Histoire économique du Mexique

« Nous sommes devenus une économie occidentale, pas sur les modèles les plus développés en Europe, mais le modèle hispanique. L’Espagne nous a transmis tout ce qu’elle avait : sa langue, son architecture, sa religion, ses habits et sa nourriture, ses traditions militaires et ses institutions civiles et judiciaires ; le blé, le bétail, le sucre de canne, et même ses poulets et ses chiens. Mais nous ne pouvions en recevoir les méthodes occidentales de production et de distribution, les techniques, le capital et les idées de la société européenne, car l’Espagne elle-même ne les avait pas. Nous connaissions l’Évangile, mais pas les œuvres d’Érasme. »

Juan Bosch (1909-2001), écrivain, opposant à la dictature de Trujillo, président de la République dominicaine en 1963, cité par David Landes, 1998

L’évolution du Mexique est marquée par quelques dates clés, où tout bascule, où il se produit une telle rupture que la société est complètement chamboulée : 1521, 1811, 1911, 1940, 2000. Il s’agit d’abord de la conquête par les Espagnols, lorsque Cortés en 1521 met fin à l’empire aztèque ; puis des guerres d’indépendance avec Hidalgo, Morelos ou Iturbide, de 1811 à 1821 ; de la révolution de 1911 qui lance le Mexique dans une nouvelle période de chaos, de guerres civiles et de transformations sociales ; de la fin de cette révolution et de l’établissement de la stabilité politique à partir de 1940, et enfin de l’alternance en 2000 qui fait entrer le pays dans la démocratie, après des décennies de parti unique. Cinq grandes périodes peuvent ainsi être étudiées : le Mexique précolombien, le Mexique colonial, le Mexique indépendant du XIXe siècle, la révolution (1911-1940), la modernisation sous le PRI, parti révolutionnaire institutionnel (1940-2000). La dernière période vient d’être entamée, avec la démocratie au XXIe siècle.

 

 

 

       Période précolombienne   1521                                               Période coloniale                                                      1811                    Indépendance                1911      Révolution    1940                    PRI                     2000  Fox, Calderon

 

L’économie précolombienne (des origines à 1521)

Le problème de l’Amérique dans son ensemble est son axe Nord/Sud, alors que l’Eurasie s’étend sur un axe Est/Ouest. Et à l’intérieur du continent américain, les pays nordiques, comme les États-Unis et le Canada, bénéficient de la plus grande extension Est/Ouest, l’Amérique latine de la plus faible. Cette différence commence au Mexique, dont la forme se rétrécit comme un entonnoir vers l’Amérique centrale.

Pourquoi est-ce un problème, c’est ce que Jared Diamond a longuement développé dans son fameux ouvrage de 1997 sur le destin des sociétés humaines, expliquant les différences de développement par des facteurs environnementaux et géographiques. Sur un axe Est/Ouest, donc avec les mêmes latitudes, les cultures et les techniques se propagent facilement, les climats sont les mêmes, les plantes cultivables aussi. Sur un axe Nord/Sud, on passe de climats très froids à des climats équatoriaux pour revenir ensuite à des climats tempérés puis froids, avec des cultures qui ne sont nulle part les mêmes. Les techniques de culture et d’élevage ne peuvent être imitées dans de nombreux cas, se propager et faciliter le développement. En plus, les obstacles du relief, les Sierras Madre au Mexique, les Andes au Sud, freinent encore les échanges en Amérique. Ainsi l’ancien Mexique invente la roue mais n’a pas d’animaux de trait, l’Amérique du Sud dispose de ces animaux, mais la roue ne lui parviendra pas. On ne la trouvera au Mexique que sous forme de jouets. Il n’y a pas de charrues ni de chariots, tirés ou pas par des animaux, pas de routes donc, mais de simples sentiers. Les animaux de traits présentent l’avantage de fournir une énergie additionnelle, et gratuite, sans empiéter sur la consommation alimentaire de l’homme, car ce sont des ruminants, ils consomment des fibres non comestibles pour les humains. Leur absence en Amérique précolombienne a été un obstacle important au développement. De plus, le manque d’animaux domestiques pour la nourriture (pas de chèvres, moutons, vaches, chevaux, cochons dans le Nouveau Monde, seulement les dindes (d’Inde), les chiens et les lamas, utilisés d’ailleurs comme aliments. Pas davantage d’aliments énergétiques stockables, comme l’huile d’olive, utilisée pour l’alimentation en graisse, mais aussi le chauffage et la cuisine. Il n’y a pas non plus d’outils métalliques, les métaux ont des usages limités aux bijoux, les outils et les armes de pierre sont la norme.

Pour des raisons évidentes, la connaissance des économies précolombiennes reste limitée, basée sur des sources archéologiques. Le Mexique est le lieu de deux des trois plus grandes civilisations précolombiennes, celle des Aztèques et celle des Mayas, la troisième étant la civilisation inca en Amérique du Sud, dans le Pérou, l’Équateur et la Bolivie actuels.

Le type d’organisation économique dans ces sociétés a relevé pendant longtemps de l’autosubsistance, dans un mode de production domestique : « chaque famille construisait, produisait, ramassait tout ce qui était nécessaire pour survivre, et chacune était économiquement redondante avec la voisine, engagée dans les mêmes activités économiques. Il y avait une division sexuelle du travail, les hommes engagés dans la chasse, la pêche, la production d’outils en pierre, et la guerre, les femmes s’occupant du tissage, de la préparation de la nourriture, la collecte d’eau et de bois, la production de céramiques. Les deux sexes travaillaient dans l’agriculture et la construction des maisons. » (Storey et Widmer, 2006). La durée de vie était courte « seulement de 15 à 20 ans en moyenne, et les plus chanceux arrivés à cet âge pouvaient compter vivre encore vingt ans au maximum » (Newson).

La spécialisation pour l’échange, sous forme de troc au départ, apparaît vers +200 à Teotihuacán, au nord de Mexico. Des monnaies marchandises viendront plus tard avec les Aztèques, pour faciliter le commerce, comme des fèves de cacao ou des pièces de coton, mais pas de monnaies métalliques, pièces ou autres. Des ateliers de pierre d’obsidienne et de céramiques, contrôlés par l’État, pour des outils, des bijoux, des armes, des biens courants, produisent alors bien au-delà des besoins domestiques locaux. Plus tard, à l’époque des Aztèques, cette spécialisation se développera, comme en témoignent les descriptions de nombreux ateliers par les Espagnols, et l’organisation du commerce par des guildes de marchands, avec leurs règles, leurs privilèges et leurs hiérarchies. Des entrepôts centralisés et gérés par l’État sont organisés pour faire face aux besoins.

Les marchés sont omniprésents, mais les échanges sur de longues distances sont très limités, étant donné la faiblesse des moyens de transports terrestres (on ne peut transporter qu’à pied et à dos d’hommes), seuls les biens de grande valeur et de prestige circulent de cette façon (jade, or, cacao, ambre, miroirs métalliques, nacres), souvent davantage dans le but de renforcer des alliances et des hiérarchies que de commercer. Dans le cadre régional cependant, les échanges sont la norme. La vallée de Mexico est le centre des grandes civilisations précolombiennes au nord du continent américain, et l’organisation sociale est complexe, avec un État organisant la vie économique, des classes sociales, une bureaucratie, des impôts en nature et en travail (corvée). La densité élevée de population implique une spécialisation et des échanges importants. Les Mayas également, dans le Yucatán, dans leur période faste (entre 250 et 1000), ont une population importante, plusieurs millions, et la spécialisation les caractérisent aussi : sel, outils, céramiques sont par exemple échangés à travers l’empire.

Les premières traces d’agriculture sont trouvées au Mexique et en Amérique centrale, elles datent d’il y a 7000 ans au Mexique, il s’agit déjà du maïs et plus tard du manioc et des patates douces (-4000). Le coton et les haricots sont domestiqués vers -2000. Le coton favorise la production alimentaire, pour son rôle essentiel dans la fabrication des filets de pêche. Mais le maïs est par excellence la plante mexicaine, on ne le trouve en Amérique du Sud que vers ‑1500, venu du nord. Ainsi l’agriculture serait apparue en Amérique quelque cinq millénaires après la révolution néolithique au Moyen Orient, mais de façon totalement autonome, le peuplement du continent américain, depuis l’Asie et le détroit de Béring (alors recouvert de glaces), daterait d’une période plus ancienne, une période indéterminée il y a 10 000 ou 20 000 ans.

Les sociétés précolombiennes au Mexique, comme celle de Teotihuacán, celle des Mayas ou des Toltèques, étaient des sociétés complexes dépendantes de leur milieu naturel, avec lequel un équilibre fragile s’était établi. Un changement écologique, comme une sécheresse prolongée, une déforestation, des éruptions volcaniques, pouvaient déstabiliser ces sociétés et entraîner leur effondrement. C’est ce que Jared Diamond (2005) explique pour les Mayas, la surpopulation sur des terres de plus en plus exploitées a conduit à des famines et à la disparition des royaumes ou cités-États organisés. Les sociétés aztèques et incas étaient au contraire dans une phase de relative prospérité économique au moment de la conquête espagnole au XVIe siècle – la capitale aztèque par exemple, Tenochtitlán, aurait compté 200 000 habitants, soit le double de Londres –, et on ne peut savoir comment elles auraient évolué en l’absence de ce choc avec l’Europe.

 

L’impact démographique de la découverte

Les spécialistes considèrent que l’arrivée des Européens a sans doute provoqué « le plus grand effondrement démographique de l’histoire » : d’environ 50 millions d’habitants dans toutes les Amériques en 1492, la population autochtone tombe à 5 millions vers 1650, pour revenir seulement à 25 millions aujourd’hui (Newson, 2006). Les deux régions les plus peuplées d’Amérique avant l’arrivée de Colomb sont bien sûr les deux grandes aires de civilisation, capables de produire des surplus agricoles importants, l’empire aztèque et l’empire inca, centrés sur le Mexique et le Pérou actuels, le reste du continent, de l’Alaska à la Terre de Feu, étant peuplé de façon clairsemée par des tribus vivant surtout de chasse et de pêche, ce qui correspond au stade paléolithique, ou aux débuts du néolithique pour les peuples pratiquant l’agriculture, notamment au nord immédiat du Mexique. Les estimations donnent plus de 70 % de la population concentrée dans ces deux grandes zones : au Mexique (17 millions) et en Amérique centrale (6 M) d’une part (42 %), et dans les Andes centrales d’autre part (29 %, soit 16 M). Au-delà du Mexique, au nord, on ne trouve que 7 % de la population des Amériques (environ 4 millions) et dans le reste de l’Amérique du Sud 16 % (8 M), les Caraïbes comptant pour 6 % (3 M).

La cause principale de la chute réside dans les maladies apportées de l’Ancien Monde qui vont décimer les populations (variole, rougeole, typhus, grippe, etc.), faute d’immunité naturelle. Par exemple, une épidémie de typhus, bien après la conquête, fait 140 000 morts dans la province de Puebla dans les années 1736-1739… La vaccination contre la variole est introduite en 1803, soit 7 ans seulement après sa découverte par Edward Jenner. Les autres causes sont à chercher dans les conditions épouvantables imposées à la population indienne, le travail forcé (les Indiens sont parfois enchaînés dans les fabriques), l’enrôlement massif dans les armées espagnoles pour d’autres conquêtes (par exemple au Pérou), et parfois simplement les massacres.

La conquête fabuleuse par Cortés de Technotitlán – de la Noche Triste, le 1er juillet 1520, à la chute de la ville, 13 août 1521 – est d’ailleurs grandement facilitée par les ravages de la variole dans les rangs aztèques, et aussi par l’apport massif de peuples indiens hostiles à l’empire de Moctezuma et Cuauhtémoc, combattant aux côtés des Espagnols (voir Hassig, 2006). On peut ajouter la technologie militaire supérieure : « les armes en acier taillaient en pièce à travers les tuniques en coton des Aztèques, tandis que les armes en pierre, les frondes et les bâtons de bois avaient peu d’effet sur des armures métalliques » (Newson).

En ce qui concerne les épidémies, il s’agit là d’une différence majeure avec la colonisation de l’Afrique, où les populations n’avaient pas été isolées pendant des millénaires, comme en Amérique, et où les victimes des maladies tropicales furent plutôt les colonisateurs européens, empêchant la pénétration de l’intérieur avant la fin du XIXe siècle, date à laquelle elle devint possible grâce à la découverte de la quinine.

La population du Mexique serait passée de 17 millions au moment de la conquête à un million un siècle après, au début du XVIIe (Newson). La reprise démographique indienne date du XVIIe siècle, avec un regain de natalité dès les années 1620, enregistré dans les registres paroissiaux de Mexico, Puebla et du Michoacán. L’effondrement démographique a été encore plus prononcé dans le reste des Amériques qu’au Mexique et dans les Andes, comme on le voit avec la proportion plus élevée de la population indienne actuelle dans ces deux ensembles. En 1810, on estime la population mexicaine à 6 millions d’habitants, dont 18 % de Blancs (Espagnols), 60 % d’Indiens et 22 % de Métis, les Noirs ne représentant que 0,1 % du total (Newson). Aujourd’hui la population indienne est d’environ 13 millions, soit 12 % d’une population de 110 millions d’habitants. On compte en outre 70 % de Mexicains ayant du sang indien, ce qui est bien différent de la situation dans les Caraïbes (domination des Afro-Américains) et dans le cône sud (Argentine, Chili, Uruguay, où les descendants d’Européens dominent) et aussi du Brésil (en gros deux tiers de Blancs, un tiers de Noirs). La situation au Mexique est proche de celle des pays andins, Bolivie, Pérou, Équateur, Colombie. Les Indiens ont été éradiqués dans les Antilles après la colonisation, et réduits à d’étroites minorités dans le cône sud de l’Amérique, ainsi qu’aux États-Unis et au Canada. La raison tient au fait que le choc culturel de la rencontre entre deux civilisations, celle des Européens et celle des Amérindiens, a été moins fort dans les sociétés plus évoluées du Mexique et des Andes. Dans les autres régions de l’Amérique, pour toutes les tribus encore au stade paléolithique, l’écart était abyssal avec les Européens, et les Indiens ont été balayés. Il faut ajouter que leur population était beaucoup plus faible qu’au Mexique ou dans les Andes, du fait de l’absence de pratiques agricoles généralisées, de l’absence de surplus, les peuples de chasseurs et de cueilleurs ayant besoin d’un espace considérable et étant donc caractérisées par de faibles densités.

En outre, les colonisateurs ont été confrontés à des problèmes très différents au Mexique ou au Pérou, et dans le reste des Amériques. Les Espagnols ont rencontré des sociétés étatiques, structurées, organisées, avec des relations hiérarchiques et des formes de corvées et de tributs élaborés dus au pouvoir, alors que les Anglo-Saxons ont eu en face d’eux des tribus éparpillés, sans organisation centrale, sans société complexe ni urbanisée. Le résultat est que le caractère et l’organisation de la société coloniale de la Nouvelle Espagne (le Mexique) a nécessairement repris ces aspects des sociétés précolombiennes (habitude de l’autorité, soumission à l’État central, paiements d’impôts, etc.), alors que les sociétés indiennes tribales au nord et au sud ont été repoussées ou détruites, sans qu’il soit possible de transcrire, de faire passer leurs traditions dans le cadre des sociétés européennes nouvelles.  Comme l’écrit Newson, « la nature hautement structurée des empires Inca et Mexica (aztèque) a fourni la possibilité de contrôle, à travers des alliances politiques et, une fois ces régions subjuguées, elle facilita leur administration et minimisa les pertes en vies humaines. »

On estime qu’environ 300 000 Espagnols émigrèrent en Amérique au XVIe siècle, la plupart en Nouvelle Espagne (45 %, contre 11 % dans les Antilles, 10 % en Nouvelle Grenade[1] – Colombie, Venezuela, Équateur –, 24 % au Pérou, 5 % autour du Rio de la Plata, 4 % au Chili et 2 % en Floride), la plupart des hommes (plus de 80 %), la moitié de façon illégale (déjà…). On imagine le formidable dynamisme d’une population prête à s’installer dans des terres à l’époque aussi étranges, aussi extraordinairement différentes de l’environnement européen. L’absence de femmes européennes, au moins dans les débuts, explique la précocité du mélange, du métissage de la société mexicaine. En Amérique latine, les métis (Blancs et Indiens) sont plus nombreux dans les régions andines et au Mexique, les mulâtres (Blancs et Noirs) dans les régions où la pénurie de main d’œuvre avait provoqué la traite depuis l’Afrique (Caraïbes, Venezuela, Guyanes, Brésil), tandis que les zambos (Indiens et Noirs) sont peu nombreux, du fait que les Indiens et les Noirs étaient surtout complémentaires et que les contacts entre eux étaient moins fréquents.

L’introduction de nouvelles méthodes et pratiques agricoles, de nouvelles plantes et animaux, après l’effondrement démographique du XVIe siècle, a permis une reprise à partir de la fin du XVIIe et jusqu’à maintenant. Ainsi l’élevage permet un apport de protéines par rapport à la diète des sociétés précolombiennes, mais aussi le transport des marchandises plus efficace, le travail plus productif grâce à toutes sortes de techniques inconnues des Aztèques. L’apport de nouveaux outils en fer ou en acier permet de défricher et aussi de mieux travailler la terre. Les missions, aux marges de la Nouvelle Espagne, jouent un rôle important en diffusant des pratiques agricoles permanentes et sédentaires, conduisant à un surplus plus élevé que la chasse, la pêche, la cueillette et l’agriculture itinérante, pratiquées au nord du Mexique et en Californie.

 

La « Siesta colonial » (de la conquête à 1811)

Les trois siècles de la période coloniale correspondent exactement à la domination des idées mercantilistes en Europe, selon lesquelles les colonies ne doivent servir qu’à la prospérité de la métropole, le commerce doit être protégé et les échanges de la colonie ne doivent se faire qu’avec le centre, selon le système dit de l’exclusif. L’empire espagnol apparaît ainsi comme une boîte fermée, un coffre rempli d’or et d’argent, que les corsaires des autres pays, et les pirates de la région, essayent d’ouvrir et de piller avec plus ou moins de succès. L’empire espagnol d’Amérique est une nouveauté totale dans l’histoire, c’est le premier « sea-borne empire », comme le note Finer (1997), le premier empire où la métropole est séparée de ses colonies par un océan, et plus de deux mois de mer pour s’y rendre. Le protectionnisme extrême pratiqué par l’Espagne se justifie par l’idée préclassique que les richesses de l’empire doivent être à tout prix conservées dans l’empire, et qu’une importation du Mexique depuis un autre pays que l’Espagne, se paierait par une perte de métal précieux, tenu pour la richesse suprême dans la conception mercantiliste. La Nouvelle Espagne ne doit en outre pas concurrencer la métropole, et aucune industrie ne peut y être tolérée, elle n’est là que pour fournir les matières premières qui lui manquent. Le commerce ne peut venir que de Séville, sur des navires espagnols, en convois protégés du fait des pirates, et il ne peut passer que par le port officiel de Veracruz, de façon à collecter les taxes. L’exception est, une fois par an, le fameux galion de Manille, desservant les Philippines depuis Acapulco, et déchargeant les richesses de l’Extrême-Orient (jade, soie, ivoire, parfums, etc.). Des foires commerciales se forment à l’arrivée des navires, tant à Veracruz qu’à Acapulco. Le nombre de ports est un exemple marquant du retard dû au mercantilisme : au lieu d’avoir des centaines de ports actifs sur ses milliers de km de côte, des ports en concurrence favorisant des activités locales, comme l’a fait l’Amérique du nord britannique, l’Amérique espagnole n’en ouvre que trois au commerce colonial, et un seul en Espagne.

C’est aussi l’époque où la grande propriété terrienne se forme, c’est l’encomienda au début, d’immenses domaines cédés par la Couronne aux Conquistadors, avec les communautés qui y vivent et qui doivent fournir un tribut, poursuivant ainsi les pratiques des Aztèques. Cortés et sa famille reçoivent ainsi des terres  allant de Cuernavaca à Oaxaca. L’encomienda évoluera vers une autre forme de grand domaine, l’hacienda, la chute de la population indigène facilitant la reprise des terres sur les Indiens. Le système du grand domaine s’avèrera hostile à la croissance, non pas tant du fait de gaspillages ou de mauvaise gestion, mais plutôt pour des raisons institutionnelles : l’inaliénabilité des terres, l’insécurité des titres de propriété et l’inefficacité des cours de justice et l’absence de cadastre, tout cela freinant la mise en place d’un marché financier et de banques, la possibilité d’emprunter ou d’hypothéquer et donc d’investir. Un exemple extrême de ces latifundios est celui de la famille Sánchez Navarro au nord du Mexique, s’étendant sur une superficie comparable à celle du Portugal, s’occupant d’élevage, d’agriculture, d’extraction minière, de commerce, dans un empire privé, la plus grande propriété d’Amérique au XVIIIe siècle (voir Harris, 1975).

L’esclavage des Indiens est aboli en 1549, à la suite des interventions de Barlolomé de Las Casas, et un nouveau système est mis en place, le Repartimiento, ou Cuatequil en nahuatl (la langue des Aztèques, qui a donné des mots aussi connus que tomate, chocolat, avocat, haricot, cacao, cacahuète, coyote), sorte de corvée où les Indiens devaient fournir 45 jours de travail (payé) par an. L’effondrement de la population indienne entraînera un accroissement de l’exploitation, de l’esclavage déguisé et du salariat contraint ou péonage. Coatsworth (2006) rappelle qu’une assez grande autonomie est cependant accordée aux indigènes, une autonomie qui participe à la durée et à la stabilité du régime colonial. Les communautés indiennes peuvent gérer leurs villages selon leurs lois et coutumes (sous supervision cependant de l’Église), la propriété de leurs terres est reconnue : « L’empire espagnol au Mexique et dans les Andes n’aurait pas pu survivre s’il n’avait pas réussi à imposer un équilibre entre la rapacité des conquérants et des colons, et les demandes et les besoins des villages indigènes, désireux de payer un tribut à la Couronne en échange du droit d’occuper et de cultiver leurs propres terres ».

Un système de castes est mis en place où les droits et les obligations diffèrent selon l’origine raciale. La república de indios regroupe les populations indigènes et mélangées, tandis que la república de españoles est composée des Espagnols, mais aussi des créoles (Blancs nés en Amérique, mais considérés déjà comme inférieurs aux Européens avec l’idée que l’environnement aux Amériques était débilitant et produisait « des êtres physiquement, mentalement et moralement inférieurs » (Meyer et alii). À la fin du XVIIIe siècle on compte un million de Blancs en Nouvelle Espagne, dont 70 000 Peninsulares (Espagnols), pour une population totale de moins de 6 millions, dont 3,5 millions d’Indiens. Loin en dessous, on trouve les métis, les Africains et leurs descendants, esclaves ou affranchis. Seuls les Espagnols pouvaient avoir les plus hauts postes officiels, les indiens et les métis étaient exclus de la plupart des positions publiques et des métiers nobles, comme médecins, avocats, ingénieurs, etc. Les Indiens ne pouvaient détenir d’armes ni de chevaux et ne pouvaient se vêtir à l’européenne. Des codes de privilèges, des exceptions, des contraintes, sont spécifiés pour chaque catégorie. Le marché du travail est ainsi largement empêché de fonctionner librement, d’autant qu’un système de corvée est maintenu. La mobilité sociale et géographique est limitée, le cadre étroit de l’approbation de telle ou telle activité pour telle ou telle catégorie freine la formation du capital. Le grand Alexandre de Humboldt remarque au début du XIXe : « En Amérique, la peau, plus ou moins blanche, est ce qui dicte la place d’un individu dans la société ; un Blanc, même s’il va pied nu à cheval, se considère comme un membre de l’aristocratie du pays. »

Le Mexique n’a connu qu’un nombre limité d’esclaves africains, d’abord parce que la population était importante au départ, avec la densité la plus élevée du continent (en 1800 la densité est de 3 hab./km2 au Mexique contre 2 à Cuba, 1 au Pérou, 0,4 au Brésil et 0,1 en Argentine), et que l’effondrement démographique a été plus faible qu’aux Antilles, et ensuite parce que l’Espagne n’avait pas un accès direct (à la différence du Portugal ou de l’Angleterre) à la main d’œuvre en Afrique, et ainsi elle a sévèrement limité les importations d’esclaves dans ses colonies, à la différence de ce qui se passait au Brésil ou dans les Caraïbes. À Cuba par exemple, le prix des esclaves était deux à trois fois plus élevé qu’à la Jamaïque, et donc les Européens n’en acquerraient que s’ils étaient certains que leur productivité serait assez élevée pour compenser leur coût.

La richesse principale de la colonie réside dans les mines d’argent du centre, dans les provinces de Zacatecas, Guanajuato, Hidalgo et San Luis Potosí (le mot signifie en castillan « richesse extraordinaire », on le retrouve dans la grande cité minière bolivienne de Potosí). Autour des mines se développent des activités diverses, notamment le textile, l’agriculture et l’élevage, et tout ce qui va avec (transport, viande, cuir, peaux, graisse, etc., toutes activités inexistantes chez les Aztèques, faute d’animaux). La production de blé se met en place sur les plateaux du centre, en plus du maïs traditionnel, et le sucre dans les régions côtières. Les mines du Zacatecas produisent un tiers de l’argent extrait par la colonie et emploient jusqu’à 5 000 Indiens, dans des conditions très dures, mais avec un salaire supérieur au revenu moyen de l’époque. Après l’argent, le second produit d’exportation de la colonie est une teinture rouge (carmin), déjà utilisée par les Aztèques, et produite au sud, dans l’État d’Oaxaca, grâce à un insecte du cactus, la cochenille. L’indigo, une teinture bleue venant d’une plante des Indes orientales, l’indigotier, est également développé. D’autres produits sont exploités et demandés en Europe, comme le cacao, la vanille, le sucre de canne, l’henequen ou sisal pour des cordages et tissus. Plus proche de l’Espagne, le Mexique va recevoir plus d’immigrants et aussi exporter davantage que les autres colonies espagnoles, des produits miniers, mais aussi agricoles. La colonie exporte en 1800 trois à quatre fois plus que l’Argentine, Cuba et le Pérou en volume, bien que par tête d’habitant il se situe loin derrière, une situation qui se maintient au XIXe siècle : 2$ en 1870 contre 16 pour l’Argentine, 44 à Cuba et 10 au Pérou (Coatsworth, 1999).

La Nouvelle Espagne a tout d’abord prospéré, grâce à des administrateurs efficaces comme les vice-rois Mendoza et Velasco, elle a bénéficié d’une grande longévité, mais elle s’est assez rapidement assoupie dans une stagnation à long terme, du fait d’institutions bureaucratiques, hostiles à l’initiative, des institutions transférées d’Espagne, où elles ont d’ailleurs eu le même effet. L’idée de la responsabilité des institutions remonte à loin, Alexandre de Humboldt dès 1800 opposait la richesse des lieux à la pauvreté des habitants, due selon lui à la calamiteuse gestion espagnole. Malgré tout, de nombreuses réalisations caractérisent aussi  la période, la première imprimerie du continent arrive au Mexique en 1537, la première université ouvre en 1553, l’université de Mexico, qui est devenue aujourd’hui la fameuse UNAM (Universidad Nacional Autónoma de México), la première cathédrale, celle de Puebla, est achevée en 1649, le premier opéra du continent se joue à Mexico en 1711 (La Parténope). Le premier journal du Mexique est lancé en 1693 (Mercurio Volante) et le premier quotidien en 1805 (Diario  de México). Six hôpitaux sont en activité à Mexico en 1580, quatre pour les Espagnols et créoles, un pour les Indiens et un pour les Noirs et métis… Malgré l’interdiction faite à la colonie de développer des produits concurrençant ceux de la métropole, des activités manufacturières se mettent en place à l’époque coloniale. Il est en effet impossible de tout importer, dans n’importe quelle économie, et il y a toujours place pour des activités locales. Un système de corporations (gremios), selon le modèle européen, organise les différents artisanats (une centaine de gremios à Mexico), avec des normes et des prix administrés.

Le pouvoir est d’abord celui des Habsbourg, dans lequel une grande liberté est laissée aux colons, les historiens ont parlé de benign neglect à propos de la gestion des colonies par la Couronne espagnole. L’administration est tragiquement insuffisante et corrompue, la gamme allant de « intermittently effective to utterly nonexistent » (Coatsworth). Quand la dynastie change et que les Bourbons arrivent aux commandes en 1701 une recentralisation est opérée, la monarchie tente de contrôler de façon plus étroite le domaine colonial, ce qui suscite des réactions locales, lesquelles vont se terminer sur les indépendances un siècle plus tard.

 

La Californie

La première expédition vers la Californie est lancée en 1539 à l’initiative de Cortés, c’est celle d’un de ses lieutenants, Francisco de Ulloa, trois navires recherchent le passage vers l’Est, vers le Saint Laurent au Québec, la fameuse route du Nord-Ouest. Ils ne découvriront en fait que la basse Californie qu’ils prendront pour une île. En 1542, Juan Rodríguez de Cabrillo est le premier Européen à aller plus loin au nord et atteindre la Californie, il relâche dans la baie de San Diego mais il rate celle de San Francisco et aucun établissement n’est encore fondé sur ces côtes quasiment désertes. Cabrillo se blesse au tibia pendant l’expédition et meurt de la gangrène en 1543. D’autres sont menées en 1565 avec Miguel López de Legazpi et le moine Andrés de Urdaneta, dans leur expédition vers les Philippines à travers l’océan Pacifique. Puis en 1602, Sebastián Vizcaíno fonde le port de Monterey, mais ce n’est que beaucoup plus tard, à partir de 1769, avec José de Gálvez, représentant de la couronne en Nouvelle Espagne, à l’origine des missions franciscaines en Californie, que la colonisation espagnole se met en place. En 1769, Gaspar de Portolà est le premier Européen à découvrir, par la terre, la baie de San Francisco. Le personnage fictif de Diego de la Vega, alias Zorro, est situé à cette période de la fin du XVIIIe et du début du XIXe dans une Californie de pionniers (voir l’interprétation d’Isabel Allende dans son roman, El Zorro: Comienza la leyenda, 2005).

La Californie va rester une province éloignée et peu peuplée jusqu’en 1848, date à laquelle elle est annexée par les États-Unis à la suite d’une guerre avec le Mexique. Quelques mois seulement après, l’or est découvert à Sutter’s Mill et la ruée commence. Le Mexique aura raté de peu une richesse considérable qui aurait pu résoudre ses éternels problèmes d’endettement du XIXe.

 

L’économie mexicaine au XIXe siècle, des guerres d’indépendance à Juárez : stagnation et instabilité

Les indépendances sont obtenues en Amérique latine entre 1808 et 1825, au Mexique en 1821. Une décennie de guerres est nécessaire pour séparer la Nouvelle Espagne de l’ancienne, un siècle exactement avant une autre décennie de guerres, celles de la révolution mexicaine de 1910. L’indépendance a mené à la modernisation progressive des institutions (abolition du système des castes, de l’esclavage, unification des systèmes juridiques, suppression de prohibitions d’importations, de monopoles publics, tabac, sel, poudre, etc.), mais surtout dans la deuxième moitié du XIXe siècle, après des décennies de stagnation économique et d’instabilité politique. L’abolition précoce de l’esclavage, en 1829, avant même l’Angleterre (1834), 19 ans avant la France et 34 ans avant les États-Unis, s’explique par la volonté de freiner l’afflux d’immigrés américains au Texas, alors partie intégrante du Mexique. Jusqu’à Díaz, l’État reste faible, avec des recettes fiscales insuffisantes, il fournit peu de services collectifs et protège très peu les droits de propriété, eux-mêmes mal définis.

Le gain de l’arrêt des versements de taxes à l’Espagne (environ 4 % du PIB de la colonie, soit la moitié du total pour les Amériques, cf. Prados, 2006) a été largement compensé par les effets négatifs de dépenses croissantes et des guerres. L’empire colonial avait au moins le mérite de réduire les coûts de transaction internes. L’Amérique centrale se sépare du Mexique en 1823, cinq nouveaux pays sont créés en 1839 après l’échec de la Fédération d’Amérique centrale, des économies d’échelle sont perdues par rapport à l’unité préalable. Les régimes monétaires se fragmentent, les ressources fiscales sont toujours insuffisantes avec la suppression de divers impôts et les dépenses militaires croissantes. Les déficits explosent (jusqu’à 40 % des dépenses au Mexique en 1848), ainsi que la dette publique, alors que le budget était resté équilibré pendant la période coloniale. Les gouvernements successifs en sont affaiblis et les changements de régime fréquents. Dans la première partie du XIXe siècle les capitaux s’enfuient, la dette publique évince l’investissement, la production stagne et le revenu par tête s’effondre.

Ce n’est que vers le milieu du siècle que les gains liés à la fin du fardeau colonial dépassent les coûts de la mise en place de nouvelles constructions étatiques. Cependant les contraintes institutionnelles demeurent pour la plupart : « tout un ensemble qui décourage l’initiative en augmentant les coûts et les risques de l’entreprise productive » (Coatsworth). D’abord au niveau politique l’instabilité des gouvernements et des politiques imprévisibles, ensuite au niveau juridique et fiscal des droits de propriété inadaptés, des privilèges et des rentes, des juges corrompus et des impôts arbitraires et pénalisants, et enfin au niveau des infrastructures et des biens publics, une insuffisance notoire notamment en matière de santé, de transport et surtout d’éducation.

La fin du régime colonial de l’exclusif permet la liberté du commerce extérieur, notamment avec les États-Unis et les pays européens, mais les conflits empêchent de profiter pleinement de ces nouvelles possibilités. Ce n’est qu’après 1850 que les avantages comparatifs sont progressivement mis à profit et que le pays s’insère dans le commerce mondial, avec des effets positifs sur la croissance, d’autant que les coûts du transport baissent rapidement dans la navigation et après 1870 pour le transport terrestre. Le commerce extérieur représentait 8 % du PIB en 1800 et 12 % en 1845. On ne constate pas, contrairement à la thèse Prebisch-Singer de la détérioration séculaire des termes de l’échange pour les pays pauvres, de dégradation pour l’Amérique latine en général au XIXe siècle, ni pour le Mexique en particulier. Les termes de l’échange y passent de l’indice 84 en 1826 à 100 en 1840 et 116 en 1880 (Prados, 2006). Les inégalités sociales ont cependant été renforcées, conformément aux prédictions de la théorie du commerce international (théorème Stolper-Samuelson), la terre étant le facteur abondant en Amérique latine, les exportations de produits primaires ont progressé et les revenus de la terre ont augmenté davantage que les revenus du travail, avec des gains allant surtout aux grands propriétaires.

Le Mexique est dans cette période une sorte de caricature de l’instabilité latino-américaine, il continue à osciller « du simple chaos, à l’anarchie débridée » (Meyer), dans un contexte de violence et de corruption généralisée. Depuis son indépendance en 1821 il compte 75 présidents en 55 années. Entre 1833 et 1855, la présidence change 36 fois, chaque président restant en moyenne 7 mois à son poste. La figure la plus originale de l’époque, Antonio López de Santa Anna, a été président à onze reprises différentes, comprenant un titre de « dictateur perpétuel » en 1853. En 1842, il fait enterrer sa jambe en grande pompe, devant tout le gouvernement et la foule réunis, jambe qu’il avait perdue lors de la guerre de la pâtisserie en 1838 contre les Français. Santa Anna, « souvent habile mais jamais sage, établit un exemple de malhonnêteté, de tromperie et d’incapacité complète à adhérer à des principes quelconques » (M. Meyer).  C’est aussi l’époque où le pays s’appauvrit encore en perdant le Texas et les autres territoires du nord, dont la Californie, dans une guerre avec les États-Unis (1848). Il faut attendre l’avènement de Benito Juárez, peu avant une nouvelle guerre avec la France, celle où Napoléon III tente d’imposer sans succès un empereur au Mexique, pour retrouver une stabilité temporaire.

Le pays ne connaît aucune croissance durant les trois premiers quarts du XIXe siècle. La destruction de capital physique et d’infrastructures pendant les guerres d’indépendance, dans les années 1810, entraîne un déclin à long terme de la production minière, notamment des mines d’argent, qui se traduit à son tour en baisse de l’émission monétaire, en rareté de la monnaie (de 16 millions de pesos par an vers 1800 à 3 millions vers 1820 !), pertes de recettes d’exportation et baisse de la capacité d’importer (voir tableau 1), baisse des recettes fiscales (donc impossibilité d’entretenir les infrastructures), baisse des prêts disponibles et de l’activité économique en général : la production s’est effondrée de 50 % dans les années 1810, et la stagnation se prolonge ensuite. Le PIB par tête passe de 73$ en 1800 à 62 en 1877 (voir Cárdenas, 1997).

Bernstein (1964) décrit sans appel le ravage qui frappe le secteur minier : « Le désastre frappa l’industrie minière lors de la guerre d’indépendance en 1810-21. Des raids détruisirent les villes minières, les infrastructures, les machines et les archives. Le transport du métal et des fournitures devint au mieux hasardeux. Les mines étaient inondées, le bois en train de pourrir, les galeries effondrées, les routes d’accès abandonnées, les prospecteurs enfuis et les mines isolées oubliées. En fin de compte, les Espagnols nés dans la péninsule et les riches créoles nés américains, qui avaient les meilleures mines et le capital, furent chassés du pays, l’objet de mesures discriminatoires, ou confirmés dans leur préférence pour la propriété terrienne. La plus grande source de richesse du Mexique avait cessé de couler. »

 

Tableau 1  Échanges du Mexique en volume, 1826-1849

 

1826

1831

1837

1842

1847

1849

Exportations

7,2

9,6

2

11,1

1,2

16,5

Importations

9,1

13,9

8,4

5,7

1,4

13

Source : Cárdenas, 1997

 

Si on ajoute aux effets de la destruction des mines le désordre politique durable, on tient les deux facteurs principaux de la stagnation. Mais d’autres facteurs négatifs résultent des 11 années de destructions des guerres d’indépendance. Tout d’abord la désorganisation de la production agricole (récoltes ravagées, haciendas brûlées, propriétaires assassinés : comme dans toute guerre civile, il s’agit de porter atteinte à l’adversaire, au besoin en l’affamant). Ensuite l’exode massif des Espagnols, qui formaient les cadres de la société coloniale, emportant leurs capitaux et leur expertise avec eux. Le transfert du pouvoir à la classe moyenne créole, qui caractérise la période, est à la fois une nécessité et un traumatisme pour la nouvelle nation.

De plus l’État décourage la formation d’un marché de capitaux et de banques actives et indépendantes, le tout résultant en financement insuffisant pour l’investissement. Ce sont les investissements étrangers qui financent les chemins de fer, mais tard dans le siècle (voir Haber, 1997), les coûts et les difficultés du transport, avant 1890, avant les chemins de fer, expliquent en partie l’absence de croissance.

Les débuts de l’industrie datent néanmoins de cette période troublée. En 1845, il y avait une cinquantaine d’industries cotonnières dans le pays, autour de Mexico, Puebla et Veracruz, avec une capacité 14 fois plus élevée que dix ans plus tôt. La croissance se poursuivra ensuite, moins marquée cependant que dans d’autres pays (tableau 2 et graphique). Il s’agit d’un début d’industrialisation protégée, du type substitution d’importations, avec un accroissement des droits sur les importations de cotonnades, qui se poursuit dans les années 1850 et 1860. Les mines reprennent également, avec de nouveaux gisements découverts, les exportations se développent, favorisant une reprise générale à la fin des années 1860. La première banque d’affaires est créée en 1864, le Banco de Londres y México.

 

Tableau 2  Taille comparée des industries cotonnières, en milliers de broches, 1865 à 1930

 

1865

1890

1910

1921

1930

Mexique

155

278

703

771

804

Brésil

15

79

823

1 621

2 507

Inde

286

2 146

6 357

6 763

9 125

États-Unis

nd

10 653

28 179

34 603

33 000

Source : Stephen Haber, “Banks, Financial Markets, and Industrial Development: Lessons from the Economic Histories of Brazil and

Mexico,” in Anne O. Krueger ed., Latin American Macroeconomic Reform: The Second Generation, The University of Chicago Press, 2003).

 

 

Industries textiles (coton), Mexique, Brésil, Inde, États-Unis, 1865-1930

 

 

Le grand renversement (Acemoglu, Robinson, Johnson)

Le retard du Mexique s’est forgé entre 1700 et 1900, où la stagnation caractérise l’essentiel de la période, comme d’ailleurs pour le reste de l’Amérique latine. La croissance au XXe siècle est d’1/2 point supérieure à celle des États-Unis (voir tableaux 3 et 5), et c’est donc avant 1900 que le Mexique, comme le reste de l’Amérique latine, a décroché. Son sous-développement s’explique par les divers handicaps de la période coloniale et des décennies qui suivent l’indépendance, des handicaps d’ordre institutionnel.

 

Tableau 3  PIB par tête en % du niveau des États-Unis, XIXe et XXe siècle

 

1820

1870

1913

1950

1973

1998

2005

Mexique

60

28

33

25

29

24

26

Brésil

51

29

15

17

23

20

20

Argentine

102*

43

73

52

49

34

34

Asie

46

23

13

8

10

13

15

Europe occident.

98

81

66

48

69

66

52**

Europe orientale

51

36

29

22

30

20

-

* 1800 ** Europe occidentale et orientale

Source : A. Maddison, The World Economy, A Millennial View, OCDE, 2001 ; Prados, 2006 ; Coatsworth, Taylor, 1999

 

 

PIB/hab. en % du niveau des États-Unis, 1820-2005

 

Avant la conquête coloniale, les sociétés les plus riches en Amérique sont celles des Aztèques et des Incas, celles au nord de l’Amérique du nord et au sud et l’est de l’Amérique du Sud sont les plus pauvres. La situation est inversée quelques siècles après la colonisation : les régions du nord et du sud du continent (Canada, États-Unis, Chili, Argentine, Uruguay) deviennent les plus riches : « en 1500, les sociétés tropicales étaient les plus prospères, en 2000 c’est l’inverse ». De même en Asie-Pacifique, les sociétés les plus riches sont la Chine ou l’Inde, les plus pauvres sont celles de l’Océanie. La situation là aussi est inversée quelques siècles après, l’Australie, la Nouvelle Zélande figurent parmi les pays les plus développés. C’est le grand renversement, Reversal of Fortune selon la formule d’Acemoglu et alii (2002), conséquence des bouleversements considérables dans les institutions, produites par l’irruption des Européens. Le retournement se produit vers la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe, en même temps que le processus d’industrialisation. Les régions les plus urbanisées en 1500 deviennent celles qui le sont le moins vers 1800. En 1750, la production manufacturée par tête est plus élevée en Inde qu’en Amérique du Nord, en 1860 c’est le contraire et l’écart devient un gouffre par la suite. La raison principale est que les parties les plus pauvres et moins peuplées des régions colonisées ont été dotées d’institutions plus favorables par les colonisateurs (droits de propriété mieux établis et répartis). Au contraire, les grands empires, Moghol, Inca, Aztèque, avaient des institutions centralisées, destinées à faire remonter la richesse vers une élite, et les Européens, moins nombreux dans ces régions, ont repris à leur compte ce type d’institutions.

Ce ne sont pas les facteurs climatiques, culturels, religieux ou ethniques qui sont à l’origine du développement ou du sous-développement, mais bien les facteurs institutionnels. On peut fournir des contre-exemples aux idées de Max Weber sur le rôle du protestantisme (des communautés puritaines dans les Antilles ont fini dans le sous-développement), à celles de nombreux auteurs sur le rôle négatif du climat (les régions tropicales étaient les plus riches au départ), sur celui de la culture (les Hollandais avaient par exemple les meilleures institutions chez eux, leurs colonies ont hérité d’institutions défavorables ; les Britanniques ont créé nombre de colonies en Afrique et en Asie qui ont échoué à mettre en place de bonnes institutions, contrairement aux colonies de peuplement), de la race (Hong Kong et Singapour, sans peuplement européen, ont beaucoup mieux réussi que les sociétés européennes d’Amérique latine, comme l’Uruguay ou l’Argentine, qui avaient en outre plus d’Européens en proportion de leur population que le Canada ou les États-Unis), etc., pour ne retenir que l’aspect clé, strictement institutionnel.

Là est donc l’explication du retard mexicain par rapport à ses voisins du nord : les institutions héritées de la couronne espagnole (absolutisme, bureaucratie, centralisme, mercantilisme, privilèges, monopoles divers, droits de propriété peu sûrs, etc.), par opposition aux institutions plus favorable héritées de l’Angleterre par les États-Unis ou le Canada (individualisme, décentralisation, rôle du parlement, séparation des pouvoirs, gouvernement limité, rule of law), voir North, Summerhill et Weingast (2000) pour une analyse des différences institutionnelles entre l’Amérique latine et l’Amérique anglo-saxonne. Des facteurs géographiques se sont ajoutés à cela, le fait qu’il était plus facile pour les Européens de mettre en place leurs institutions dans des régions quasiment vierges, situées juste en face de l’Europe, avec des ressources naturelles immenses et un climat comparable.

 

La croissance et la stabilité : le Porfiriato (règne de Porfirio Díaz, 1876-1911)

Jusqu’à 1876, le Mexique fait l’objet de coups d’État à répétition, et bien qu’il existe deux grands courants politiques, les conservateurs centralisateurs et les libéraux fédéralistes, ces courants ne peuvent accéder au pouvoir dans une alternance pacifique, faute d’institutions stables et reconnues. Il s’agit d’un pays fragmenté entre de multiples entités locales rivales, selon l’expression de Haber, un « fédéralisme vermoulu et périphéralisé » (a crumbling, peripheralized federalism). Díaz arrive au pouvoir lui aussi par la force à la suite de la mort de Benito Juárez (même s’il se fait élire un an après), dans un pays en ruine et une économie stagnante depuis des décennies. Pour renforcer son pouvoir, il choisit de favoriser certains secteurs, d’accorder des rentes et des garanties sélectives de propriété, en échange de ressources financières utilisées pour rétablir l’ordre, éliminer le banditisme et l’insécurité dans les campagnes, renforcer le pouvoir de l’État et affaiblir les baronnies locales et les gouverneurs de provinces, afin de permettre la croissance économique.

Des éléments favorables ont aidé cette stratégie à fonctionner. La fin du siècle correspond à la première grande vague de mondialisation, avec une liberté de circulation des capitaux, une ouverture croissante, qui favorisent les placements au Mexique. Ensuite, le déplacement des États-Unis vers les régions désertiques de l’ouest, la présence croissante de marchés américains au nord du pays, jusque-là très lointains, grâce aux chemins de fer et la baisse des coûts de transport, avec en plus une dévaluation du peso, permettent un boom des exportations mexicaines. Les investissements, notamment étrangers, reprennent alors dans les mines, l’élevage et des cultures diverses, la banque et les industries lourdes (pétrole, ciment, sidérurgie), ainsi que les infrastructures (en premier lieu les lignes ferroviaires, mais aussi le bâtiment, les ports, les routes et les transports urbains). La croissance devient régulière, les recettes fiscales augmentent rapidement, le Mexique sort enfin d’un cycle de surendettement et de défaillances, accompagnés de confiscations d’un État prédateur. Ainsi, Díaz réussit sur les deux tableaux, il établit pour la première fois depuis 1811 une combinaison de stabilité politique et de croissance économique, dans un pays jusque-là caractérisé par l’instabilité et la stagnation. Après des décennies de recul, le PIB réel par habitant augmente de 2,1 % par an durant toute la période, plus de trois décennies, transformant le Mexique en une nation industrielle émergente du début du XXe siècle. Un boom résumé ainsi par Cárdenas (1997) : « L’économie mexicaine a davantage accru sa production pendant les 20 années de la fin du Porfiriato que durant les 70 années après l’indépendance ».

Les investissements ferroviaires marquent la période : le Ferrocarril Mexicano, reliant Mexico à Veracruz (424 km), ouvre en 1873 à la suite de décennies de délais, le port représentera plus de la moitié des exportations du pays en 1880, avant d’être dépassé par Tampico plus au nord à la fin du siècle avec la découverte de pétrole. D’un réseau ferré de 684 km en 1877 on passe à 10 266 en 1892 et 19 205 en 1911, grâce à une action déterminée du gouvernement fédéral, s’endettant massivement à l’intérieur et à l’extérieur pour financer les subventions aux compagnies privées. Le chemin de fer crée un marché national intégré, pour la première fois dans l’histoire du pays. Une spécialisation accrue, des économies d’échelle et des externalités positives favorisent la croissance économique. Les activités industrielles se diversifient aux produits manufacturés courants avec des firmes dominantes, selon un processus d’ISI : brasserie (Cuauhtémoc, Moctezuma), verre (Vidriera Monterrey), savon (Industrial Jabonera), papier (San Rafael, Fundidora Monterrey), tabac (El Buen Tono), etc. Un boom des exportations accompagne le processus, la réduction des coûts du transport jouant un effet identique à une réduction massive des tarifs. Ainsi de nouveaux minerais (cuivre, zinc, plomb), ayant beaucoup moins de valeur au poids que l’or ou l’argent, peuvent être exportés en quantité croissante grâce au train, au moment même où la deuxième révolution industrielle en pousse la demande dans le monde, à côté de tous les produits agricoles traditionnels (sisal, coton, tabac, café). Les exportations augmentent de 8 % par an en volume et en moyenne entre 1895 et 1910, contre 6 % pour les activités industrielles et minières, et 3 % pour le PIB réel (Cárdenas).

Dans les années 1890, le Mexique a mis en place des barrières douanières parmi les plus élevées au monde, ainsi que des subventions aux industries nationales (voir Haber, 1989). Cependant, cette protection est sélective, visant au développement industriel plus qu’à l’obtention de recettes fiscales, avec des droits très élevés sur les produits finis (bière, cotonnades, cigarettes) et plus faibles sur les inputs. Sur l’ensemble de la période, on assiste à une baisse des tarifs moyens, pour favoriser les firmes important des biens intermédiaires et des équipements, et donc une plus grande ouverture et une protection effective plus faible que la protection nominale (voir Bortz et Haber, 2002).

Le crédit est dominé par deux banques, le Banamex (Banco Nacional de México), établissement semi-public créé en 1884 et l’ancien Banco de Londres y México. Il s’agit d’un duopole, bénéficiant en plus de privilèges d’État (ratios plus avantageux que les banques locales), et destiné à financer le développement économique. Haber (2002) montre que Díaz a passé une sorte de marché avec les milieux financiers : « Vous me prêtez assez d’argent pour assurer le fonctionnement de l’État, et en échange je vous assure un certain nombre de rentes et privilèges. » Mais cette concentration empêche la création d’un système bancaire concurrentiel et limite le marché du crédit, limite le nombre d’entreprises ayant accès à des prêts, il n’y a au Mexique en 1910 que 42 banques (en comptant les filiales des deux grandes comme indépendantes), alors que les États-Unis en comptent 18 723… Les firmes sont de ce fait peu nombreuses, des monopoles se forment aussi dans le secteur industriel.

Le système mis en place est basé sur le favoritisme et le clientélisme, un crony system où les gouverneurs de province sont faits et défaits par le dictateur, où les politiciens dociles, les ministres ou les membres de la famille siègent dans les sociétés favorisées par le régime. La première compagnie pétrolière par exemple, El Aguila, compte à son conseil d’administration le fils de Díaz, le gouverneur de l’État concerné, le président du parlement et le gouverneur du District fédéral (Mexico). Ce système de favoritisme généralisé et d’absence de démocratie génère une énorme inégalité des revenus, qui explique la révolution de 1911. En outre, une réforme fait des terres indigènes inaliénables l’objet de propriétés privées et donc de ventes, ce qui favorise encore la concentration foncière et les inégalités sociales.

 

L’économie mexicaine sous la révolution (de la chute de Díaz à 1940)

La grande révolution mexicaine des années 1910 et 1920 est peu connue et peu étudiée en France, encore moins enseignée en histoire. Il suffit de consulter les grandes encyclopédies d’histoire universelle pour voir qu’elle est carrément passée sous silence ou évoquée en quelques lignes. Les raisons paraissent assez claires : elle souffre de la place de la Première Guerre mondiale, se déroulant au même moment, elle est passablement confuse et complexe à analyser – c’est ce que constate un historien spécialisé, Eduardo Blanquel : « Comme tout grand événement historique, la révolution mexicaine est d’une réelle complexité… » (dans Cosío Villegas, 1981) –, enfin elle se déroule dans un pays périphérique, « secondaire » aux yeux des Européens. Il s’agit pourtant d’un événement fondateur du XXe siècle, une révolution à la fois politique et sociale, et profondément originale, la première révolution d’une Amérique latine plus caractérisée par les pronunciamentos.

On la connaît principalement ici à travers les films, surtout américains, ou les romans (parfois), comme ceux de Graham Greene ou de Carlos Fuentes, mais on ne la connaît ainsi que comme des pièces éparses et isolées d’un puzzle, un patchwork dont on aurait du mal à assembler les éléments, car elle dure longtemps et se double de guerres civiles interminables. Seuls des noms fameux et évocateurs comme ceux de Francisco Madero, Pancho Villa, Emiliano Zapata, Venustiano Carranza, Victoriano Huerta, Álvaro Obregón, Plutarco Calles, émergent de ce qui apparaît comme un magma. Comme dans les années 1810 où les acteurs principaux ont fini comme « traîtres » sous les balles d’un peloton d’exécution, l’assassinat politique devient la norme. La symétrie est frappante, les héros des guerres d’indépendance, Hidalgo, Morelos, Iturbide, Guerrero, finissent comme ceux de la révolution – Madero, Carranza, Zapata, Villa, Obregón, sous les balles de tueurs, « privés » ou officiels.

 

Le déroulement

Des soulèvements en 1910 et 1911 forcent Porfirio Díaz à l’exil et portent au pouvoir Francisco Madero, un démocrate. Mais celui-ci manque à ses promesses de redistribution des terres et est déposé et assassiné par Victoriano Huerta en 1913. Huerta à son tour est l’objet d’une opposition croissante et doit s’enfuir en 1914. C’est Venustiano Carranza qui tente de s’imposer, mais le nord avec Pancho Villa et le Morelos (au sud de Mexico) avec Emiliano Zapata pratiquent la guérilla contre les forces fédérales, c’est le début de la guerre civile qui va durer de 1914 à 1917. Elle oppose deux factions, dans une lutte à mort pour le pouvoir, les carrancistas (les constitutionnalistes, plus conservateurs) et l’alliance Villa-Zapata (la Convention, favorable à des réformes radicales, notamment dans le domaine agraire). Le point d’orgue de la révolution est la rencontre des deux grandes figures mythiques, Villa et Zapata, à Mexico.

Pancho Villa et Emiliano Zapata à Mexico en 1914

Grâce au talent militaire d’Álvaro Obregón, les forces de Carranza l’emporteront sur le terrain. Zapata est assassiné en 1919, Villa après son pardon, en 1923. Une constitution est élaborée en 1917, avec des avancées sociales considérables, notamment en matière syndicale, et des pouvoirs étendus au président. Carranza est renversé et assassiné en 1920 par une coalition menée autour d’Obregón, lequel s’empare du pouvoir. Mais celui-ci reste faible et le pays instable, avec des révoltes et des tentatives de coups, aussi bien dans les provinces qu’au sein du gouvernement, et une forte indépendance et opposition des gouverneurs de province, lesquels sont eux-mêmes très contestés et souvent renversés par la force. Adolfo de la Huerta mène une guerre pour renverser Obregón en 1923-24, qui échoue finalement. Toutes les élections de l’époque sont faites sous la menace, ouvertement truquées, sans secret de vote, ce sont elles qui portent l’allié d’Obregón, Plutarco Calles, au pouvoir en 1924, avec l’appui des syndicats, violents et corrompus. Les mesures anticléricales de Calles conduisent à la révolte des Cristeros, véritable guerre civile entre 1926 et 1929. La guerra cristera, ou Cristiada, menée dans 13 États face à une armée fédérale qui pratique une stratégie de terre brûlée, fera 90 000 tués, des atrocités de part et d’autre, sans victoire décisive dans un camp. Une médiation américaine, avec l’abandon de la plupart des mesures anticléricales et le dépôt des armes par les insurgés, mettra fin au conflit. Obregón est assassiné en 1928 par un Cristero, un jour après son élection. L’homme fort reste Calles, qui contrôle en sous-main les trois prochains présidents (voir liste ci-dessous). La période 1928-34, avec les marionnettes successives de Calles, est appelée Maximato, sorte de dictature indirecte. C’est finalement Lázaro Cárdenas qui éliminera Calles, exilé à Los Angeles, et établira la stabilité politique. Une coalition de militaires, d’industriels, de banquiers et de syndicalistes va alors soutenir le président et ses réformes, comme la nationalisation du pétrole et des chemins de fer en 1937-38, et l’essentiel de la réforme agraire. Le PNR (Partido Nacional Revolutionario) créé en 1929 par Calles, devient le PRM (Partido de la Revolucíon Mexicana) sous Cárdenas en 1938, puis le PRI en 1946, et se confondra avec l’État mexicain jusqu’aux élections de 2000. Pour éviter les effets du pouvoir personnel (la révolution s’est faite au départ contre Díaz et ses 35 ans à la tête du pays), une procédure durable est alors mise en place : un président ne peut avoir qu’un mandat, il ne peut rester plus de six ans, il nomme alors son successeur et se retire de la vie politique.

Chefs de l’État pendant la révolution :

Francisco Madero, 1911-13

Victoriano Huerta, 1913-14

Venustiano Carranza, 1914-20

Adolfo de la Huerta, 1920

Álvaro Obregón, 1920-24

Plutarco Elías Calles, 1924-28

Emilio Portes Gil, 1928-30

Pascual Ortiz Rubio, 1930-32

Abelardo Rodríguez, 1932-34

Lázaro Cárdenas, 1934-40

Lire John Reed, le journaliste américain de la révolution d’Octobre, témoin aussi de la révolution mexicaine : Insurgent Mexico, International Publishers, 1969, et pour une histoire plus académique : Meyer (1973) et Knight (1986). Au cinéma : Que viva Mexico de Sergei Eisenstein, 1931 ; The Fugitive, de John Ford, 1947, avec Henry Fonda, d’après le grand roman de Graham Greene de 1940, La puissance et la gloire, sur la guerre religieuse ; Viva Zapata! d’Elia Kazan, 1952, avec Marlon Brando dans le rôle ; ou encore Old Gringo, 1989, avec Gregory Peck et Jane Fonda, qui raconte la disparition du grand écrivain américain Ambrose Bierce dans la tourmente de la révolution mexicaine, d’après le roman éponyme de Carlos Fuentes. Et tant d’autres…

 

Les conflits violents ont provoqué environ un million de morts, et sur le plan économique ont entraîné un ralentissement de la croissance (voir tableau 5), mais non son arrêt, contrairement à la période des guerres d’indépendance, un siècle plus tôt. Cette situation a été analysée par des auteurs néo-institutionnalistes comme Stephen Haber : les gouvernements successifs se sont contentés, comme Díaz, de mettre en place des droits de propriété sélectifs, des biens privés qui ne bénéficient qu’à des groupes de possédants liés à l’État. Les factions en lutte « n’avaient aucun intérêt à détruire les actifs et les activités productives, mais au contraire tout intérêt à les utiliser pour financer leurs armées » (Haber).

Il en va de même dans de nombreux pays en voie de développement aujourd’hui, où il n’est pas nécessaire d’assurer une protection générale des droits de propriété, qu’on pourrait alors assimiler à un bien public, le gouvernement peut les assurer seulement pour une partie des acteurs privés, avec un partage des gains établi entre eux et les politiciens. L’investissement et les échanges peuvent alors se développer dans les secteurs privilégiés, même en cas d’instabilité chronique.

Le Mexique entre 1876 et 1929, d’abord dans une période de stabilité politique jusqu’en 1911 (la dictature de Porfirio Díaz), puis avec la révolution et la longue période de troubles qui s’ensuit, illustre ce mécanisme. Après la chute du dictateur et la révolution de 1910, le pays connaît deux décennies de troubles, mais la plupart des activités se développent, l’économie et le commerce extérieur continuent à progresser.

 

Le dilemme de Weingast

Le problème de « l’engagement de l’État », « Commitment problem » ou dilemme de Weingast, est au cœur de la problématique mexicaine. Il s’agit de la nécessité pour un État de garantir les droits de propriété afin d’assurer le développement économique, et donc ses propres recettes fiscales, alors qu’en même temps, si l’État est assez fort pour les faire respecter, il est tenté de confisquer les richesses. La solution est une forme de contrat, d’engagement, où l’État assure la protection des droits de propriété en échange d’un flux continu de revenus. Les impôts contre la stabilité, le fisc en échange du règne de la loi. Un problème corollaire est que l’État est le seul garant du respect des contrats, et que s’il est lui-même partie dans un conflit, il peut être tenté de rompre son engagement et sa neutralité. En théorie, l’instabilité politique ne fait que renforcer les risques pour les acteurs économiques, qui non seulement craignent l’État, mais toutes les factions qui luttent pour le pouvoir. Ces troubles ruinent la confiance, l’investissement s’arrête et la croissance avec.

Mais les recherches empiriques ne montrent rien de pareil, l’instabilité chronique n’est pas toujours accompagnée d’un effondrement de la croissance, elle peut très bien au contraire coexister avec elle, comme les cas récents de la Colombie, qui poursuit sa croissance dans le chaos, ou de la Côte d’Ivoire, au milieu d’une guerre larvée, le montrent. La plupart des pays du tiers monde se caractérisent par des formes atténuées d’instabilité, mêlées d’autoritarisme, de groupes clientélistes à la recherche de rentes, de services publics déficients, d’un État faible, et malgré tout certains peuvent connaître une croissance prolongée. Les néo-institutionnalistes expliquent cette contradiction par un modèle dit d’Intégration politique verticale (VPI), une attribution de droits de propriété sélectifs, comme dans le cas du Mexique entre 1876 et 1940.

 

Les textiles, la sidérurgie, l’énergie, les mines, le pétrole, les denrées d’exportation arrivent à rebondir. En plus des garanties étatiques, on fait appel à des parties tierces pour arbitrer les conflits, en l’occurrence les États-Unis, ou le mouvement syndical, ou encore des protections de type mafia (dans les mines, les raffineries et les champs pétroliers). La croissance économique, forte sous le règne de Díaz, surtout de 1890 à 1910, avec le passage à des industries lourdes et la concentration des firmes, a été peu affectée par la suite, sauf dans la période de guerre intérieure, entre 1914 et 1917, où les transports s’arrêtent (les images de l’époque sont celles de trains réquisitionnés par les armées en présence et l’arrêt de toute possibilité d’utilisation pour des besoins plus classiques, notamment l’exportation de minerais vers les États-Unis). En outre, cette période correspond à la guerre mondiale, dont les effets en Amérique latine sont également négatifs, dans tous les pays (arrêt des flux de capitaux, arrêt des importations de machines et de pièces détachées, biens intermédiaires, etc.), et donc, même en l’absence de guerre civile au Mexique, la production industrielle aurait connu récession ou recul.

La production de pétrole ne fait qu’augmenter (la production des années 1920 est le double de la décennie précédente, et 87 fois celle de la première décennie du siècle) – même pendant la guerre civile (à la différence de ce qui s’est passé en Irak) –, et le Mexique devient le deuxième producteur, derrière les États-Unis, avec un quart de la production mondiale. Comme les firmes pétrolières constituaient un cartel puissant, contrôlé par des intérêts étrangers, notamment britanniques et américains, et que les gouvernements successifs et factions politiques du Mexique avaient un besoin pressant de la manne fiscale qu’elles fournissaient, et qu’en plus ils n’avaient pas la capacité de gérer eux-mêmes l’extraction, elles sont restées une enclave protégée et prospère pendant toute la période. Les investissements et la production ne furent en rien arrêtés par l’instabilité, au contraire la croissance n’y a jamais été aussi forte : “Output and investment grew fastest when the polity was the most unstable” (Haber). En fait, la nationalisation n’aura lieu qu’en 1938, sous Lázaro Cárdenas, avec la création de la Pemex, alors même que pour des raisons géologiques l’activité se ralentit et que la part du pays recule rapidement dans la production pétrolière mondiale, au moment où le Moyen-Orient prend son essor. Ici l’instabilité politique a favorisé les droits de propriété, la stabilité les a supprimés : « les gouvernements fragiles des années 1910 et 1920 ne pouvaient pas se heurter avec succès aux compagnies pétrolières. » (ibid.)

Même domination pour l’industrie minière, aux trois-quarts contrôlée par des intérêts US (notamment par l’ASARCO, American Smelting and Refining Company) que les gouvernements successifs taxaient et dont ils avaient tout intérêt à maintenir les droits de propriété. Dans le désordre de la révolution, aucun gouvernement mexicain ne souhaitait une intervention américaine directe, et la nationalisation des compagnies pétrolières a eu lieu une fois le feu vert signalé par Washington (à l’époque Roosevelt, après les présidences républicaines de Harding, Coolidge et Hoover depuis 1921). Là aussi, la production s’accélère pendant la crise politique et le Mexique accroît ses parts de la production mondiale dans ses principaux minerais (plomb, argent, cuivre).

Dans le secteur du crédit, les banques sont d’abord pillées pendant la guerre civile de 1914-1917, le système monétaire se disloque et chaque armée locale émet sa propre monnaie. Puis elles voient leur activité protégée par les chefs de faction sur des marchés segmentés. Le système bancaire est préservé dans les années 1920, grande période d’instabilité politique, même s’il ne retrouve pas son niveau de transactions d’avant la révolution, la solution d’application de droits sélectifs sauve l’essentiel et évite que l’instabilité chronique ne bloque les activités économiques. Par exemple, on a un système bancaire qui ne bénéficie qu’à des acteurs privilégiés et lèse un certain nombre d’autres catégories (le Mexique répudie sa dette externe, ce qui montre bien les perdants – les créanciers étrangers, notamment les banques américaines – et les gagnants, les groupes industriels et financiers locaux).

En ce qui concerne l’agriculture, le Mexique est encore un pays rural lorsque la révolution éclate, les deux tiers des gens sont des paysans en 1910, dont plus de 90 % des péones sans terre. Le chaos qui suit immédiatement 1910 se traduit par une baisse de la production agricole, les bandes armées rançonnant les exploitations : “The Mexican Revolution had a negative impact on agricultural investment and output. Passing armies confiscated crops and destroyed farm buildings and other land improvements. Sometimes output and property would be spared, but only if landowners would pay protection money”. Mais à plus long terme, on constate que la production reprend, même au milieu de la guerre civile, ainsi que les exportations agricoles (coton, sucre, bananes, henequen). Dans les années 1920, l’essor s’accélère. Ce n’est pas la réforme agraire, entamée en 1914-1917, qui a provoqué cette croissance, mais plutôt, là aussi, le fait que les grands propriétaires ont formé des coalitions (généraux révolutionnaires/gouvernement fédéral/oligarchie terrienne) pour protéger leurs droits de propriété, et ainsi bloquer, éviter ou repousser la redistribution des terres.

En réalité, la véritable réforme agraire a eu lieu seulement dans les années 1930 (voir graphique), caractérisées par la stabilité politique, et ses conséquences ont été négatives pour la production : «  Le système de l’ejido a été un échec économique, mais un succès politique et social » (Meyer et alii, 2003). En 1940, un tiers de la population mexicaine avait reçu des terres dans le cadre de la réforme agraire, par le biais de communautés rurales de type coopératif (ejidos) et non de propriétés individuelles, et l’essentiel des terres arables du pays avaient été redistribuées.

 

 

 

Réforme agraire pendant la révolution, % des terres redistribuées par les différents présidents

Source : Meyer et alii, 2003

 

La révolution a changé le système politico-économique mexicain dans le sens d’une part accrue de la classe ouvrière au processus de décision et au Revenu national, les syndicats deviennent une force sur laquelle il faut compter, notamment la CTM (Confederación de Trabajadores Mexicanos), CROM pendant la révolution (Confederación Regional Obrera Mexicana). Elle a également mis fin aux énormes inégalités foncières grâce à la réforme agraire. Les inégalités de revenu restent inférieures au Mexique à celles du reste de l’Amérique latine : ainsi la part des 20 % les plus riches y est de 55 % en 2000, contre 58 % pour le sous-continent et 62 % au Brésil. Elle a aussi favorisé l’éducation, en développant les écoles dans le monde rural grâce à l’action énergique du ministre d’Álvaro Obregón, José Vasconcelos, équivalent mexicain de Jules Ferry en France. Les dépenses fédérales pour l’éducation connaissent alors, au début des années 1920, un boom spectaculaire (cf. graphique). L’effort sera poursuivi par les gouvernements successifs, avec une réduction drastique des dépenses militaires dans le budget fédéral, elles passent de 70 % sous Carranza, en 1917 à 30 % sous Portes Gil en 1930, pour atteindre 7 % en 1952, sous la présidence Alemán. L’alphabétisation progresse en parallèle, et de 80 % d’illettrés en 1910, on arrive à un peu moins de 40 % en 1960.

 

 

Dépenses fédérales d’éducation, de Díaz à Obregón, en millions de pesos

Source : Meyer et alii, 2003

 

Cependant, la révolution n’a pas réussi à supprimer le système de rentes qui caractérise l’économie mexicaine. Les ouvriers ont vu les salaires augmenter, les horaires diminuer, grâce aux syndicats, et ceux-ci ont participé au pouvoir dans les diverses coalitions politiques. Mais l’immense majorité de la population, en dehors de la classe ouvrière industrielle syndiquée, et des élites traditionnelles, n’a guère vu sa situation s’améliorer : « Un équilibre s’est établi où le reste de la société mexicaine a servi de source de rente pour un sous-ensemble de producteurs et leurs salariés. La révolution mexicaine n’a pas défait le mécanisme de rentes de l’économie, elle a cependant accru le nombre de groupes qui pouvaient en bénéficier à travers le système politique, en incluant le travail organisé. Le résultat, une fois de plus, a été une économie qui pouvait produire une croissance prolongée, mais aussi un retard persistant. » (Bortz et Haber, 2002)

 

 

La révolution institutionnalisée, l’hégémonie du PRI (de 1940 à la fin du XXe siècle)

Après avoir fléchi pendant les années de violence de la révolution, la population du pays ne cesse d’augmenter (tableau 4), en même temps que l’urbanisation s’accroît rapidement : la population rurale représentait 71 % du total en 1910, en 1960 le basculement s’effectue avec une population urbaine qui atteint 51 %.

 

Tableau 4  Population du Mexique en millions

1910

1920

1940

1950

1960

1970

1980

1990

2000

2005

2010*

15

14

20

28

37

51

68

84

100

107

113

Source : World Resources Institute : earthtrends.wri.org ; * Estimation

 

Raymond Vernon résume ainsi les trois premières décennies de gestion du PRI : « Malgré des différences de style, tous les présidents ont proclamé des objectifs et affirmé des priorités similaires. Chacun a pris la croissance économique comme but premier, chacun a essayé d’une manière ou d’une autre de se faire passer pour un révolutionnaire agrariste, chacun a voulu se montrer soucieux du sort des pauvres des villes, chacun a maintenu le courant d’investissements au profit des industries nationalisées. Et tous, dans les limites des besoins du Mexique, ont voulu prouver par un geste leur indépendance vis-à-vis du créancier étranger. » Un mélange de nationalisme et de développement économique volontariste caractérise alors le pays. La croissance économique a été la plus forte entre les années 1940 et 1980, ainsi que depuis les années 1990. Le tableau 5 indique un rattrapage des pays développés et des États-Unis au cours du XXe siècle.

Le Mexique profite de la demande élevée lors de la Deuxième Guerre mondiale pour développer son industrie, c’est le début du « miracle mexicain ». Les autorités mettent en place une politique industrielle dynamique sous Avila Camacho (1940-46) favorisant le textile, les industries alimentaires, les produits chimiques et les industries lourdes (ciment, acier, électricité). Il s’agit d’une industrialisation protégée, du type substitution d’importations comme dans le reste de l’Amérique latine. Le produit national triple durant la période et le pays oublie peu à peu ses projets révolutionnaires socialistes et agrariens des années 1930 pour s’orienter vers un développement industriel capitaliste avec une bourgeoisie au pouvoir conservatrice, même si les mots continuent à évoquer la révolution. Les présidents suivants développent les infrastructures (barrages, routes, ports, etc.) et bénéficient de la grande croissance de l’après-guerre (tableau 5), l’économie se diversifie et le Mexique devient une puissance industrielle. Les années 1980, comme partout dans le tiers monde, sont des années de stagnation, où le Mexique est le premier à entrer dans une crise financière et à déclarer un moratoire sur sa dette, en août 1982. L’endettement excessif des années 1960 et 1970, la baisse du prix du pétrole après 1981, plus l’adoption d’une politique monétariste restrictive aux États-Unis en 1979 pour lutter contre l’inflation, explique le basculement dans la crise. Dans les années 1990, sous la présidence de Salinas de Gortari, le Mexique s’engage sur la voie d’une libéralisation de l’économie, avec des privatisations (dans le secteur bancaire notamment, nationalisé en 1982), l’ouverture aux IDE et l’adoption du libre-échange dans le cadre de l’ALENA en 1993 (90 % des exportations du pays et plus des deux tiers de ses importations). La croissance reprend après une deuxième crise des paiements extérieurs en 1994, due à la récession mondiale depuis 1991 (voir Tornell, 2002).

 

Tableau 5  Amérique latine : taux de croissance du PIB réel, moyenne annuelle, 1900-2005

 

1900-1913

1913-1929

1929-1950

1950-1973

1973-1980

1980-1989

1989-1994

1994-2005

Siècle

Mexique

2,6

0,8

4

6,5

6,4

1,4

3

3,4

3,5

Brésil

4,5

4,7

5

6,9

7,2

2,3

0,9

2,1

4,2

Argentine

6,4

3,5

2,5

4

3

-1

6,1

0,7

3,2

Chili

3,7

2,9

2,2

3,6

2,8

2,9

6,4

3,6

3,5

Colombie

4,2

4,7

3,6

5,1

5

3,3

4,3

1,7

4

Am. lat.

4,1

4,1

3,9

5,4

4,8

1,5

4

2,3

3,8

Pays dév.

2,2

2,2

1,3

5,7

2,3

2,6

1,8

2,5

2,6

USA

4

3,1

2,6

3,7

2,1

3

1,7

3,2

2,9

Source : Hofman et Mulder, 1999 ; CNUCED, Statistical Handbook, 2007

 

Taux de croissance économique réelle, moyenne annuelle, 1900-2005, Mexique/États-Unis

 

 

Le Mexique démocratique, Vicente Fox et Felipe Calderón (les années 2000)

En 2000, le long pouvoir du PRI prend fin avec l’élection de Vicente Fox, du PAN (Partido Acción Nacional), un parti du centre-droit. Six ans après, un vote extrêmement serré permet à Felipe Calderón, du même parti, de l’emporter face à Andrés Manuel López Obrador (AMLO), candidat de la gauche et du PRD (Partido de la Revolución Democrática). Dans un pays longtemps caractérisé par la fraude électorale, les battus ont du mal à reconnaître leur défaite, AMLO et ses partisans refusent durant des mois d’accepter la victoire de Calderón, en organisant campements, meetings et manifestations.

Après des décennies de croissance, le Mexique est devenu la 12ème économie mondiale et la deuxième puissance économique d’Amérique latine avec un PIB de 839 milliards de dollars en 2005, derrière le Brésil (1068 Mds). Il détient le niveau de vie le plus élevé des grands pays du sous-continent avec un revenu par tête en 2006 de 7870 dollars, avant le Chili (6980 $), l’Argentine (5150) et le Brésil (4730). Il est le premier producteur de pétrole, avant le Venezuela, et le deuxième producteur d’automobiles avec un million de véhicules en 2005, contre deux millions pour le Brésil. Il bénéficie pleinement de son appartenance à l’ALENA, avec l’accès au grand marché nord-américain, les exportations représentent un tiers du PIB (18 et 25 % pour le Brésil et l’Argentine) et s’élèvent à plus de 230 milliards de dollars en 2005, près du double du montant brésilien, cinq fois plus que l’Argentine. Les exportations de produits manufacturés représentent 80 % des exportations totales. Le Mexique est une puissance économique émergente, appartenant au groupe de pointe, le BRIMC (Brésil, Russie, Inde, Mexique, Chine).

Les problèmes sont cependant très lourds. Les inégalités restent très fortes, sociales et régionales. Le sud et le centre du pays sont en retard sur le nord, au niveau des revenus, des infrastructures ou des conditions de vie, avec des foyers de contestation comme l’ont montré les émeutes à Oaxaca contre le gouverneur PRI et le mouvement zapatiste du sous-commandant Marcos dans le Chiapas, lancé le 1er janvier 1994, jour de la mise en œuvre de l’ALENA. L’écart est tel avec les deux voisins du nord que l’émigration d’environ ½ million de Mexicains par an ne cesse pas. Les conflits des gangs de la drogue accroissent le sentiment de non-droit et d’insécurité, surtout sur la frontière nord, et les insuffisances de la police, de la justice et du système pénitentiaire, parfois violents et corrompus, aggravent la situation. Les efforts dans l’éducation sont souvent inefficaces (l’essentiel des dépenses va dans les salaires, grâce à un syndicat très puissant, et très peu dans les bourses ou les installations). Par ailleurs, la plupart des gens n’ont pas accès à la protection sociale, le système de sécurité sociale (IMSS) ne concernant que 13 millions de salariés du secteur formel, soit 30 % de la population active. Enfin la croissance rapide de l’urbanisation, avec notamment le cas de Mexico, la deuxième ville du monde et la plus grande d’Amérique avec vingt millions d’habitants, a été accompagné des problèmes bien connus, tels la pollution, l’encombrement, l’insécurité et le retard des infrastructures.

Dans le domaine économique, le Mexique souffre de plus en plus de la concurrence des produits manufacturés chinois sur le marché américain, et un processus de remontée vers des produits plus élaborés, à plus haute valeur ajoutée, comparable à ce que la Corée, Taiwan ou le Brésil ont réalisé, est donc nécessaire. Mais la faiblesse de la concurrence dans l’industrie implique des coûts élevés et peu d’innovations, avec des monopoles comme celui de la téléphonie (Telmex), privatisé en 1990, ou celui du pétrole, la compagnie publique Pemex, notoirement inefficace mais source de revenus essentiels pour l’État. D’autant que la fiscalité est aussi inefficace, avec des recettes s’élevant à environ 12 % du PIB, contre 36 % en moyenne dans les pays de l’OCDE (où le Mexique est entré en 1994). L’économie informelle (petits vendeurs, entreprises non déclarées, travail au noir, etc.) est énorme et dépasse la moitié de l’emploi total, ce qui explique la faiblesse des recettes fiscales et la faible productivité moyenne.

Malgré tout, quand on survole le chemin parcouru, le Mexique apparaît comme une success story, depuis l’effondrement dramatique de la population qui a suivi la conquête au XVIe siècle, la longue période coloniale marquée par l’absolutisme et la bureaucratie, un XIXe siècle dominé par les dictatures et l’instabilité, les convulsions révolutionnaires de la première partie du XXe, le Mexique est aujourd’hui un pays industrialisé, en voie de modernisation rapide, ouvert à l’extérieur, et qui a su effectuer récemment un tournant démocratique de façon progressive et pacifiée.

 

 

 

Bibliographie

Acemoglu, Daron, Simon Johnson and James A. Robinson, “Reversal of Fortune: Geography and Institutions in the Making of the Modern World Income Distribution”, Quarterly Journal of Economics, 117(4), 2002

Azuela Mariano, Los de abajo, Stockcero, 2007, 1ère édition 1915

Bernstein M.D., The Mexican Mining Industry 1890-1950: A Study of the Interactions of Politics, Economics, and Technology, State University of New York, 1964

Bethell L. éd., Historia de América Latina, tome 9, México c. 1870-1930, Ed. Crítica, 2000 (trad. de The Cambridge History of Latin America, 1986)

Bortz J.L. et Stephen Haber, The Mexican Economy, 1870-1930: Essays on the Economic History of Institutions, Revolution, and Growth, University of Stanford, 2002

Bueno de Mesquita B. & H. Root, Governing for Prosperity, Yale University Press, 2000

Bulmer-Thomas V., The Economic History of Latin America since Independence, Cambridge University Press, 2003

Bulmer-Thomas V., J.H. Coatsworth et R. Cortés Conde eds, The Cambridge Economic History of Latin America, 2 vol., Cambridge University Press, 2006

Cárdenas, Enrique, La industrialización mexicana durante la gran depressión, El Colegio de México, 1987 ; “A Macroeconomic Interpretation of 19th-Century Mexico”, dans Haber, 1997

Chevalier F., L’Amérique latine de l’indépendance à nos jours, PUF, 1993 (1ère éd. 1977)

Coatsworth J.H., “Economic and Institutional Trajectories in 19th Century Latin America”, dans Coatsworth et Taylor, 1999 ; “Political Economy and Economic Organization (of the Spanish and Portuguese Empires)”, dans The Cambridge Economic History, op. cit., 2006

Coatsworth J.H. et A.M. Taylor eds., Latin America and the World Economy since 1800, Harvard University Press et David Rockefeller Center for Latin America Studies, 1999

Cosío Villegas D. dir., Historia General de México, 2 vol., El Colegio de México, 1998; Petite histoire du Mexique, Armand Colin, 1991

Diamond Jared, Guns, Germs, and Steel: the Fates of Human Societies, Norton, 2005, 1ère éd. 1997; Collapse: How Societies Choose to Fail or Succeed, Penguin, 2005

The Economist, “Time to wake up”, A survey of Mexico, 18 novembre 2006

Engerman Stanley L. et Kenneth L. Sokoloff, “Factor Endowments, Institutions, and Differential Paths of Growth Among New World Economies”, dans Haber, 1997

Finer S.E., The History of Government, tome 3 : Empires, Monarchies, and the Modern State, Oxford University Press, 1997 (voir “The Spanish Empire in America”, p. 1383-94)

Greene Graham, La puissance et la gloire, préface de John Updike, Robert Laffont, 1ère édition 1940

Guzmán Martín Luis, L’ombre du caudillo, Folio Gallimard, 1996, 1ère édition 1929 ; El Àguila y la Serpiente, Cultura Hispanica, 1994, 1ère édition 1928

Haber Stephen H., Industry and Underdevelopment: The Industrialization of Mexico, 1890-1940, Stanford University Press, 1995 ; “The Political Economy of Industrialization”, dans The Cambridge Economic History of Latin America, 2006

Haber S.H., éd., How Latin America Fell Behind: Essays on the Economic Histories of Brazil and Mexico, Stanford University Press, 1997 ; Crony Capitalism and Economic Growth in Latin America: Theory and Evidence, Hoover Institution Press, 2002

Haber S.H., Armando Razo et Noel Maurer, The Politics of Property Rights: Political Instability, Credible Commitments, and Economic Growth in Mexico, 1876-1929, Cambridge University Press, 2003, voir compte rendu du livre sur ce site.

Harris III Charles H., A Mexican Family Empire: The Latifundio of the Sánchez Navarro Family, 1765-1867, Austin, 1975

Hassig Ross, Mexico and the Spanish Conquest, University of Oklahoma Press, 2006

Hofman André A. et Nanno Mulder, “The Comparative Productivity Performance of Brazil and Mexico, 1950-1994”, dans Coatsworth et Taylor, 1999

Knight Alan, The Mexican Revolution: Porfirians, Liberals, and Peasants, Cambridge University Press, 1986 ; The Mexican Revolution: Counter-Revolution and Reconstruction, ibid.

Krauze Enrique, Biography of Power, A History of Modern Mexico, 1810-1996, Harper Collins, 1997 ; “Tropical Messiah, The troubling roots of Mexico’s López Obrador”, The New Republic, juin 2006 ; “Mexico: Democracy Under Threat”, The Washington Post, 5 sept. 2006

Landes D., The Wealth and Poverty of Nations, Norton, 1998 (trad. Richesse et pauvreté des nations, Albin Michel, 2000)

Lawrence D.H., Le serpent à plumes, Stock, 1965, 1ère édition 1926

Le Clézio J.-M., Le rêve mexicain, ou la pensée interrompue, Gallimard, 1988

Lustig Nora, Mexico, the Remaking of an Economy, The Brookings Institution, 1992

Meyer J., La révolution mexicaine, Calmann-Lévy, 1973

Meyer M.C., William L. Sherman et Susan M. Deeds, The Course of Mexican History, Oxford University Press, 8ème édition, 2006

Newson Linda A., “The Demographic Impact of Colonization”, in Bulmer-Thomas et alii, 2006

North D.C, William Summerhill et Barry R. Weingast, “Order, Disorder, and Economic Change, Latin America versus North America”, in Bueno de Mesquita et Root, 2000

Paz Octavio, Le labyrinthe de la solitude, Gallimard, 1990, 1ère édition 1950

Prados de la Escosura L., “The Economic Consequences of Independence in Latin America”, dans Cambridge Economic History, 2006

Reynolds Clark W., The Mexican Economy: Twentieth Century Structure and Growth, Yale University Press, 1971

Rodriguez Gregory, Mongrels, Bastards, Orphans, and Vagabonds: Mexican Immigration and the Future of Race in America, Pantheon, 2007

Ruiz R., The Great Rebellion: Mexico 1905-1924, Norton, 1980 ; Triumphs and Tragedy: A History of the Mexican People, Norton, 1993

Soustelle J., L’univers des Aztéques, Hermann, 1997

Storey Rebecca et Randolph Widmer, “The Pre-Columbian Economy”, dans The Cambridge Economic History of Latin America, 2006

Thorp Rosemary, Progress, Poverty and Exclusion: An Economic History of Latin America in the Twentieth Century, Inter-American Development Bank, 1998

Tornell Aaron, “Economic Crises and Reform in Mexico”, dans Haber, 2002

UNESCO, Historia General de América Latina, 9 volumes, Unesco/Trotta, 2003

Véliz Claudio, The New World of the Gothic Fox: Culture and Economy in English and Spanish America, University of California Press, 1994

Vernon Raymond, The Dilemma of Mexico’s Development, Harvard University Press, 1963

Weingast B.R., “The Political Foundations of Democracy and the Rule of Law”, American Political Science Review, 91(2), 1997


 

[1] L’empire colonial espagnol comprenait quatre vice-royaumes, la Nouvelle  Espagne, le Pérou, la Nouvelle Grenade et La Plata.