant au XVIIIe du piège malthusien grâce à la révolution industrielle, et qui décollerait après des siècles de stagnation (point de vue développé en 1966 par Kuznets avec sa croissance économique moderne, et plus récemment chez Mokyr, 2002). Pour Maddison le processus d’enrichissement est beaucoup plus ancien, plus graduel, continu et cumulatif, il date du Moyen Âge, s’accélère avec la Renaissance et prend toute son ampleur au XIXe siècle. La mondialisation par exemple a été nous dit-il plus rapide aux Temps Modernes qu’aux XIXe-XXe siècles : entre 1500 et 1820, le taux de croissance du commerce mondial est trois fois supérieur à celui de la production, contre un peu moins de deux fois entre 1820 et 2001. Les progrès techniques dans le domaine de la navigation à la fin du Moyen Âge sont pour notre auteur l’élément essentiel à l’origine de cette évolution, ils sont décrits de façon détaillée pages 21 à 27.

Il reprend également un vieux débat sur les niveaux de vie comparés de l’Europe et du reste du monde vers 1800. Contrairement à Bairoch, Braudel ou Pomeranz, Maddison considère que l’écart était déjà largement creusé en faveur des Européens, grâce aux progrès signalés plus haut, progrès à l’origine d’une multiplication par vingt du commerce international en volume de la fin du Moyen Âge au début du XIXe, un commerce dont le continent européen est le centre, le principal acteur, et donc le principal bénéficiaire.

Le premier chapitre développe cette idée avec force chiffres et tableaux. Des données générales sont d’abord fournies, la plus frappante étant que lors du dernier millénaire, le revenu par tête a été multiplié par 14 (la production totale par 300), alors qu’il avait stagné pendant le millénaire précédent (la production comme la population avaient été multipliées par six). La durée de vie est passée en Europe occidentale de 24 à 36 ans entre l’an 1000 et 1820 (46 ans en 1900), alors qu’elle n’a pas augmenté ailleurs (24 ans en 1820, 26 en 1900). Le reste du monde n’a commencé à progresser et rattraper l’Occident en ce domaine qu’au XXe siècle (64 ans en 2002 contre 79 ans pour les pays occidentaux : la durée de vie gagne 38 ans pour le reste du monde depuis 1900, contre 13 pour les pays développés).

La comparaison la plus sûre statistiquement est celle faite entre l’Europe et la Chine. À peu près au même niveau à la chute de l’Empire romain, les deux ensembles s’écartent ensuite, à l’avantage de la Chine, jusque vers 1300, mais à ce moment, au cours du XIVe siècle, l’Europe, qui a entamé des progrès lors du beau Moyen Âge, à partir de l’an mille, va dépasser la Chine. En 1950, l’écart est à son maximum (des revenus par tête dix fois plus élevés en Europe), mais depuis les années soixante-dix, la Chine revient à marche forcée (voir graphique). La comparaison fait irrésistiblement penser à une course de chevaux, avec ces termes de retour, de dépassement, de rattrapage, d’écart, etc., même si cela paraît d’une grande trivialité et heurterait tous ceux pour qui la croissance économique n’a aucun sens. Elle en a cependant, en dépit de tout ce que peuvent dire les apôtres de la décroissance, car elle est liée aux progrès sociaux et à la durée de vie, les progrès matériels ne peuvent que les favoriser.

PIB/hab. ($1990) Chine et Europe occidentale (400 à 2001), dans Maddison, 2005

 

Le chapitre fournit une sorte de synthèse des données complètes des deux autres ouvrages, véritables sommes statistiques, avec un résumé des progrès techniques, en matière de machinerie, d’énergie, de transports, et du progrès en termes de capital humain, au cours des deux derniers siècles, puis des progrès réalisés avant 1820, notamment au plan institutionnel (changement des mentalités vis-à-vis de la connaissance, progrès de l’entreprise et des libertés économiques, effets de la monogamie imposée par l’Eglise sur la succession et l’individualisme, avec aussi pour conséquence la destruction des liens de clans, des castes, des loyautés tribales, enfin division politique stable, les États-nations européens, stimulant la concurrence et l’innovation).

Le deuxième chapitre traite de la transformation des Amériques par les Européens, de 1500 à 1820. Dans un continent onze fois plus étendu que l’Europe et trois fois moins peuplé, l’impact de la découverte a été immense. Maddison nous rappelle des faits souvent oubliés : que les techniques précolombiennes étaient beaucoup moins avancées, pas de véhicules à roues, pas d’animaux de trait, pas de navires à voile, de charrue, ou d’armes élaborées. En dehors des civilisations andines ou mexicaines, l’Amérique était peuplée de cueilleurs-chasseurs, soit le stade paléolithique. En moins d’un siècle, les deux tiers de la population (environ vingt millions pour le total des Amériques avant Colomb) sont éliminés, principalement du fait des maladies apportées par les Européens, un taux de mortalité deux fois supérieur à celui de l’Europe de la Grande Peste au XIVe siècle. La repopulation du continent est le fait des conquérants : 8 millions d’esclaves africains arrivent entre 1500 et 1820, deux millions de colons. En 1820, du fait de taux de mortalité extrêmement différents, on compte sur le continent 41 % de Blancs, 22 % de Noirs et mulâtres, 37 % d’indigènes et métis. Une destruction inouïe au départ, une repopulation et une renaissance économique sur des bases totalement différentes à long terme : nouvelles plantes (blé, riz, canne à sucre, vigne, olives, bananes, café, etc.), nouveaux animaux, nouveaux produits, nouvelles techniques, tout est chamboulé. La production totale en 1820 est le triple de celle de 1500, la population accrue de 60 %, le revenu par tête supérieur à la moyenne mondiale. Depuis 1820, 80 millions d’immigrants sont encore arrivés, et le continent américain est passé de moins de 4 % de la production planétaire à environ un tiers en 2001. L’auteur décrit ensuite longuement les différentes institutions apportées par les colonisateurs, espagnols, portugais, français, hollandais, anglais, avec leurs conséquences dans le développement plus rapide au nord[2]. Curieusement, les analyses de Douglass North sur les différences institutionnelles de l’Amérique latine et de l’Amérique anglo-saxonne ne sont pas utilisées ni citées en bibliographie[3].

L’Asie, qui fait l’objet du chapitre 3, est un peu dans une situation inverse à celle des Amériques : cinq fois plus peuplée que l’Europe, très évoluée techniquement[4], beaucoup plus éloignée géographiquement, et avec de grands États capables de résister (la Chine, le Japon, l’Inde moghole). L’auteur rappelle la pénétration portugaise et ses péripéties, puis celle de la Hollande et de sa grande compagnie, la fameuse VOC[5], enfin de la France et de l’Angleterre. Ce qui frappe avant tout dans cette épopée, ce sont les conflits constants, non pas entre Européens et Asiatiques, mais entre Européens eux-mêmes, les guerres entre le Portugal et la Hollande, puis la Hollande et l’Angleterre, enfin l’Angleterre et la France, indice éloquent de la prédominance peu contestée de l’Europe qui à l’époque pouvait se payer le luxe de guerres intestines constantes sur les lieux mêmes de sa domination coloniale. Maddison contraste ces conflits avec le commerce plus pacifique qui régnait avant l’arrivée des Européens et aussi, une fois les conflits mercantilistes passés, dans la phase de libre-échange du XIXe siècle. Les réactions des différentes cultures asiatiques sont présentées, avec notamment pour la Chine, un sentiment de supériorité à l’égard des Européens[6], dû à un passé technique bien plus ancien, mais qui va justement retarder l’adoption des techniques nouvelles : « Il n’y a rien dont nous ayons besoin » dit un officiel chinois en 1793 quand un envoyé de George III présente à l’empereur une variété de produits manufacturés et d’instruments scientifiques anglais[7].

Reste l’Afrique, traitée dans le dernier chapitre. Un premier point, mal connu, est que l’Afrique noire connaît à long terme un dynamisme démographique bien plus fort que l’Afrique du Nord : la population y a été multipliée par huit entre le premier siècle et 1820, elle a augmenté seulement d’un tiers en Afrique du Nord dans le même temps. Également partagée entre le nord et le sud au début de notre ère, vers l’an 1, la population africaine se trouve aux 4/5 au sud du Sahara en 1820. Maddison attribue cela aux progrès de l’agriculture, pénétrant progressivement le sud au cours de ces deux millénaires, chez des peuples de chasseurs-cueilleurs. Le nord de l’Afrique était déjà peuplé d’agriculteurs depuis des millénaires, ayant connu la révolution néolithique bien avant, comme les civilisations du Moyen Orient, et donc les progrès y ont été moins sensibles dans l’époque considérée.

L’auteur prend ensuite les cas de l’Égypte et du Maghreb. À propos de la première, à l’époque des pharaons et des Ptolémées, et de tous les progrès qu’elle évoque, notamment l’invention de la navigation à voile, il nous rappelle un fait tout simple, c’est que le Nil, situé dans un axe nord/sud, avec des vents dominants venant du nord, facilitait la navigation dans les deux sens : vers le sud, les navires étaient poussés par le vent, vers le nord, il étaient entraînés par le courant (one could sail upstream and float downstream). Là encore, la facilité de l’échange, du transport, du commerce, est un élément essentiel dans la prospérité légendaire de l’Égypte, grenier à blé de la Méditerranée et du Moyen Orient, produisant un surplus « used to support a brilliant civilization ». Il nous décrit les liens anciens entre le Maghreb et l’Afrique occidentale, basés sur le commerce de l’or et du sel. Cette partie de l’Afrique, le Sahel, convertie à l’Islam dès le XIe siècle, comportait des États puissants, tels l’ancien Ghana, le Mali et le Songhaï. Cependant, partout en Afrique noire, l’agriculture reste primitive par rapport à l’Afrique du Nord ou à l’Europe : pas de charrue, pas d’animaux de trait, pas de véhicules à roues, pas de moulins, pas de propriété individuelle de la terre, pas de cultures sédentaires. Le résultat est un faible surplus et l’absence de véritables États organisés au sud du Sahel. L’esclavage est pratiqué partout, à l’intérieur, vers le monde arabe, puis les Amériques. La rencontre avec l’Europe est le fait des Portugais, qui installent leurs premiers établissements en 1445 en Mauritanie, puis en 1482 à El Mina (Ghana actuel), avant de rejoindre l’Inde en 1497. L’Afrique ne sera pas peuplée par les Européens à cette époque, contrairement aux Amériques, pour une raison très simple, et là aussi éclairante, c’est que les conditions y sont beaucoup plus hostiles : on est en fait dans une situation inverse, les Africains sont peu sensibles aux maladies européennes (contrairement aux Indiens), alors que les Européens souffrent d’une mortalité élevée du fait des maladies africaines (contrairement aux Amériques où leur mortalité est faible). En 1820, rapporte Maddison, on compte seulement 50 000 Européens en Afrique[8] (la moitié au Cap), comparés aux 13,4 millions installés aux Amériques. L’apport essentiel des Européens est aux Temps Modernes celui des nouvelles plantes venues de l’autre côté de l’Atlantique (manioc, maïs, patates douces) qui au fil des siècles vont constituer l’essentiel de l’alimentation africaine. L’auteur ne s’engage pas dans la polémique sur les effets de l’esclavage européen et de la colonisation, il conclut sur l’idée que les principaux obstacles à l’accumulation du capital tant physique qu’humain en Afrique, au sud comme au nord du Sahara, résident dans l’absence de droits de propriété bien établis, la structure polygamique de la famille et les limitations très fortes aux droits des femmes.

 

Les deux autres livres sont des publications de l’OCDE, sous forme de rapport statistique pour le plus récent (2003), sous forme d’une étude globale pour le second, paru en 2001, et si bien accueilli que l’auteur parle de best-seller à son propos. Ils forment des « companion volumes », se complétant l’un l’autre et ayant pour but de quantifier la population et la production mondiales à long terme, d’expliquer la réussite des pays riches, de recenser les obstacles au développement des autres et d’analyser les interactions entre les deux groupes. L’Économie mondiale, une perspective millénaire présente tout d’abord les grandes lignes du développement mondial en termes démographiques et de production depuis deux mille ans, avec des données uniques rassemblées en tableaux clairs, puis il aborde les effets du développement occidental sur les autres, sous forme d’une analyse historique approfondie (la République de Venise[9], le Portugal, l’Asie, les Pays-Bas, la Grande-Bretagne, les Amériques et l’Afrique) et termine par une présentation de la période récente : l’économie mondiale dans l’après-guerre. Plus de la moitié du volume est ensuite occupé par des annexes : statistiques de 1820 à 1998 (A), avant 1820 (B), chiffres pour 124 pays depuis 1950 (C), ex-pays communistes (D), emploi (E) et exportations (F). Graphiques, tableaux et données abondent, mais ni dans le corps du texte, ni même dans les annexes, ils ne font disparaître la rédaction, très complète et explicite, faisant en réalité de ce livre un manuel complet et vivant  d’histoire économique, appuyé de données quantitatives sans équivalent.

Le livre paru en 2003 complète le précédent, approfondit certains aspects (sur l’Afrique et l’Amérique latine surtout) et le met à jour. Il est plus court et se limite davantage à des données, comme son nom l’indique, mais il n’est pas pour autant exempt de développements. Le premier chapitre (The pioneers of measurement) est ainsi très original : il fait un panorama historique de l’approche de la mesure statistique en économie et en démographie, depuis le XVIIe siècle avec William Petty et Gregory King, Boisguillebert ou Vauban, jusqu’au XXe avec Colin Clark, Irving Kravis ou Simon Kuznets. Comme d’habitude, Maddison va au fond des choses, et son chapitre est un véritable cours sur les balbutiements des comptes nationaux jusqu’à leur assurance et côté indispensable actuels.

La suite de l’ouvrage est organisée par espaces géographiques et le dernier chapitre (HS-8) reprend les controverses avec Bairoch, Pomeranz ou Braudel. On trouvera dans les tableaux ci-dessous un aperçu statistique sur 2000 ans pour les principales régions du monde. L’ouvrage est extrêmement riche et on peut y suivre la production et la population de plus de cent soixante pays, année après année, constater ainsi, pour donner un exemple, que l’Argentine atteint en 1948 un niveau de vie équivalent à celui de la Belgique, plus élevé que celui de l’Italie, proche de la Nouvelle Zélande, plus de trois fois celui du Brésil et une fois et demi celui du Chili. Cinquante ans après, elle est descendue à 40 % du PIB/hab. de l’Italie ou de la Belgique, la moitié de la Nouvelle Zélande, 80 % du Chili, et est de plus en plus rattrapée par le Brésil (8544$ contre 5556$ pour ce dernier). À partir de 1950 en effet, le régime péroniste met en place une politique économique populiste et démagogique, entraînant l’Argentine dans une stagnation et un déclin économique durables. On voit l’importance des décisions politiques dans le fait qu’un pays qui avait atteint le niveau des pays développés au milieu du siècle, décroche et rejoint finalement les rangs du tiers monde. Il ne s’agit que d’un exemple entre cent, mais qui montre que cet ouvrage, joint aux deux autres, constitue un outil de travail absolument indispensable, tant pour l’économiste que pour l’historien.

 

 

Parts de la production mondiale,  %, Monde = 100

 

1

1000

1500

1820

1913

1950

2001

Europe de l’Ouest

10,8

8,7

17,8

23

33

26,2

20,3

Europe de l’Est

1,9

2,2

2,7

3,6

4,9

3,5

2

Ancienne URSS (terr. corr.)

1,5

2,4

3,4

5,4

8,5

9,6

3,6

Pays d’immigration europ.

0,5

0,7

0,5

1,9

21,3

30,7

24,6

dont États-Unis (ter. corresp.)

-

-

0,3

1,8

18,9

27,3

21,4

Amérique latine (ter. corresp.)

2,2

3,9

2,9

2,2

4,4

7,8

8,3

Japon

1,2

2,7

3,1

3

2,6

3

7,1

Asie (sauf Japon)

75,1

67,6

61,9

56,4

22,3

15,4

30,9

- dont Chine

26,1

22,7

24,9

32,9

8,8

4,5

12,3

- dont Inde

32,9

28,9

24,4

16

7,5

4,2

5,4

Afrique

6,9

11,7

7,8

4,5

2,9

3,8

3,3

NB : les données pour les périodes d’avant 1820 sont basées sur des estimations à partir de sources citées par l’auteur, voir Maddison 2003, HS-8 (ch. 8).

 

PIB par habitants mondiaux moyens, $ 1990 en ppa

 

1

1000

1500

1820

1913

1950

2001

Europe de l’Ouest

450

400

771

1204

3458

4579

19 256

Europe de l’Est

400

400

496

683

1695

2111

6 027

Ancienne URSS (terr. corr.)

400

400

499

688

1488

2841

4 626

Pays d’immigration europ.

400

400

400

1202

5233

9268

26 943

dont États-Unis (territoires corresp.)

-

-

400

1257

5301

9561

27 948

Japon

400

425

500

669

1387

1921

20 683

Amérique latine (ter. corresp.)

400

400

416

692

1481

2506

5 811

Asie (sauf Japon)

450

450

572

577

658

634

3 256

- dont Chine

450

450

600

600

552

439

3 583

- dont Inde

450

450

550

533

673

619

1 957

Afrique

430

425

414

420

637

894

1 489

Monde

445

436

566

667

1525

2111

6 049

Écart-type

23

19

121

284

1569

2777

1249

Source : Angus Maddison, The World Economy, Historical Statistics, OCDE, 2003. Les calculs sont faits sur la base des PIB en dollars 1990 évalués en parité de pouvoir d’achat, selon la technique de Geary et Khamis (cf. op. cit. p. 228). Les données pour les périodes d’avant 1820 sont basées sur des estimations et des sources indiquées par l’auteur dans son chapitre 8. On voit que les revenus moyens sont assez proches dans tous les continents, avec une faible dispersion autour de la moyenne, jusqu’en 1820. En l’an mille, les inégalités reculent même, du fait d’un nivellement vers le bas dans l’appauvrissement général. Après la révolution industrielle, les inégalités se creusent, jusqu’en 1950, les pays occidentaux et le Japon se développant rapidement. Depuis 1950 au contraire, les écarts diminuent du fait du rattrapage de l’Asie et de l’Amérique latine.

 

Références

Bairoch P., Victoires et déboires, 3 vol., Gallimard, 1997 ; voir compte rendu dans Région et Développement n° 10, 1999

Braudel F., The Perspective of the World, Fontana, 1984 ; traduction du tome 3 de Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe siècles : Le temps du monde, Armand Colin, 1979

Kuznets S., Modern Economic Growth, Yale University Press, 1966

Landes D., The Wealth and Poverty of Nations, Little, Brown, 1998 ; "Why Europe and the West? Why not China?", Journal of Economic Perspectives, 20(2), printemps 2006

Maddison A., Les phases du développement capitaliste, Economica, 1981

McNeill J.R. & McNeill W.M., The Human Web: A Bird’s-Eye View of World History, Norton, 2003

Mokyr J., The Gifts of Athena: Historical Origins of the Knowledge Economy, Princeton, 2002

Pomeranz K., The Great Divergence: China, Europe and the Making of the Modern World Economy, Princeton University Press, 2000

 

 

 

[1] Selon Maddison : “Bairoch’s source notes were frequently cryptic and often cited "personal estimates" he did not publish. They were more exiguous for Asia or Latin America and his results for these continents must therefore be taken with a pinch of salt.” The World Economy… 2003. Dans Une perspective millénaire (2001), il est encore plus sévère : « Les données qu’ils citent (Bairoch et Lévy-Leboyer) pour ces régions (l’Asie et l’Amérique latine) sont essentiellement des estimations au jugé. Bairoch a toujours soutenu que le tiers monde avait été appauvri par les pays riches, et il a en fait fabriqué de toute pièce des arguments pour étayer cette hypothèse. »

[2] Un seul exemple, significatif : « En 1776, on comptait neuf universités dans les Treize colonies britanniques pour 2,5 millions de personnes… Dans les colonies espagnoles, au Brésil et aux Caraïbes, la population dépassait 17 millions de personnes, mais il n’y avait que deux universités (à Mexico et Guadalajara), spécialisées en droit et en théologie. »

[3] Comme le signale l’auteur, Adam Smith avait prévu les conséquences de ces différences institutionnelles sur le développement, à travers les aspects négatifs en Amérique espagnole (Richesse des nations, Livre IV, ch. VII, 2ème partie) : pression fiscale prédatrice finançant le clergé et la bureaucratie, contrôle des marchés, accaparement des terres.

[4] Ainsi Maddison nous apprend qu’en ce qui concerne l’astronomie, la Chine du XVIe siècle était bien plus avancée que l’Europe, avec un service officiel, le Bureau de l’astronomie, qui avait une vision plus proche de celle de Galilée que de celle de Ptolémée, et notamment une conception moderne de l’infini. Les premières éclipses observées remontent à 1361 avant le Christ, à une époque où les Européens édifiaient des menhirs…

[5] Elle représente entre 1600 et 1800 l’équivalent de toutes les grandes compagnies des autres pays européens engagés en Asie, en termes de marins, soldats, administrateurs, comptoirs, commerce… Par tête d’habitant, la capacité de transport de la flotte marchande hollandaise est 25 fois plus importante que celle des flottes anglaises, françaises et allemandes réunies !

[6] Voir Landes, 2006.

[7] Le cas du Japon est ici intéressant, car ce pays est jusqu’à l’arrivée des Européens dans l’aire d’influence chinoise, dans l’Orient sinisé. A partir du XVe siècle cependant les contacts avec les scientifiques hollandais de la VOC « contribuèrent à détruire le respect des Japonais pour tout ce qui était chinois et accentuer leur curiosité envers les "choses" de l’Occident. » Une différence qui peut expliquer son succès précoce en Asie.

[8] Avec la colonisation du XIXe et la découverte de la quinine, un afflux massif portera cette population blanche à 2,5 millions en 1913.

[9] Qui joue après l’an mille un rôle majeur dans le développement économique mondial, notamment en apportant des innovations institutionnelles fondamentales : « mise au point d’un système bancaire, de la comptabilité, du change et des marchés de crédit, création d’un système solvable de finances publiques et d’un service diplomatique compétent. »

 

 

 

Critique de Philippe Simonnot, dans Le Monde du 27 novembre 2001, sur L'Économie mondiale - Une perspective millénaire (Études du centre de développement de l'OCDE, 400 p., 29 €)
 

"Braudel s'est trompé de cinq siècles !"
"Époustouflant ! Il n'est guère d'autre adjectif pour qualifier le dernier ouvrage d'Angus Maddison. L'auteur s'était déjà fait remarquer il y a quelques années en calculant le produit intérieur brut (PIB) mondial en 1820 (Le Monde du 24 novembre 1995). Cette fois, fl est remonté jusqu'à l'an mil, avec même des incursions jusqu'au début de notre ère, avec pour chaque période des précisions chiffrées par grandes zones géographiques. Les résultats sont à la fois passionnants et décapants. Certes, les calculs statistiques de Maddison seront une fois encore accueillis avec scepticisme. Si, déjà au XXIe siècle, le PIB n'a pas beaucoup de sens pour calculer le bien-être de nos contemporains, que dire de l'application de ce concept à l'époque de Charles-Quint ou de l'empire des Ming. Mais la richesse d'aujourd'hui ne s'est pas produite d'un seul coup, et si, à partir d'une variable mieux connue - la croissance démographique - et en se servant de repères historiques, on applique rétrospectivement à l'état actuel du monde des séries de taux de croissance, il n'est pas stupide d'en déduire ce qu'il en était il y a mille, voire deux mille ans. Ou alors il faut renoncer à toute tentative de quantification en histoire économique.
De fait, Maddison lance ici à toute une école historiographique un défi qui devra être relevé. L'auteur prétend que le décollage économique de l'Europe a commencé plus tôt qu'on ne l'a dit : au XIe siècle. Une ascension d'abord très lente, mais qui a fait tout de même qu'en 1820 le revenu européen avait triplé. Ensuite ce fut la croissance géométrique que l'on sait. Il s'ensuit que dès le XIVe siècle, en termes de revenu par habitant, l'Europe a rattrapé la Chine (à l'époque, la première économie de l'Asie). Or que disait Fernand Braudel dans son œuvre monumentale, Civilisation et capitalisme (1985)? « Qu'il est pratiquement hors de doute que l'Europe était moins riche que les mondes qu'elle exploitait [Chine comprise ], même après la chute de Napoléon. » Braudel ne faisait que reprendre la thèse défendue en 1981 par Bairoch et Lévy-Leboyer pour lesquels la Chine devançait largement l'Europe de l'Ouest en 1800. Bairoch, remarque Maddison en passant, « a en fait fabriqué de toutes pièces des arguments pour étayer cette hypothèse ».
Considérable est l'enjeu de cette querelle d'historiens. Si Bairoch avait raison, une grande partie du retard du tiers-monde pourrait être attribuée à l'exploitation coloniale, et l'avance prise par l'Europe ne pourrait plus s'expliquer par ses découvertes scientifiques, ses institutions et des siècles de lente accumulation. Mais pour Maddison, il ne fait guère de doute que « Bairoch et ses disciples ont tout à fait tort ». Notre auteur n'en dénie pas pour autant le rôle de l'exploitation coloniale, il en démontre même toute la perversité, dans le cas du Mexique, avec une rigueur implacable, mais, observe-t-il, cette exploitation coloniale « se comprend mieux si l'on considère de façon plus réaliste la force de l'Occident et la faiblesse de l'Asie aux alentours de 1800 ». Le gant est jeté, et avec quelle insolence. Sera-t-il relevé, et par qui ?"