Préface à l’édition portugaise du livre Petite histoire des faits économiques

História económica do mundo, édition Texto & Grafia, Lisbonne, mai 2011

 

C’est pour moi un grand plaisir de voir cette édition paraître en langue portugaise et d’en faire la préface. Très attaché moi-même pour des raisons familiales au monde lusophone, je ressens comme un honneur particulier la chance qui m’a ainsi été donnée. Les grandes explorations maritimes du XVe siècle ont lancé la mondialisation, dans laquelle nous sommes toujours, et qui s’est particulièrement accélérée ces dernières décennies, et le Portugal est le pays qui a lancé ces explorations. Du fait de son emplacement favorable, le plus au sud-ouest en Europe, et avec sa longue façade atlantique, mais aussi du fait de la ténacité et du courage de ses gouvernants et de ses marins, le pays apparaît comme le véritable pionnier de notre modernité. C’est un fait souvent oublié, notamment en Europe du Nord, où on a toujours à l’esprit le rôle de la Grande-Bretagne, lieu de naissance de l’industrie mécanisée au XVIIIe siècle, puis le rôle de l’Allemagne à la fin du XIXe, symbole de la puissance industrielle, lieu de la fusion entre la science et l’entreprise.

Un fait souvent oublié, surtout parce que la péninsule ibérique, après son entrée foudroyante dans l’histoire, a connu un long déclin économique à partir du XVIIe siècle. Ainsi l’image des Européens du Nord s’est brouillée, ce n’est plus l’Espagne de Charles-Quint ou Philippe II dans toute sa gloire, ni le Portugal d’Henri le Navigateur dans tout son aspect entreprenant et précurseur, mais celle de deux pays distancés par la Hollande ou l’Angleterre, en proie à de multiples blocages, qui peu à peu s’est installée, jusque vers la fin du XXe siècle en tout cas. Il est pourtant essentiel de restituer le rôle clé des puissances ibériques, et notamment celui du Portugal, si on veut comprendre quoi que ce soit au monde actuel. D’ailleurs l’héritage de ces deux siècles décisifs, le XVe et le XVIe, est toujours sous nos yeux, dans le vaste monde créé par l’Espagne et le Portugal en Amérique. La France avec sa taille et sa population considérable en Europe jusqu’au début du XIXe siècle n’a pu conserver que quelques confettis outre-mer, alors que le Portugal peut s’enorgueillir d’avoir fondé un pays continent, d’un dynamisme extraordinaire, le Brésil.

Après plusieurs ouvrages consacrés à l’histoire des faits économiques de façon plus détaillée, en trois tomes successifs : 1) Des origines à la révolution industrielle, 2) L’industrialisation au XIXe siècle, 3) Le XXe siècle, ce livre tente d’en faire la synthèse en un seul volume. Parcourir un laps de temps qui va de la révolution néolithique il y a dix mille ans à la crise de 2008-2010 implique évidemment des choix. L’ouvrage est ainsi principalement axé sur l’histoire économique du monde occidental et du bassin méditerranéen, bien qu’il aborde naturellement tous les continents, par exemple le Moyen-Orient dans l’Antiquité ou à l’époque coloniale, le monde musulman au Moyen Âge, l’Asie et l’Afrique à partir des débuts de la mondialisation aux XVe et XVIe siècles, etc. Il insiste sur cette rupture fondamentale, ainsi que l’autre rupture qu’est la révolution industrielle en Grande-Bretagne au XVIIIe siècle, et sur ses conséquences, l’industrialisation qui suit aux XIXe et XXe siècles à travers le monde.

Un premier chapitre, introductif, traite de la discipline elle-même, l’histoire économique, ses principaux courants et les grandes questions qu’elle aborde, alors que les chapitres suivants sont organisés de façon plus classique et chronologique, avec un chapitre sur l’évolution économique avant la révolution industrielle, un autre sur la révolution industrielle elle-même, puis deux chapitres sur le XIXe siècle, et trois sur le XXe. Ainsi, selon une méthode habituelle dans les manuels, la partie contemporaine fait l’objet de plus longs développements, et d’autant plus longs qu’on se rapproche de notre temps.

Le dernier chapitre et la conclusion traitent de la mondialisation actuelle et de l’évolution qui vient, au XXIe siècle. La montée des pays émergents, le rattrapage en cours, montrent que la révolution industrielle n’a pas fini de produire ses effets, nous sommes toujours en réalité dedans, même si les techniques ont bien changé par rapport au XVIIIe siècle. Il faudrait en fait l’appeler révolution technologique, puisque les premières machines de l’époque ne font qu’annoncer nos merveilleux instruments d’aujourd’hui. Pas de révolution industrielle ou technologique sans mondialisation cependant, pas de mondialisation sans la Renaissance et les grandes explorations du XVe siècle. Et pas d’exploration sans la volonté acharnée de quelques visionnaires, autour de Sagres et d’Henri, inventeurs, selon la formule de l’historien américain Daniel Boorstin, de la découverte organisée.