Les villes et l'apparition du capitalisme

La Presqu'île

La Presqu'île de Lyon, entre Saône et Rhône

 

« En Occident, capitalisme et villes, au fond, ce fut la même chose. »

Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, 1979

 

 

Introduction

 

La croissance économique moderne date de la révolution industrielle du XVIIIe siècle en Angleterre. Elle s'étend ensuite au continent européen et à l'Amérique du Nord. Les causes de ce phénomène sont assez bien étudiées : il s'agit de facteurs institutionnels (l'extension du marché et de ses mécanismes, l'autonomie et la liberté de la sphère économique) et techniques (les inventions et innovations dans les processus de production depuis le Moyen Âge en Europe[i]).

Pourquoi les facteurs institutionnels (capitalisme et économie de marché) sont-ils apparus en Occident, et pas dans les pays musulmans, en Inde ou en Extrême-Orient, plus évolués que l’Europe de l’an mille ? La réponse tient en un mot : les villes. Ce sont les libertés et franchises des villes, particulières à l’Occident, qui expliquent tout l’enchaînement des événements : villes, carrefours, marchés, liberté d’entreprendre, essor du capitalisme, révolution industrielle, croissance, hausse des niveaux de vie… Braudel (1979) se pose la question de cette réussite spécifique :

« Seul l’Occident aura franchement basculé vers les villes. Elles l’ont poussé en avant. Énorme événement, répétons-le, mais mal expliqué encore dans ses raisons profondes. » (1979, t. 1, p. 462).

La seconde origine des révolutions industrielles, la multiplication des innovations techniques, a aussi des racines politiques : l’absence d’un unique empire centralisé en Europe et au contraire la rivalité de centaines d’entités constituent une assurance pour les découvreurs que tôt ou tard leurs inventions seront appliquées, ou l’assurance pour le continent dans son ensemble qu’aucune idée intéressante ne sera perdue, car si des groupes hostiles l’empêchent ici, elle réapparaîtra ailleurs. Les villes jouent également un rôle plus important dans l’innovation pour diverses raisons qui tiennent à « la fréquence plus élevée de l’interaction humaine » qui y règne (Mokyr, 1995). D’abord la spécialisation plus poussée dans les cités, où se trouvent les meilleures spécialistes et techniciens, les universités et bibliothèques, permet aux inventeurs de se concentrer sur une difficulté précise :

« La concentration des métiers y permet une division du travail et la spécialisation de l’artisan est un moteur du progrès. » (Pietri, 1971)

Ensuite les villes doivent faire venir des marchandises de l’extérieur et donc se pencher sur les moyens d’améliorer les techniques de transport, domaine privilégié de l’innovation. Dans le même ordre d’idée, l’ouverture aux étrangers y est plus grande que dans les campagnes, puisque les cités sont des lieux de passage et des nœuds de communication, donc plus réceptives aux idées nées ailleurs.  La pression sociale est aussi moins forte et les originaux, les non-conformistes, vivier des inventeurs, vont y trouver refuge. Elles sont évidemment aussi le lieu privilégié où des externalités positives et des économies d’agglomération sont possibles et facilitent l’innovation. Enfin les marchés étant plus vastes en ville, les producteurs voient leurs coûts réduits et ont la possibilité de consacrer plus de ressources à l’invention (cf. Bairoch, 1985 ; Boserup, 1981 ; Mokyr, 1990, 1995 ; Pred, 1966).

Ainsi, à la fois les facteurs institutionnels et les facteurs techniques trouvent dans les villes un milieu propice. Mais en quoi la situation des villes différait en Occident et pourquoi ont-elles pu mieux qu’ailleurs développer les libertés économiques et les mécanismes du marché ? Répondre à cette question constitue le premier objectif de ce travail. Le second est de tenter de dénouer un paradoxe de l’histoire économique concernant les cités. Elles sont comme on vient de le dire le lieu par excellence des relations de marché, mais elles ont été aussi présentées, du fait de l’organisation corporative des activités économiques, comme des systèmes parfois hostiles au marché et au libéralisme. Qu’en est-il exactement ? Les villes ont-elles créé ou tenté d’étouffer les forces du marché ? La réponse est : les deux, mais successivement. Elles permettent d’abord cet essor au début du Moyen Âge, puis elles s’efforcent par tous les moyens de le brider jusqu’à la fin des Temps modernes, au XVIIIe siècle.

 

 

I  Orient et Occident, évolution divergente des villes

 

Les premières villes apparaissent dans la haute Antiquité, ce sont Jéricho et Chatal Yüyük en Asie mineure, au VIe millénaire avant le Christ. Le développement urbain accompagnera dès lors toute l’histoire de l’humanité, mais c’est en Europe occidentale qu’il va jouer un rôle économique unique qui tient à des facteurs politiques : l’émiettement infini de l’autorité dans le monde médiéval. L’effondrement de l’Empire romain crée un vide du pouvoir que les villes vont s’efforcer avec succès de conquérir. Elles vont obtenir des libertés pour les activités économiques (les franchises), et imposer leur autonomie aux seigneuries locales. Braudel parle de « l’invraisemblable morcellement d’une féodalité par qui pullulent de minuscules cellules ». L’empire unifié de Charlemagne, qui ne dure de toute façon que de 800 à 843, n’est qu’une fiction qui cache un chaos politique :

« Pas de langue commune ni de gouvernement central capable de coordonner son action, pas de droit unifié ni de monnaie, pas de conscience d’allégeance à une quelconque "nation"… » (Heilbroner, 1989)

Faute de base économique et donc de ressources fiscales et financières, cet « empire agricole », selon la formule de Pirenne, ne pourra durer comme l’Empire byzantin ou celui des califes de Bagdad. En réalité, le seul lien, le seul élément commun et le seul ciment dans toute cette diversité de langues, de coutumes, de monnaies, de pouvoirs qui caractérise l’Europe sera l’Église, durant tout le Moyen Âge, avec ses croyances, ses rites, ses lois, sa langue, ses impôts (la dîme est le seul impôt commun à tout le continent, elle va durer mille ans). À cette époque, dit Lewis Mumford (1961),

« c’était le marché qui était occasionnel, et l’Église dont les services étaient constants et réguliers… Les marchés se sont installés près des églises, parce que c’est là que les habitants se trouvaient le plus fréquemment ensemble ».

La division de l’Europe persistera malgré l’arrivée des États-nations et des monarchies absolues au XVIe siècle : des dizaines de pays en rivalité permanente prennent la place des milliers de seigneuries de l’époque médiévale. Cette « division politique stable » (Cosandey, 1997) serait le secret du succès de l’Occident, comme l’exprime par exemple J. Hall :

« La formule complète de la dynamique européenne est la compétition entre États forts à l’intérieur d’une civilisation unique. » (cité par Cosandey, p. 138)

Il y a encore au XIVe siècle un millier d’entités politiques en Europe, alors que les États-nations commencent à s’affirmer ; au début du XVIe siècle, on en compte 500, et finalement 25 en 1900 (Jones, 1981). Le morcellement n’a pas que des avantages – l’unité politique d’un empire permet de réaliser des économies d’échelle en réduisant et en répartissant les coûts fixes et peut aussi assurer la paix interne au lieu des conflits sans fin entre nations voisines –, mais il entretient la compétition entre les nations dans la course aux nouveautés (techniques, militaires, institutionnelles) et il évite que des décisions autoritaires néfastes et la censure ne s’imposent partout et mettent fin au progrès et aux découvertes. Lorsque l’Église de Rome fait taire les savants italiens au moment du procès de Galilée, la révolution scientifique n’en continue pas moins dans le reste du continent :

« Le système multicellulaire possédait une capacité inhérente à remplacer des pertes locales. » (ibid.)

Il est possible que « la Chine ait été à un cheveu de s’industrialiser au XIVe siècle », comme le dit Jones, mais elle ne l’a pas fait, et les spéculations sur cette éventualité relèvent de la science-fiction et non de l’histoire. On pourrait écrire un roman uchronique dans lequel les Chinois auraient traversé le Pacifique et colonisé les Amériques (qui auraient alors reçu un autre nom), puis soumis les peuples européens, mais c’est le contraire qui s’est produit. La Chine a délibérément décidé en 1430 d’abandonner ses explorations, puis même d’interdire le commerce maritime en 1480, juste au moment où les Portugais atteignaient le sud de l’Afrique. Une raison possible de cet abandon est que l’empire avait des réserves de terre vers l’ouest, ce qui n’était pas le cas du Portugal ni des autres pays en Europe vers l’est, à part la Russie. La division politique a, là aussi, joué en faveur de l’Occident[ii].

À la différence de l’Europe de l’Ouest, la Chine, l’Inde, les pays musulmans et la Russie se caractérisaient par des régimes de Palais, et non des régimes de forum[iii], dans le cadre soit d’une division politique instable, soit d’empires centralisés. Dans le premier cas, comme dans le monde arabe du XIe au XVIe siècle ou l’Inde avant l’arrivée des Moghols, ou encore dans la Chine des Royaumes combattants, des Trois royaumes ou des Cinq dynasties, on a affaire à une collection d’États faibles ne réussissant jamais à constituer des nations durables. Dans le second cas, les empires, ressemblant à l’Empire romain, sont des despotismes militaires imposés – des « pompes à finance » suivant l’expression de Jones (1981) qui rappelle le fameux « crochet à phynances » du père Ubu –, car ils résultent d’une invasion par des peuples venant des steppes (Mongols et Manchous aux XIIIe et XVIIe siècles en Chine, Moghols au XVIIIe en Inde, Ottomans au XVe au Proche-Orient).

La Chine est restée tout au long de son histoire un empire centralisé (à l’exception des périodes citées ci-dessus) : aucune province n’a pu se constituer en nation indépendante car aucune ne possédait de frontières naturelles capables de la protéger. La forme de vague cercle géographique de l’empire du Milieu explique les tendances centripètes au plan politique. L’Europe est restée une mosaïque alors que l’homogénéisation culturelle en Chine date du IIe siècle avant J.-C. Dès le premier grand empire, celui des Han, fondé par Qin Shi Huangdi en - 221 qui donne son nom au pays, la tradition est établie comme le rapporte l’historien Sima Qian[iv] au siècle suivant :

« Il ne donnait pas sa confiance aux ministres éprouvés et ne contractait pas de liens étroits avec les gens de valeur et le peuple. Il abandonna la ligne de conduite suivie par les rois et établit son pouvoir autocratique. Il interdit les écrits et les livres et rendit impitoyables les châtiments et les lois. Il fit de la tyrannie le fondement de l’empire. »

Le mode de production asiatique qui prévaut en Chine se caractérise dès lors par l’autorité puissante du pouvoir central dans les dynasties successives qui tentent d’établir une pax sinica. La nécessité de construire et de coordonner de grands travaux hydrauliques a donné naissance à des sociétés faites « de hordes de paysans dragonnés par des élites répressives » (Jones). Les villes n’ont pas d’indépendance, et « l’air de la Chine ne rend personne libre » (Elvin, cité par Bairoch, 1985, p. 469-470). La monopolisation du commerce par l’État, l’absence de protection des marchands, l’insécurité de la propriété[v], les pratiques de confiscation, les abus de l’autorité, les taxations excessives sont relatés par tous les observateurs. Jones (1981) rapporte que les poètes sous les Ming n’osaient même pas évoquer les calamités naturelles de peur qu’on y voie une critique de la tyrannie ; de même les hauts fonctionnaires et grands dignitaires prenaient la précaution de faire des adieux à leur famille tous les matins avant de se rendre au palais. Le lacet de soie est un procédé de gouvernement fréquent. Jones parle « d’organisations politiques qui auraient pu extraire du sang des pierres… » On retrouve cette situation ailleurs en Asie, comme aux Philippines, selon l’observation du corsaire-explorateur William Dampier (1652-1715), auteur en 1691 d’un Voyage autour du monde. Il note à Mindanao :

« La paresse de ces gens ne vient pas tant de leurs inclinations naturelles que de la sévérité de leur prince (un sultan islamique) qu’ils ont en terreur car il les traite de façon arbitraire, leur prenant tout ce qu’il peut, ce qui réduit leur activité, leur volonté de posséder quoi que ce soit, sauf ce qu’ils peuvent porter de la main à la bouche. » (cité par Jones, 1981)

Au XVIIIe siècle également, Montesquieu et Adam Smith considéraient que les systèmes politiques asiatiques condamnaient tout progrès économique :

« En Asie, on a toujours vu de grands empires ; en Europe, ils n’ont jamais pu subsister… C’est ce qui a formé un génie de liberté, qui rend chaque partie très difficile à être subjuguée et soumise à une force étrangère, autrement que par les lois et l’utilité de son commerce. Au contraire, il règne en Asie un esprit de servitude qui ne l’a jamais quittée. » (Esprit des lois, 1748)

« Dans ces infortunés pays, où les hommes sont en permanence dans la crainte de la violence de leurs supérieurs, ils enterrent ou cachent fréquemment une grande partie de leurs richesses, une pratique commune en Turquie, en Hindoustan et, je crois, dans la plupart des autres États de l’Asie. » (Richesse des nations, 1776)

Les villes sont nombreuses et anciennes en Extrême-Orient : la Chine contient la moitié de la population urbaine du monde jusqu’en 1800, et un historien peut affirmer : « L’histoire urbaine mondiale prémoderne est surtout une histoire chinoise » (cité par Jones), mais aucune autonomie ne leur est accordée par les gouvernements centraux. Les améliorations en infrastructures sont limitées, les maisons sont basses même dans le centre car le luxe de hautes demeures « serait indécent face à la maison de l’empereur » (Braudel). À Hanoi au XVIIe siècle, on compte un million d’habitants, mais c’est « une ville de huttes en pailles et de ruelles boueuses, dirigée par des mandarins d’une rapacité impitoyable » (Jones). Ainsi les villes n’ont pu produire en Asie une « classe moyenne » d’ouvriers qualifiés, de commerçants, d’artisans et de bourgeois prêts à défendre leurs libertés :

« Aucune autorité indépendante ne représente une ville chinoise dans son ensemble, face à l’État ou face à l’éclatante puissance des campagnes… La ville, résidence des fonctionnaires et des seigneurs, n’est la chose ni des métiers, ni des marchands ; aucune bourgeoisie n’y grandit à l’aise. » (Braudel, 1979, t. 1, p. 462)

En Inde, on a affaire à « des communautés villageoises atomisées » où la religion « assigne à chacun sa place et sa fonction » (Jones) ; « Rien de ce qui fait l’unité de la Chine n’existe : la langue commune, la culture, la race, la tradition d’unité politique » (ibid.). L’unité imposée par le régime Moghol turco-afghan du XVIe au début du XVIIIe ne va pas favoriser le développement économique, car le régime est le plus oppressif qui soit : une société de luxe et de gaspillage pour l’élite, une exploitation forcenée des paysans, une insécurité totale pour les échanges, « un pouvoir absolu qui corrompt les hommes absolument » (Jones). Les sultans musulmans font tout ce qu’il est possible de faire pour décourager l’activité économique et tracasser la vie quotidienne des simples individus. Braudel (1987) parle de « la misère effroyable, constante contrepartie du luxe des vainqueurs, des splendeurs des palais et des fêtes de Delhi… Une politique systématique de terreur. La cruauté est quotidienne : incendies, exécutions sommaires, condamnations à la crucifixion ou au pal, caprices sanguinaires… » Dans ce contexte, aucune initiative n’est possible, l’Inde devient tout simplement « un enfer pour l’homme ordinaire » (Moreland, cité par Jones, 1981), aucun développement de villes indépendantes n’est envisageable. Elles n’existent pas en dehors du souverain ; Braudel (1979) rapporte ainsi qu’en 1963, lorsque le grand Moghol Aurangzeb quitte Delhi pour le Cachemire, toute la ville ou presque, des centaines de milliers de gens le suivent comme un seul homme, car ils ne sauraient survivre « sans ses grâces et ses générosités » !

Dans le monde arabe et perse, de même qu’en Inde, les villes n’ont guère d’autonomie par rapport aux princes : à chaque nouvelle dynastie, des cités sont créées de toute pièce comme Bagdad (Abbassides), Fès (Idrissides), Le Caire (Fatimides), Marrakech (Almoravides), tandis que d’autres sont détruites tout aussi soudainement.

« Quand les empires s’écroulent, des villes analogues à celles de l’Europe médiévale surgissent, un instant maîtresses de leur destin. Alors se marquent de belles heures de la civilisation islamique, mais ces relâches n’ont qu’un temps… La règle, c’est la ville du prince, souvent du calife, ville énorme : ou Bagdad ou Le Caire. » (Braudel)

Cette absence d’autonomie par rapport aux villes occidentales s’explique d’une part parce que l’autorité centrale ne va pas s’effacer comme en Europe après la chute de l’Empire romain, mais au contraire se renforcer avec les califes (même si l’unité arabe disparaît assez vite du fait de l’immensité des territoires) ; et d’autre part parce que les villes existaient avant la conquête arabe et qu’elles subissent la loi des nouveaux arrivants (« une classe dominante immigrée qui monopolisa les pouvoirs politiques et aussi, souvent, économiques », Bairoch). Dans ces pays, selon Braudel, on trouve de grandes cités distantes les unes des autres et très étendues, car, de même qu’en Asie, « l’Islam défend les maisons hautes, marque d’un orgueil haïssable » (1979). Elles se caractérisent par « un inextricable lacis de ruelles mal entretenues. On utilise au mieux la pente pour que pluie et ruisseaux se chargent tout seuls de la voierie » (ibid.).

Le monde musulman bascule de périodes stables au plan politique (750 à 1050/1500 à 1800) dans le cadre de grands empires, à des périodes d’instabilité chronique, de « division politique instable » (1050 à 1500), où règne un chaos total (« un ballet indescriptible de sultanats et d’émirats, tous plus précaires les uns que les autres. Jamais de frontières fixes, jamais de continuité » (Cosandey, 1997). Mais dans aucune des deux périodes, ni des États-nations durables (la « cristallisation de l’Islam en nations », ibid.) ni des villes indépendantes n’ont pu se créer, contrairement à l’Occident. Le déclin économique final du monde arabe peut s’expliquer par divers facteurs comme la perte du monopole des épices[vi] quand les Portugais arrivent en Inde (1498), l’éloignement du commerce atlantique, mais aussi la faiblesse des ressources de régions souvent désertiques et pauvres en minerais. Les lacunes sont évidemment exploitées par ses ennemis : ainsi les royaumes chrétiens font tout pour limiter les exportations de fer, de bois et des grains vers les pays d’Islam, surtout pour empêcher le développement de la flotte (Jones). Un problème technologique fascinant[vii] est étudié par Bulliet (1975), qui pourrait expliquer en partie le retard et le déclin musulman vis-à-vis de l’Europe après le Moyen-Âge : la roue est abandonnée au profit du transport à dos d’animal (plus efficace dans les régions désertiques). Mais curieusement, même dans les villes où les charrettes, brouettes et autres engins roulants garderaient un avantage évident, ces modes de transport sont délaissés au profit des ânes, chevaux, dromadaires et chameaux. On ne peut s’empêcher de voir là une régression par rapport à l’Antiquité qui avait inventé la roue, régression qui peut s’expliquer par le fait que les conquérants arabes puis turcs, peuples nomades et guerriers, sont moins raffinés et avancés au plan technologique que ceux qu’ils avaient conquis (Perses, Égyptiens, Berbères, Grecs, Palestiniens, etc.). En Occident, au contraire, les voitures sont présentes partout et forcent les édiles à élargir les villes :

« En Europe, quand la voiture fait son entrée massive au XVIe siècle, elle pose des problèmes urgents, oblige à une chirurgie urbaniste » (Braudel).

Les auteurs de l’époque s’en émeuvent : « L’univers a des roues » annonce John Stow en 1528, et Thomas Dekker[viii] se plaint au début du XVIIe siècle « qu’en chaque rue charrettes et carrosses font un bruit de tonnerre, à croire que le monde marche sur des roues » (cités par Braudel, 1979, t. 1, p. 440).

La Russie rentre également dans cette grille explicative : un empire centralisé autoritaire qui va étouffer les prérogatives des villes et empêcher ainsi toute forme de développement capitaliste pendant des siècles. Par exemple, Novgorod (littéralement ville nouvelle), république commerçante prospère, fondée par les Vikings (Varègues) en 860, comptoir de la Hanse au Moyen Âge, gouvernée par son assemblée de marchands et notables, va d’abord être soumise à un tribut par Alexandre Nevski (1220-1263) en 1242. Elle est ensuite pillée en 1477 par Ivan III (1462-1505) qui supprime les droits de la cité dans son entreprise de rassembler sous son autorité toutes les provinces de la Russie. « Exécutions, déportations, confiscations se succédèrent… le prince est tout de suite là, comme l’ogre de la fable », nous dit Braudel. Elle sera enfin détruite en 1570 et ses habitants passés au fil de l’épée sur l’ordre d’Ivan le terrible (1547-1584). De plus, en Russie, des campagnes stagnantes ne peuvent livrer qu’une faible production, ce qui empêche naturellement le développement des villes : « Pas de surplus campagnard vigoureux, alors pas de villes vraiment à l’aise » (Braudel, 1979, t. 1, p. 460).

 

 

II  L’air de la ville rend libre (Xe-XIVe siècles)

 

2.1. La montée des villes en Europe au Moyen Âge

 

Après la chute de l’Empire romain les villes s’étiolent en Occident jusqu’au renouveau du IXe siècle. Certaines disparaissent même totalement, Fossier (1970) parle d’une « pause dans l’histoire urbaine » durant laquelle « le marchand est un homme seul, qui agit en colporteur… un errant », le plus souvent étranger, Grec, Syrien, Frison, Juif. Rome passe de plus d’un million d’habitants au Ve siècle à 300 000 au VIe, 50 000 au début du VIIIe et 35 000 en l’an 1000 (Bairoch, 1985). Les cités gallo-romaines voient « leur population baisser dans des proportions effarantes… Elles se sentent bientôt au large dans leurs enceintes, et prennent un aspect semi-rural avec des jardins, des animaux, de la volaille… » (Imbert). C’est la ville à la campagne, selon le rêve d’Alphonse Allais. Ou encore :

« Dans les villes dépeuplées, la population en est venue à produire elle-même, dans les champs voisins, de quoi subvenir à ses besoins ; l’économie de subsistance gagne les cités. » (Pietri, 1971).

Les envahisseurs germaniques, qui « convoitent ces régions bénies où la douceur de l’air et la fécondité de la nature s’allient à la richesse et au charme de la civilisation » (Pirenne), établissent ce que Fossier appelle des États rustiques, car « ils ne se sentaient pas à l’aise dans les villes[ix] », et les rois mérovingiens « fuyaient les cités sans eau pour des villæ au bord des rivières… le palais urbain ne servit plus qu’aux cérémonies » (Fossier, 1970). De même pour les princes carolingiens, « leurs palais ne se trouvent pas dans les cités ; ils se trouvent sans exception à la campagne ». Aix-la-Chapelle, par exemple, n’est que « la résidence favorite de l’empereur… Elle ne devait devenir une ville que quatre siècles plus tard (Pirenne, 1971). Cette époque « n’a connu de villes ni au sens social, ni au sens économique, ni au sens juridique de ce mot… Les cités et les bourgs ne sont que des places fortes ou des chefs-lieux d’administration. Leurs habitants ne possèdent ni droit spécial, ni institutions propres » (ibid.).

Selon la thèse de Pirenne (1970) la conquête arabe en coupant la Méditerranée en deux dans le sens Est-Ouest met fin aux échanges qui s’étaient maintenus après la chute de Rome[x] et contribue au déclin des villes. On ne réalise plus de constructions qu’en bois jusqu’au XIe siècle… La population européenne baisse dans son ensemble dans cette phase de repliement (de 48 millions au IIIe siècle à 32 en 800, selon les estimations de Bairoch, 1985) accentuant par là la chute de la population urbaine.

Après 800 et surtout aux Xe-XIe siècles, on assiste à un renouveau des villes, d’abord en Italie, puis vers le Rhin (Bonn, Strasbourg, Cologne), en Flandre, et enfin en France, en Angleterre, dans la Baltique. Au tournant de l’an mille, « les villes gallo-romaines sortent de leur torpeur » (Imbert), de nouvelles cités apparaissent comme Bruges (dès le IXe siècle), Montpellier (985), Ypres (1066), Anvers, Lille (1054)… Pour le grand spécialiste de cette période, Georges Duby (1973), la véritable rupture se situe cependant plus tard, vers 1180 :

« Les indices d’une mutation se multiplient dans les deux dernières décennies du XIIe siècle, ce qui incite à situer à ce moment l’un des principaux tournants de l’histoire économique européenne… Ce paraît être le moment où, décidément, partout, et non seulement en Italie, la vitalité urbaine l’emporte sur celle des campagnes… le paysan cède au bourgeois le rôle d’animateur. »

Le Goff (1980) parle d’une explosion urbaine dans la période 1160-1210. Cette première expansion se poursuit jusqu’en 1300 : si la population double en France, celle des villes triple dans le même temps. Paris passe de 20 000 à 110 000 habitants entre 1000 et 1200, Venise de 45 000 à 70 000, Londres de 25 000 à 40 000 et Cologne de 20 000 à 50 000[xi]. En Europe (à l’exception de la Russie), le taux d’urbanisation (population des villes de plus de 5 000 habitants), irait de 7  % en 800, à 10  % en 1300 et 12  % en 1750, selon Bairoch (1985). Pour Mokyr (1995) le premier complexe urbano-industriel pur apparaît au XIIIe siècle dans les Flandres, un « archipel de villes », d’Anvers à Zeebrugge et de Bruges à Gand[xii], en passant par Arras, Lille, Douai, Dunkerque et Ostende. L’autre région urbanisée est la Toscane (Florence, Pise, Sienne, Lucques, etc.) également centre important de production textile.

Le rôle des marchands itinérants a été d’abord mis en avant par Pirenne (1895, 1898, 1927) pour expliquer ce renouveau : la reprise du commerce entre les régions vers le Xe siècle pousse les mercatores à constituer des dépôts pour la mauvaise saison, ce qui formera des « noyaux préurbains » à l’origine des bourgs et faubourgs lorsqu’ils se fixent à l’extérieur d’une ville ancienne et se sédentarisent. Cette thèse est depuis longtemps contestée (cf. Mumford, 1961, p. 253) et maintenant abandonnée (par exemple Roux, 1994, p. 21) pour une explication basée sur les progrès ruraux : « Au milieu du XIIe siècle, la réussite agricole s’était avancée assez loin pour susciter la floraison des villes. » (Duby)

C’est bien l’essor des campagnes, la hausse de la productivité grâce aux nouvelles techniques de culture, l’apparition d’un surplus, l’augmentation générale de la population, qui permettent la montée urbaine. De nouvelles activités, artisanales, industrielles, commerciales et autres liées aux services, sont autorisées par ce surplus, et se regroupent dans les anciennes cités romaines ou des centres urbains plus récents comme ceux des Flandres. L’artisanat quitte les campagnes (le domaine) pour retourner en ville, mouvement inverse de celui qui démarrera au XVIe siècle (voir ci-après). Mais l’essor urbain à son tour renforce les progrès agricoles, car des débouchés nouveaux en ville s’offrent aux paysans, qui peuvent y écouler leur excédent avec profit. Et comme les redevances seigneuriales sont fixées à des niveaux immuables par les coutumes, « l’augmentation de la rente foncière ne profite qu’au tenancier » (Pirenne). De cette façon l’esprit urbain se répand et il va « bientôt s’insinuer jusqu’au fond des campagnes » (Duby).

La ville se compose du bourg et de la cité, cette dernière est le noyau initial autour de l’église et du château, le bourg est la ville nouvelle qui se développe en dehors de ses murs. Le faubourg en est littéralement une extension (forisburgus[xiii], à l’extérieur du bourg). La banlieue est la zone où s’exercent les droits (ban) de la ville.

Ce sont les faubourgs qui connaissent l’expansion la plus spectaculaire avec le développement des échanges, dépassant en importance la cité et le bourg, et donnant naissance aux institutions municipales. Le bourgeois qui n’est encore que l’habitant du bourg, ou citadin, sera le futur symbole du capitalisme, comme le notent Rosenberg et Birdzell (1989) :

« L’étymologie commune aux termes bourgeois[xiv] et burgher suggère une liaison intime entre le phénomène urbain et un capitalisme encore à venir… La naissance du capitalisme, avec ses rapports juridiques, institutionnels et sociaux particuliers, peut difficilement se concevoir en dehors de l’urbanisation. »

Bairoch distingue les villes commerciales dont les cités-États italiennes sont le modèle, les villes industrielles comme les villes drapières des Flandres et les villes administratives, c’est-à-dire les capitales régionales et nationales. Mais toutes les villes au Moyen Âge et aux Temps modernes possèdent peu ou prou les trois aspects, commerce, industrie, administration, même si l’un d’eux domine. Elles diffèrent en cela des villes de l’Antiquité qui sont plus des centres de civilisation (comme l’étaient Rome, Athènes ou Alexandrie) que des centres d’activité économique. Heilbroner souligne la différence entre les villes médiévales qui reçoivent des matières premières, les transforment et les revendent, et les villes antiques, centres parasites qui ne font qu’importer des biens de luxe sans rien produire en échange. En outre, les villes du Moyen Âge sont les premières dans l’histoire à reposer sur une classe de citoyens libres, producteurs ou marchands travaillant sur base plus ou moins égalitaire, sans avoir besoin d’une classe inférieure servile comme les cités antiques. Enfin le réseau commercial des villes du Moyen Âge va bien au-delà des villes romaines, il s’étend jusqu’au nord de l’Europe, jusqu’à la mer du Nord et la Baltique :

« Le Sund, qu’aucun bâtiment de commerce romain n’avait franchi, est animé du passage continuel des bateaux. » (Pirenne)

Deux mouvements d’échanges maritimes, l’un au sud de la Méditerranée animé par Venise, l’autre au nord animé par les villes hanséatiques, dans « les deux mers intérieures qui enserrent entre elles les côtes si admirablement découpées du continent européen » (Pirenne), se rejoignent à l’ouest par les Flandres et les foires de Champagne, à l’est par la Russie et la mer Noire.

 

 

2.2. Leur émancipation

 

Pour Braudel (1979, t. 1, p. 450) le miracle de l’Occident vient du triomphe des villes face au pouvoir : « D’ordinaire l’État gagne, la ville reste alors sujette et sous une lourde poigne. Le miracle avec les premiers grands siècles urbains d’Europe, c’est que la ville ait gagné pleinement, au moins en Italie, dans les Flandres, et en Allemagne. Elle a fait, pour un assez long temps, l’expérience d’une vie à part entière, colossal événement… Les villes organisent l’industrie, les métiers, inventent ou réinventent le commerce au loin, la lettre de change, les premières formes de sociétés marchandes et de comptabilité ; inaugurent aussi, et vite, leurs luttes de classe… Une mentalité nouvelle se met en place, celle en gros du premier capitalisme encore hésitant d’Occident, ensemble de règles, de calculs, art à la fois de s’enrichir et de vivre… Toute ville se veut un monde à part. Fait saillant : du XVe au XVIIIe siècle, toutes ou presque ont leurs remparts… « Symbole extérieur de l’effort conscient vers l’indépendance et la liberté ». Dans quelques pays seulement cette protection a été superflue… Dans les îles Britanniques, par exemple, pratiquement pas de fortifications urbaines ; elles se sont épargnées ainsi, disent les économistes, bien des investissements inutiles. » (1979, t. 1, ch. 8)

De même, selon Heilbroner, avant le Moyen Âge occidental, « dans toutes les civilisations les villes étaient les avant-postes du gouvernement central. Maintenant, pour la première fois, elles existaient comme des entités indépendantes en dehors de la structure du pouvoir politique. Ainsi elles durent définir pour elles-mêmes un code juridique, des comportements sociaux et des institutions pour se gouverner qui finiraient par remplacer ceux du monde féodal des campagnes. »

Le Moyen Âge invente donc un nouveau système institutionnel, celui des libertés citadines, face au système des relations féodales-seigneuriales issu du passé. L’évolution de la société européenne, qui abandonnera progressivement les contraintes médiévales et passera du statut au contrat, est annoncée par les villes, les premières à établir de telles conventions. Au début, elles ne sont pas administrées : Fossier parle du vide de la gestion urbaine et de l’absence d’autorité politique, mais ce vide va être progressivement comblé. L’émancipation commence au Xe siècle et gagne toute l’Europe au XIIe. Les seigneurs contribuent à la création de villes nouvelles (bastides, sauvetés, villes neuves) « qu’ils dotent de franchises pour y attirer les habitants » (Mourre, 1996). Leur juridiction s’étend aux cités (elles font toutes partie d’une seigneurie), et ils vont accorder ou vendre « à tous ceux qui résidaient dans la ville la liberté personnelle, condition minima d’un commerce et d’une industrie libres » (Fossier). Si les nobles et les évêques renoncent ainsi à une partie de leurs pouvoirs, c’est en contrepartie d’une assurance de revenus. Des chartes d’affranchissement sont ainsi négociées entre les bourgeois et le seigneur. C’est le cas de Rouen qui obtient une charte d’Henri II Plantagenêt en 1160 ; elle servira ensuite de modèle pour d’autres villes (Bordeaux, Tours, Angers, etc.). Dans ces chartes, on a en même temps des libertés individuelles et des libertés économiques, qui sont d’ailleurs liées. La liberté des citadins est affirmée : liberté d’aller et de venir, de choisir sa résidence, affranchissement des serfs. Avec la liberté personnelle va la liberté de posséder le sol et les demeures qui y sont bâties : la terre domaniale se transforme en propriété libre (« la tenure urbaine devient ainsi tenure libre », Pirenne) et le capital immobilier est échangeable sur un marché. Les propriétés se vendent ou se louent : « En vendant une rente sur sa maison, le bourgeois se procure le capital liquide dont il a besoin ; en achetant une rente sur la maison d’autrui, il s’assure un revenu… Il fait un placement à intérêt. » (ibid.)

Le montant des impôts seigneuriaux (tailles, aides, taxes sur la circulation des marchandises et les marchés, tonlieux) est limité pour ne pas entraver l’essor du commerce, et des impôts transparents et prévisibles sont fixés par les institutions urbaines. Les redevances féodales (corvées, péages, droits divers et monopoles commerciaux du seigneur) sont supprimées. Une justice propre à la ville et plus équitable, qui garantit la paix et la sécurité des échanges, remplace les jugements primitifs du type ordalie ou duel judiciaire. Enfin l’autonomie politique est arrachée par les villes. En définitive, la libre circulation des biens et des personnes se renforce et permet « la généralisation du marché monétaire à l’échelle de la ville » (Roux, 1994).

On a le plus souvent des accords pacifiques (achat de franchises), mais il y a aussi des révoltes armées contre les seigneurs ou les évêques suzerains, comme à Cambrai (1076) qui forme la première commune, à Laon (1116), à Gand (1127), à Worms ou Cologne au tournant du XIe au XIIe siècle. Parfois elles sont écrasées et la formation d’une commune est empêchée : c’est le cas au Mans en 1070 (cf. Roux, 1994). Le principal ennemi des villes, comme le remarque Fossier, est le pouvoir ecclésiastique parce qu’il condamne les pratiques commerciales. Il va tout faire pour éviter les franchises qui limitent son autorité et les conflits les plus violents opposent les communes à l’Église. Mais dans la plupart des cas, elles parviennent à s’affranchir et se déclarent autonomes, comme les communes jurées dans le nord de la France, ou les villes de consulat du Midi (Marseille, Arles, Nîmes, etc.), qui deviennent de fait « de véritables petites républiques indépendantes » (Imbert, 1965). Les consuls sont, comme en Italie, « des magistrats chargés de l’administration des cités » (Pirenne). Dans d’autres situations la ville devient « seigneurie collective » (Pietri) : elle ne dépend plus d’un seigneur mais directement du roi ou de l’empereur à qui elle envoie un contingent de bourgeois armés ; elle dispose de ses finances et lève des impôts pour les dépenses communales. Ainsi Besançon, ville épiscopale depuis 1041, s’affranchit de l’autorité de l’archevêque en 1290 et se constitue en commune, puis en ville libre impériale, « sorte de république urbaine ayant le droit de lever des impôts, de rendre la justice, d’assurer sa police, même de conclure des traités d’alliance… et de frapper monnaie à ses armes » (Braudel, 1986). Maastricht joue sur sa double sujétion, vis-à-vis de l’évêque de Liège et en même temps du duc du Brabant, au point de construire un accès à l’hôtel de ville par un double escalier pour éviter le conflit de préséance, et forger un dicton : « Un seigneur, Oh, Seigneur ! Deux seigneurs, très bien ! » (Jones, 1981). On pourrait multiplier les exemples de ce mouvement d’émancipation : Reims et La Rochelle se transforment en communes en 1139 et 1174, Saint-Omer en 1164, Londres obtient d’élire son maire en 1215, Toulouse est dirigée par ses capitouls en 1176, Genève devient commune en 1309 et s’affranchit en 1387, Amsterdam avec seulement 2000 habitants reçoit sa première charte en 1300, Copenhague en 1250…

Dans le Saint Empire romain germanique, entre le Xe et le XIIe siècle, l’empereur octroie des privilèges (littéralement, lois privées) : « Quiconque, d’où qu’il vienne, quelle que soit sa condition, serait membre de la ville dès lors qu’il s’y fixait » (Max Weber, 1923). La faiblesse croissante du pouvoir impérial renforce celui des villes. Dans cette évolution, les seigneurs locaux affrontent les autorités centrales : celles-ci tendent à favoriser la source de leurs revenus, les cités, tandis que les premiers s’y opposent car elles attirent les serfs et qu’elles empiètent sur leur pouvoir politique dans les zones où finissent les faubourgs et où commence la campagne. Pour les serfs enfuis vers les villes, il fallait attendre un an et un jour pour que leur seigneur perde tout droit sur eux (charte de Lorris en 1155, cf. Pietri, p. 750), d’où le dicton allemand : « Die Stadtluft macht frei ». Les villes permettent donc un nouveau départ pour les plus audacieux qui quittent la terre et leurs chaînes, situation comparable, selon Mumford (1961), à ce que l’Amérique pouvait offrir aux émigrants du XIXe siècle :

« En combattant, en marchandant, en achetant directement, ou une combinaison des trois, les villes gagnèrent le droit de tenir un marché régulier, où des lois particulières s’appliquaient, le droit d’émettre une monnaie, d’établir des poids et mesures, le droit pour ses citoyens d’être jugés dans des tribunaux locaux, sous des lois et règlements propres, et le droit de porter des armes. Ces droits, qui appartenaient autrefois au château, appartenaient maintenant à la cité, et chaque citoyen avait une responsabilité en les exerçant. »

Les villes libres se multiplient en Allemagne et certaines obtiennent aussi par les armes leur indépendance : ainsi les cités de la Hanse infligent une défaite militaire au roi du Danemark en 1370, qui consacre leur autonomie.

En Italie, les cités-États – par exemple Florence, Pise, Gênes, Bari, Amalfi et bien sûr Venise[xv] – profitent de l’absence totale d’un pouvoir central et du commerce avec l’Orient. Gênes devient autonome dès 959 et se donne des institutions stables en 1122. Milan obtient son indépendance du seigneur local en 1035 par les armes, puis elle est défaite par l’empereur Frédéric Barberousse en 1158 et 1162 : il réduit les libertés et finit par la ravager. Mais les villes lombardes (Mantoue, Milan, Crémone, Bergame) se liguent contre l’empereur en 1167 et lui infligent en 1176 une défaite à Legnano qui établit leurs libertés (voir Roux, 1994). Hicks (1969) insiste sur l’importance de ces villes-États dans la naissance du capitalisme, on ne les trouve qu’en Occident :

« Le fait que la civilisation européenne soit passée par une phase de cités-États explique en grande partie la divergence entre l’histoire de l’Europe et l’histoire de l’Asie. La raison pour laquelle l’Europe a connu une telle forme d’organisation est d’ordre essentiellement géographique. La cité-État européenne est un cadeau de la Méditerranée… elle est riche en côtes déchiquetées, en îles, en promontoires et en vallées… faciles à défendre… alors que l’Asie n’a pas grand-chose à offrir de comparable. »

La multiplication des villes libres en Italie du Nord est un phénomène unique dans l’histoire, les villes italiennes acquièrent une souveraineté totale, à la différence des autres cités médiévales qui ont négocié leurs libertés et restent intégrées à une monarchie, un comté ou un duché. Toynbee dans A Study in History (1934) nous rappelle qu’en 1300, il y a plus d’États indépendants dans la moitié nord de l’Italie qu’il y en avait dans le monde en 1933.

 

Finalement, partout en Europe occidentale, « dès la première moitié du XIIe siècle, dans toutes les agglomérations marchandes, villes franches ou communes, le mouvement a triomphé : les cités ont obtenu des « franchises » inscrites dans une charte à laquelle le seigneur jure fidélité » (Pietri). Les citadins créent des institutions pour gérer la cité, les premières municipalités, et aussi les structures corporatives de production. Le sceau de la cité symbolise son autorité indépendante. Les première formes, les communes, ne sont au départ que des « associations de bourgeois qui se lient les uns aux autres par un serment d’aide mutuelle[xvi]… L’organisation communale favorisait une action concertée en faveur de l’affranchissement urbain » (Pietri, 1971). Le Conseil de la commune s’occupe de tous les aspects de la gestion d’une ville : finances (amendes, impôts, sur le revenu ou indirects – accise), commerce, ravitaillement, travaux publics, défense, réglementations de tout type, écoles, hospices, etc. Jamais la solidarité, le dévouement au bien commun n’ont été aussi forts que ceux de cette bourgeoisie naissante. Pirenne les compare à l’esprit de Rome au temps de la République, ou celui des cités grecques du Ve siècle, et les cathédrales, élevées avec « l’empressement joyeux » des bourgeois pour embellir leur ville, ont été pour le Moyen Âge ce que les temples furent pour l’Antiquité.

Bairoch (1985) suggère que les villes du Moyen Âge annoncent les institutions démocratiques :

« (Elles) sont devenues des mondes libres où s’instaurèrent des gouvernements relativement démocratiques. Mondes mêmes très libres et très démocratiques si on les oppose à la société rurale qui était dominée par le servage et le féodalisme. » (1985)

Un signe évident en est l’application en ville de la règle : Quod omnes tangit ab omnibus tractari et approbari debet (Ce qui concerne tout le monde doit être discuté et approuvé par tous, cité par Roux, 1994). Cependant le fonctionnement des institutions est loin encore d’être démocratique : "Parler de « démocratie urbaine » au Moyen Âge est une fiction" (Fossier, 1995). Par ailleurs, les monarques soutiennent le mouvement communal parce qu’ils voient dans les villes des alliées dans leur lutte contre la féodalité. Pour Max Weber (1923) :

« La ville comme collectivité communale ne se trouve pas hors d'Occident. L'élément décisif, qui fait qu'elle pos­sède cette caractéristique, se traduit au Moyen Âge par un droit et une juridiction propres et par l'existence d'une auto­rité administrative spécifique disposant d'une latitude plus ou moins grande. »

Les raisons de cette particularité résident pour lui dans la né­cessité de la défense, propre à l'Occident, car ailleurs, en Chine, en Inde ou dans les pays musulmans, « l'armée du prince était une création plus ancienne que la ville ». Par exemple, dès l'Antiquité, la cité grecque formée de citoyens se heurte aux armées de l'Em­pire perse, ou les armées corporatives des villes médiévales lut­tent contre les seigneurs locaux ou les princes pour affirmer leurs franchises. Les bourgeois, au Moyen Âge, contrairement à l'image qu'ils donnent maintenant, sont des bourgeois armés, toujours prêts à défendre leurs libertés au péril de leur vie (Duby constate que « le peuple bourgeois est plus familier aux armes et beaucoup mieux harnaché pour le combat que ne le sont les paysans »). Ce vieux droit de s'armer a été conservé en Suisse, note Mumford (où chaque citoyen après l'entraînement militaire rapporte armes et équipements chez lui), ainsi qu'aux États-Unis où on peut aujour­d'hui en voir les effets néfastes. La deuxième raison, selon Weber, tourne autour de facteurs religieux qui empêchent en Orient l'ap­parition de villes indépendantes : le pouvoir des prêtres, le rôle des castes, l'influence du surnaturel – face à une plus grande liberté sacerdotale et mobilité entre classes, un rejet de la magie par le judaïsme et le christianisme, en Occident.

Adam Smith propose, pour expliquer l'apparition du marché au Moyen Âge, sa « bauble thesis » (selon l'expression de Jones, 1981) qui peut s'énoncer ainsi : les seigneurs terriens des siècles obscurs au tout début du Moyen Âge, pour acquérir les rares produits « de luxe » auprès des marchands ambulants (en fait, au départ, des babioles – bauble –, bijoux de pacotille, verroterie, soieries, etc.), ont besoin d'argent et commencent à exiger de leurs tenanciers (par la force si nécessaire) des paiements en espèce plutôt qu'en nature ou en services. Les serfs vont donc être amenés à produire plus et vendre le surplus au marché pour obtenir du liquide et payer leurs redevances. Comme le dit Jones : « De façon ironique, le pouvoir brutal a été le levier qui a extrait la société hors de sa litière de non-marché ». La machine est lancée, avec les éléments suivants : la monétarisation croissante, des gains de productivité qui permettent à certains de quitter la terre, la création ou l'extension des villes, la protection juridique, des droits de propriété mieux établis, une consommation qui augmente et se porte sur des biens plus variés, des seigneurs féodaux qui se po­lissent, deviennent plus raffinés et se transforment finalement en propriétaires terriens, etc.

Le commerce international réapparaît, avec en Europe deux facteurs stimulants qui sont moins présents en Orient : d'abord une diversité et complémentarité plus grandes des régions qui ne trouvent pas toutes les ressources nécessaires chez elles et dépen­dent donc des autres (le sel et le vin du sud contre le bois et les minerais du nord[xvii], le poisson des pays atlantiques contre le blé de l'est, etc.) ; et par ailleurs des coûts de transport plus bas pour des raisons géographiques (l'Europe est une péninsule pénétrée par la mer et non une partie de continent massive comme la Chine ou l'Inde).

Une grande réforme monétaire facilite également les échan­ges. Le monopole royal de l'émission des pièces est établi par les Carolingiens en 755 ; de nombreuses exceptions seront d'ailleurs accordées au fil du temps, amenuisant ce privilège et rétablissant l'anarchie des monnaies, propre au Moyen Âge, surtout en Fran­ce[xviii]. La livre est définie en argent, au lieu de l'or[xix], sous Charlemagne en 794 ; elle est alors divisée en 20 sous, et chaque sou en 12 deniers (jusqu'à la décimalisation sous la Révolution) ; le de­nier vaut 1,7 g d'argent. La réforme permet un développement des échanges, car le denier et le demi-denier autorisent des transactions plus nombreuses, même si le troc reste une pratique cou­rante. Le Jan (1996) n'hésite pas à parler d'une « révolution moné­taire » qui entraîne un basculement des échanges, de la Méditerra­née vers le nord de l'Europe. Ils se multiplient autour de l'Atlanti­que et la Baltique, animés par les Anglo-Saxons, les Frisons et les Vikings, ce qui favorise l'activité urbaine au IXe siècle.

Les villes créent les premières formes d'économie de marché. Les marchés s'y tiennent une fois par semaine sur la place cen­trale, le forum. Puis trop petit, ce forum est agrandi et placé dans des zones périphériques, c'est le forum novum, ou nouveau mar­ché, plus vaste et plus « moderne ». Les marchés se spécialisent également, légumes, bestiaux, productions artisanales, etc. Les vendeurs qui viennent des campagnes environnantes finissent par s'établir en ville et deviennent commerçants en ouvrant des bou­tiques permanentes. Tous les historiens s'accordent sur le fait que la ville est le lieu par excellence des relations de marché :

« Un lieu de production et d'échanges où se mêlent l'arti­sanat et le commerce alimentés par une économie moné­taire... le centre d'un système de valeurs particulier d'où émergent la pratique laborieuse du travail, le goût pour le négoce et l'argent... » (Le Goff, 1980)

Selon Fossier (1970), « la ville des Xe et XIe siècles paraît donc plus que toute autre chose un marché, marché aux grains... mar­ché des métaux et du bois ». Pour Braudel également, « toute ville, quelle qu'elle soit, est d'abord un marché », et de plus ajoute-t-il la ville « généralise le marché » car « le plus pauvre des citadins passe obligatoirement par le ravitaillement du marché » (1979). De même, Heilbroner (1989) :

« Les villes apportent un stimulant extraordinaire au processus de commercialisation et de monétarisation de la vie sociale, car elles ont toutes leur marché local, leurs barriè­res de péage, leur hôtel de la monnaie, leurs boutiques et leurs greniers, leurs auberges et leurs tavernes... La crois­sance lente et spontanée des modes de vie urbains fut un facteur essentiel de l'introduction du marché dans l'économie européenne. »

Et enfin, Bairoch (1985) :

« Le monde rural est, par excellence, celui de l'autoconsommation et même celui du troc. Le monde urbain est celui du marché et, de ce fait, des moyens monétaires de paye­ment... la ville favorise les innovations et leur diffusion, con­duit à la monétarisation de la société, facilite la mobilité so­ciale et l'adéquation entre l'offre et la demande de main-d'œuvre qualifiée, élargit les débouchés de la production agricole et industrielle... »

Puis les villes lancent des foires régionales et européennes. Inconnues de l'Antiquité, ce sont des créations du Moyen Âge chrétien[xx]. Moins fréquentes, elles se tiennent plusieurs fois par an, les premières à Saint-Denis, à Metz, à Lille, Ypres, Messine, Tourhout en Flandre, à Leipzig en Saxe, à Winchester, Boston, Stourbridge dans le centre de l'Angleterre ; puis en Champagne (Troyes, Bar, Provins, Lagny) au croisement des flux de marchan­dises venant de l'Europe du Nord et de l'Europe méditerra­néenne ; et plus tard près de Paris (foire du Lendit[xxi]), à Francfort, à Anvers, à Genève et à Lyon. Il faut les voir comme une première extension du marché qui quitte la ville pour s'étendre au-delà, dans les campagnes, entre les villes, avant de réaliser après le XVIe siècle des réseaux plus serrés et de véritables marchés nationaux. On ne peut guère parler de foires « internationales » puisque l'Eu­rope médiévale ne connaît justement pas de nations, mais une galaxie de seigneuries aux structures très proches. Cette caracté­ristique permet un régime de grande liberté. Imbert parle « d'un libéralisme quasi total des échanges » et soutient que « jamais peut-être en Europe les échanges commerciaux n'ont été aussi libres qu'au Moyen Âge, où l'unité de foi et de civilisation chrétienne facilitait à l'extrême les multiples formes du commerce, qui n'étaient en rien troublées par les rivalités nationales ». En effet, les oppositions religieuses datent de la Réforme au XVe siècle, les États-nations et les droits de douane apparaissent à la même épo­que, l'idéal mercantiliste, protectionniste et dirigiste, également. Autrement dit, contrairement à la vision d'un Moyen Âge régle­menté, corporatiste et profondément hostile au marché, on a af­faire, sur le plan des échanges européens, à un libéralisme pré­coce...

Dans les villes médiévales, les droits de propriété sont pro­ches des nôtres. Par exemple, les bourgeois possédaient leur de­meure, alors que dans la seigneurie les relations hiérarchiques de suzeraineté prévalaient : le tenancier travaillait la terre qui était « tenue » du seigneur (d'où le mot tenure pour désigner la terre exploitée par une famille) et lui devait des redevances en nature, travail, espèces. Dans les villes, le capital n'est plus seulement foncier, il devient mobilier, l'argent n'est plus thésaurisé mais dépensé. Des fortunes marchandes et financières s'y constituent en monnaie et non plus en terres. C'est « une nouvelle notion de la richesse » selon Pirenne, qui note l'existence de véritables capita­listes dans les cités dès le XIe siècle. Le marché du travail y naît également, le salariat y devient la règle. Les villes mettent fin au travail servile et diffusent le travail libre en détachant de plus en plus l'homme du sol. Dans les Flandres, où se trouve la plus grosse concentration urbaine, les serfs ont disparu dès le XIIIe siècle, rapporte Pirenne. Les conflits sociaux apparaissent aussi à cette époque, de même que les premières interdictions des « coalitions, conjurations et alliances » ouvrières (voir Roux, 1994). Selon Pirenne (1971), « l'opposition du capital et du travail est aussi ancienne que la bourgeoisie ».

La ville est enfin le lieu de la civilisation comme l'indiquent les étymologies : poli, police, policé, politique viennent du grec polis (la ville) ; civil, civique, civilisé du latin civitas (cité), civis (citoyen, c'est-à-dire habitant de la cité) ou civilis (relatif à la cité) ; urbain, urbanité viennent de urbs, la ville en latin encore. Les cités se situent les premières « en dehors du régime féodal » (Rosenberg/Birdzell), des zones de paix dans un monde guerrier (il est interdit d'y porter des armes), des zones de savoir dans un monde inculte (les premières écoles y sont ouvertes), des zones de mar­ché et de concurrence dans un monde réglementé et hiérarchisé (dans les villes italiennes et flamandes, les marchands se livrent à une « âpre compétition », Roux, 1994). Elles apparaissent à l'époque comme « modernes », plus avancées, plus libres, en tout cas porteu­ses de nouvelles mentalités, résumées ainsi par Fossier : le goût du risque, l'opportunisme, la responsabilité personnelle, le désir de connaissance et bien sûr l'intérêt pour le commerce. Pour Max Weber, « les réalisations de la ville dans le champ de la culture sont considérables », elle est à l'origine de la politique et de l'admi­nistration, de l'art, de la science et des religions, du commerce et de l'industrie (1923, rééd. 1991, p. 336 sq.).

 

 

III  L'air de la campagne rend libre (XVe-XVIIle siècles)

 

3.1. Villes et États : le nouveau rapport de forces

 

Dans la période de transition entre le Moyen Âge et les Temps modernes, les villes sont tout d'abord affaiblies par les cataclysmes des XIVe et XVe siècles (guerres, peste, famines) et le recul massif de la population en Europe. Elles renaissent à la fin du XVe siècle en même temps que les nouveaux États-nations[xxii] centralisés. Dans le conflit entre la noblesse et la monarchie aux XVIe-XVIIe siècles, les villes prennent le parti du pouvoir central, et cela pour se libérer définitivement de ce qui restait de l'autorité des seigneurs locaux. Mais elles perdirent au change, car le ren­forcement des monarchies absolues et les politiques mercantilistes aboutirent à réduire leur indépendance (cf. Mumford, p. 339). Le contrat des villes avec le monarque, l'échange supposé par North et Thomas (1973) du maintien des libertés et franchises contre une garantie de revenus (les impôts), est en fait un contrat léonin. Dès le XVe siècle, les villes des grands royaumes émergents ne sont plus les cités combattantes du XIIIe siècle, mais « les bonnes villes » du roi où il se plaît à séjourner, et cette évolution se renforce avec l'absolutisme. Elles perdent liberté et autonomie administrative de façon progressive, comme le note Max Weber (1923) :

« La ville anglaise des XVIIe et XVIIIe siècles n'était encore qu'une coterie de corporations... les villes allemandes étaient des villes provinciales auxquelles tout était imposé d'en haut. Pour les villes françaises, cette évolution était intervenue plus tôt encore ; les villes espagnoles avaient été, quant à el­les, écrasées par Charles-Quint lors du soulèvement des communeros. Les villes italiennes se retrouvaient aux mains des signorie, quant aux villes russes, enfin, elles n'étaient ja­mais parvenues à cette liberté communale telle qu'on la com­prenait en Occident. Furent ôtées aux villes la souveraineté militaire, la souveraineté judiciaire, la souveraineté indus­trielle. »

Sous Louis XIV, les villes sont gérées directement par des fonctionnaires royaux achetant leur charge dans le cadre de la vénalité des offices et elles perdent toute autonomie (Mourre, 1996). En Italie, « les Condotierre réclamaient pour prix de leur victoire l'auto­rité sur les villes qui justement les avaient engagés pour pré­server leur liberté ! Et bientôt la statue de l'Homme à Cheval, celle du prince tyran, symbole du nouveau pouvoir, va orner la place du marché » (Mumford).

C'est le cas des Médicis à Florence ou des Sforza[xxiii] à Milan. Dans toute l'Europe, sauf en Suisse et aux Pays-Bas, les villes voient peu à peu leur autonomie reculer. Cependant, elles conser­vent leur rôle, même en étant finalement dominées par les monar­chies absolues :

« L'État, vainqueur des villes est l'héritier de leurs insti­tutions, de leur mentalité, il est tout à fait incapable de se passer d'elles... La ville continue à tenir le haut du pavé, à ré­gner tout en passant au service effectif ou apparent du prince... Le Portugal aboutit à Lisbonne, les Pays-Bas à Amsterdam, la primauté anglaise est celle de Londres. » (Braudel, 1979)

La croissance des villes se poursuit également dans cette pé­riode où l'on commence à dénombrer les populations, et le taux d'urbanisation passerait ainsi en France de 10 % à la fin du Moyen Âge à 16 % vers 1725 et 19 % en 1806 (Neveux, Le Roy Ladurie, 1980). Une croissance discontinue et chaotique[xxiv] du fait de la ré­currence des disettes et épidémies, mais bien réelle : Toulouse voit sa population doubler au XVIIe siècle, Grenoble passe de 2 000 habitants à environ 20 000 entre 1473 et 1710, Lyon de 30 000 habitants à 100 000 entre 1515 et 1700 et enfin Paris avec 200 000 habitants à la fin du Moyen Âge en compterait dans les 500 000 vers 1700 (Neveux). Cette croissance s'accélère au XVIIIe siècle, avec l'expansion générale de la population et de l'économie, comme le montrent les données suivantes tirées de L'Histoire de la France urbaine (Le Roy Ladurie, 1980) :

 

La croissance des villes au XVIIIe siècle

 

 

Début XVIIIe

Fin XVIIIe

Bordeaux

45000

110 000

Genève

Grenoble

18500

20500

30000

24 000

Lille

 

55000

65000

Lyon

Marseille

97000

75000

150 000

110 000

Montpellier

Nancy

Nantes

22500

20000

40 000

29 000

30000

80 000

Nice

15000

21 500

Paris

505 000

600 000

Rouen

57500

72500

Strasbourg

Toulouse

30000

43000

50000

53000

Source : Le Roy Ladurie, Quillet, 1980.

 

 

Un bon exemple de mise au pas des villes par la monarchie est celui de l'ancienne capitale des Gaules. La ville est des plus libérales au Moyen Âge :

« Un asile par excellence de la liberté du travail. Quatre métiers seulement étaient organisés en communauté jurée. Les autres étaient libres, ne connaissant ni chef-d'œuvre, ni jurande. » (Hauser, 1931)

La liberté du commerce y a été reconnue par Louis XI quand il créa la foire de Lyon, la liberté du travail par Charles VIII et Louis XII, et un édit de 1511 l'exempte « à toujours de toute maî­trise jurée ». Lyon, à la différence de Paris soumis aux corpora­tions, est une oasis de liberté dans un univers réglementé :

« Un monde où le travail est libre, où la seule condition nécessaire pour exercer un métier est la possession d'un ca­pital, où la réglementation se restreint à une simple inspec­tion municipale des produits, où Français et étrangers vien­nent librement travailler, échanger matières, produits, va­leurs mobilières, où s'exercent, en toute indépendance, les lois naturelles de la concurrence vitale. Dans une France en­core fortement imprégnée des idées économiques du Moyen Âge, c'est un coin du monde moderne, du monde tel que le rêveront les économistes du XIXe siècle. C'est une sorte de zone franche industrielle et commerciale, défendue contre les lois générales par ses privilèges ; car l'ancien régime ne com­prend la liberté que dans le privilège. » (Hauser)

Cette liberté va être étouffée progressivement par la politique mercantiliste de Laffemas puis de Colbert au XVIIe siècle, malgré la résistance des Lyonnais. Après l'éclipse des Temps modernes où elles sont soumises, les villes ne recouvreront leur autonomie que par les révolutions (1689 en Angleterre, 1789 en France, 1848 dans le reste de l'Europe). Entre-temps l'activité manufacturière concentrée dans les villes au Moyen Age, sous forme de corpora­tions, s'est délocalisée dans les campagnes.

 

 

3.2. Les « mestiers réglés » en ville

 

Les métiers s'organisent à l'intérieur des villes à partir du XIe siècle, ressuscitant la tradition romaine des collegia, elles- mêmes venant de la Grèce du IIIe siècle avant J.-C.[xxv]. Ils forment les corporations médiévales, les « mestiers réglés » encore appelés compagnies, confréries, jurandes, arts, ghildes (ou guildes, de l'allemand Geld, argent) ou hanses (Hansa, troupe[xxvi]). Ils donneront naissance aux premières institutions de gestion urbaine. C'est le cas de la Hanse des marchands de l'eau à Paris (transporteurs de vin sur la Seine qui reçoivent du roi Louis VI en 1121 un privilège ou monopole sur ce commerce) qui créera la municipalité de la ville au XIIIe siècle et lui donnera son blason et sa devise (cf. Fourquin, 1979, p. 183).

On compte une centaine de métiers importants à Paris, ils sont classés des plus nobles aux plus communs. On trouve au sommet les « Six Corps » de marchands : drapiers, épiciers, mer­ciers, pelletiers, bonnetiers et orfèvres. En Italie, on distingue (cf. Roux, 1994) les sept Arts majeurs (clercs, médecins, changeurs, pelletiers, drapiers, soyeux, lainiers), les cinq Arts moyens (bouchers, cordonniers, forgerons, charpentiers, fripiers) et tous les Arts mineurs (marchands, hôteliers, tanneurs, serruriers, corroyeurs, menuisiers, boulangers). Périgueux compte 732 artisans à la fin du Moyen Âge, pour une cinquantaine de métiers et une population totale d'environ 8 500 habitants (Higounet-Nadal). Les principaux sont « ceux de l'alimentation (bouchers, boulangers, etc.), de l'habillement (tisserands, etc.), du cuir (tanneurs, etc.), de la construction (maçons, charpentiers, tailleurs de pierre, etc.), de la métallurgie (fèvres) » (Le Jan, 1996). La survivance la plus dura­ble des corporations est l'université (universitas signifie d'ailleurs guilde au XIIe siècle et s'applique à toute forme de métier organi­sé) : elles gardent jusqu'à aujourd'hui ces privilèges qu'on associe aux corporations médiévales et elles restent une des créations les plus originales de cette époque.

Les métiers vont peu à peu se replier sur eux-mêmes au cours du Moyen Âge, jusqu'à une fermeture complète au XVe siècle[xxvii] : les possibilités d'accès à la maîtrise se restreignent, la concurrence est limitée, les réglementations sur la qualité et la fabrication se renforcent. Les corporations règnent partout en ville, même si les plus grandes cités conservent des zones de li­berté comme le faubourg Saint-Antoine ou l'enclos du Temple à Paris (Fourquin, 1979). Mumford (1961) analyse l'évolution des corporations de la façon suivante : institutions de progrès au dé­part, développant l'entraide, la solidarité, l'égalité entre les mem­bres, la qualité du travail, elles deviennent peu à peu des castes de patriciens privilégiés, fermées sur elles-mêmes, refusant l'accès des nouveaux arrivants, transmettant leurs avantages exclusive­ment aux fils de notables : « Une fois de plus les gros s'engrais­saient aux dépens des petits ». De même, selon Mokyr (1995), « dans l'Europe urbaine prémoderne, ce sont surtout les corporations de métier qui ont appliqué puis finalement gelé le statu quo technologique ; elles ont résisté aux nouvelles techniques au point que de nombreuses économies citadines sont entrées dans des phases de stagnation technologique. »

Il ne fallait surtout pas faire de concurrence et menacer les statuts acquis en adoptant de meilleures techniques : « Pas de pu­blicité, ce qui eût été contraire à la "confraternité", pas d'invention isolée et secrète qui eût été un manque de "loyauté" vis-à-vis des confrères » (Fourquin) ; Pirenne note également que « le progrès technique apparaissait comme un manque de loyauté... le résultat fut la destruction de toute initiative » (cité par Mokyr, 1995).

Les réglementations de prix, la fixation des techniques de fa­brication et la restriction forcée du nombre de producteurs, tout cela masqué derrière l'alibi de la qualité et des intérêts des ache­teurs (la protection des consommateurs, en termes modernes), furent les moyens de ce rejet des innovations. Mokyr donne l'exemple des drapiers de Londres qui exigent du roi que les tex­tiles soient foulés au pied et non par des machines (les moulins à foulon) au XIIIe siècle, ce qui va provoquer une « délocalisation » vers les campagnes plus libres et où l'énergie hydraulique est facile à utiliser. Un autre cas plus macabre est celui de cet inven­teur d'un métier à fabriquer des rubans, à Dantzig, qui sera se­crètement noyé à la fin du XVIe siècle, sur ordre du conseil de la ville ! Enfin il y a l'exemple des guildes de copistes en France qui sont si puissantes qu'elles retardent au XVe siècle l'adoption de l'imprimerie découverte en Allemagne (1434). Cependant pour confirmer la différence entre l'Orient et l'Occident, on peut rap­peler que la presse n'a été introduite à Constantinople qu'en 1726, pour être interdite de 1730 à 1780 et réapparaître en 1800 (cf. Jones, 1981, p. 67).

Pourquoi les divers métiers d'artisans et de producteurs ont-ils évolué vers la fermeture et rejeté la concurrence, et cela dès leur origine ? Tout d'abord parce que l'idéal chrétien médiéval est fermé au marché et défend un juste prix qui ne peut provenir que d'une entente et non de mécanismes inconnus à l'époque. Le mot même de métier évoque un service qui doit être rendu équitablement à tous (métier vient de ministerium, en latin service). Ensuite, selon l'explication lumineuse de Fourquin (1979), parce que les premiers corps se forment dans le secteur de l'alimentation et des besoins essentiels, où les paysans peuvent concurrencer les nou­veaux citadins : tout paysan peut faire du pain, préparer la viande, ses vêtements, des sabots, etc. : « les ruraux en surnombre venus peupler la ville ont immédiatement voulu se défendre contre leurs anciens voi­sins restés à la campagne et, par ce fait, empêcher toute con­currence. »

 

 

3.3. La « délocalisation » vers les industries rurales

 

L'histoire de l'urbanisation aux Temps modernes est selon de Vries (1984) celle du « démantèlement de l'ancienne structure ur­baine et son remplacement par une nouvelle ». Celle-ci se forme dans le cadre d'une économie d'échange monétarisée dominée par des centres mercantiles rivaux. « L'extension dans les campagnes du putting-out system, ou protoindustrialisation, accéléra l'abandon des villes comme lieux de la plupart des industries de main-d'œuvre. » (ibid.)

Mais cet abandon fut compensé par l'importance de l'activité commerciale urbaine et les débouchés croissants offerts par les cités à la production. À la division du travail stricte entre les villes et les campagnes qui prévalait au Moyen Âge, l'industrie et le commerce pour les premières, l'agriculture pour les secondes, succède une nouvelle répartition des tâches aux Temps modernes. Puis, le passage au factory system à partir de la fin du XVIIIe siècle produit les grandes concentrations urbaines industrielles qui nous sont familières. Les corporations de marchands (curieusement appelés « fabricants ») s'opposent aux corporations d'artisans ou de métiers dans les villes à la fin du Moyen Âge : selon Imbert, le marchand « trompe les petits fabricants sur la matière, rompt les marchés, vole sur les salaires ». À Lyon pour la soie, à Gand, à Douai, à Florence pour la laine, et un peu partout en Europe, les marchands prennent le pas sur les artisans. Ils pratiquent le com­merce au loin, achètent les matières premières et les fournissent aux corps de métiers. Ils deviennent les premiers capitalistes, un capitalisme commercial, en ce sens qu'ils recherchent le profit maximum, contrairement aux corporations du Moyen Âge qui aspiraient au « juste prix ».

Aux XIe-XIIe siècles, les villes étaient peu assurées de leurs droits et de leur avenir, les habitants étaient soudés pour les dé­fendre, le volontariat, le travail collectif étaient nécessaires pour consolider les acquis. Il n'y avait guère de conflits du travail alors ; mais au XVIe siècle, les choses sont bien différentes, les villes ont grandi, elles se savent maintenant indispensables : l'au­mône a remplacé l'entraide, la contrainte s'est substituée à l'effort commun, les richesses se sont accumulées et les écarts se sont creusés entre les classes, les notables face aux pauvres, les bour­geois aux ouvriers. Fossier (1970) a décrit la multiplication des tensions sociales à la fin du Moyen Âge (les grèves ou harelles, les premières formes de syndicats, collegatios) et l'apparition de ce qui est déjà une classe ouvrière. Les conflits permanents entre mar­chands et petits patrons, les grèves où ceux-ci s'unissent à leurs compagnons et apprentis, les réglementations trop contraignan­tes, tout cela va inciter les marchands à chercher des travailleurs dans les campagnes, à délocaliser, déjà, la fabrication. Les indus­tries rurales se développent alors. Braudel (1979) note que « dans les Flandres et ailleurs, où s'était instaurée aux XIe et XIIe siècles une sorte de monopole industriel des villes, un vaste reflux des industries citadines s'organise à partir des XVe et XVIe siècles vers les marges rurales, à la recherche d'une main-d'œuvre à meilleur marché et hors de la protec­tion et de la surveillance vétilleuse des corps de métiers ur­bains ».

En 1754, un observateur anglais, J. Nickolls, note : « Ces faux-bourgs sont libres et offrent un champ ouvert à tout citoyen industrieux, tandis que Londres dans son pro­pre sein nourrit 92 de ces compagnies exclusives de tout genre (corporations). » (cité par Braudel, 1979, t.1, p. 457)

Dans les campagnes et les villages, dans les petites villes de province, les producteurs trouvent donc cette main-d'œuvre bon marché et peu revendicative, ils ne tombent pas sous la coupe des corporations et de leurs multiples réglementations, et aussi ils échappent à l'impôt. Hauser (1931) soutient que le travail libre, non réglementé, est la norme en France dans les campagnes, les petites villes et pour un grand nombre de métiers dans les gran­des :

« Il est probablement la loi industrielle de la majorité des travailleurs français, il est le droit commun et la jurande est une dérogation à ce droit, un privilège. »

Et cela jusqu'aux édits de 1581 et 1597, sous Henri III et Henri IV, puis ceux de Colbert qui vont « faire reculer définitivement la liberté du travail ». Ces édits successifs réglementent toute l'acti­vité industrielle en obligeant les métiers à s'organiser en corpora­tions soumises à des règles strictes et recevant de l'État des privilèges26. Ils favorisent ainsi son transfert hors des villes. D'autres industries sont délocalisées à cause de leur aspect polluant comme les industries du verre qui justement prennent une exten­sion considérable au XVIe siècle, avec le nouveau type de maisons équipées de larges et nombreuses fenêtres. Comme en outre les villes refusent la mécanisation, les nouveaux procédés doivent s'implanter dans le monde rural. C'est le cas du foulage mécani­que des textiles, interdit dans de nombreuses cités par les corpo­rations, par crainte de la concurrence et des innovations, et aussi parce que la qualité d'un produit était associée au travail pure­ment manuel et non mécanique. L'industrie textile va donc commencer à se déplacer vers les campagnes dès le XIIIe siècle (cf. Fourquin, 1979, p. 195). Enfin celles-ci fournissent les matières premières (bois, eau, minerais, produits agricoles et d'élevage) pour les industries, elles disposent également des sources d'éner­gie, beaucoup plus facilement que les milieux urbains : énergie animale, énergie du vent et surtout énergie des cours d'eau. Le processus ne va pas sans conflits, la concurrence est mal acceptée par les cités et parfois les ouvriers urbains s'en vont détruire les outils des paysans.

La délocalisation progressive des industries dans le monde rural forme le putting-out systemr analysé par Paul Mantoux en 1906, qui évolue vers la protoindustrialisation, décrite par Fran-klin Mendels en 1969. Ces systèmes de production dominent en Europe à la veille de la révolution industrielle au XVIIIe siècle. Le transfert a commencé très tôt :

« Dès le XIIIe siècle à certains endroits, mais surtout à partir des XIVe et XVe siècles on assiste dans toute l'Europe occidentale à un déplacement vers les campagnes d'une série d'activités artisanales, en particulier la fabrication textile. » (Barel, 1977, cité par Bairoch, 1985)

Le développement des industries rurales va peu à peu des­serrer le carcan que les corporations imposent en ville : en effet, pour résister à la concurrence de ces activités délocalisées, les ateliers urbains vont devoir s'adapter en introduisant plus de liberté dans le choix des techniques de fabrication, dans la variété des produits et dans leurs prix (cf. Jones, 1981, p. 98 sq.). En Angleterre surtout, le pouvoir des corporations s'affaiblit au XVIIe siècle, leur système de réglementation stricte s'apparente de plus en plus à « une tentative de plâtrer une mauvaise fissure avec du sable », les guildes elles-mêmes deviennent peu à peu des co­quilles vides qui se transforment « en cercles d'amis ou diners-clubs » (Joncs). L'extension du marché et la spécialisation poussée entre villes et campagnes rendent impossible le contrôle par les corporations, les exceptions se multiplient (par exemple la liberté donnée à des étrangers de produire là où telle ou telle guilde avait un marché réservé), les réglementations ne sont plus appliquées, les tribunaux leur donnent tort à diverses reprises, etc.

Mumford (1961) constate que le mot liberté change de sens à la Renaissance :

« Les libertés au Moyen Âge signifiaient les libertés vis-à-vis des contraintes féodales, des libertés pour les activités corporatives des municipalités, les guildes, les ordres reli­gieux. Dans les nouvelles villes marchandes, ou Handelstädte, les libertés s'entendent vis-à-vis des contraintes municipales : liberté pour l'investissement, le profit et l'accumulation pri­vés, sans référence au bien-être de la communauté dans son ensemble. »

Il en analyse les facteurs :

« L'économie protégée des corporations médiévales était basée, à l'origine, sur la supériorité de la ville entourée de murs, à l'abri de la vie barbare et peu sûre de la campagne. Ses avantages étaient si grands pour former les hommes à un effort économique ordonné, pour rassembler les adresses par tout moyen d'émulation et de gain, que l'industrie n'a pas été attirée pendant des siècles par les bas salaires de la campa­gne. En outre elle n'était pas prête à accepter le faible niveau de compétence et l'équipement technique peu élaboré de l'atelier rural. Les restrictions municipales pouvaient sembler coûteuses aux plus entreprenants, mais elles étaient plus fa­ciles à supporter que les exactions féodales, et puisqu'elles reposaient sur un consentement commun, exprimé par la loi, elles étaient moins capricieuses ».

Toutes ces raisons disparaissent au XVIe siècle, la féodalité est bridée par l'État, les campagnes deviennent plus sûres, les trans­ports s'améliorent, etc. :

« Quand les rois ont cassé les grands féodaux, l'industrie a pu prospérer à l'extérieur des municipalités organisées... (grâce à) l'établissement de la Paix du Roi, de la Justice du Roi, et de la Protection du Roi qui assurait des déplacements sûrs sur les Routes du Roi. » (ibid.)

Dès 1303, la Carta mercatoria en Angleterre assure aux mar­chands ambulants la protection du souverain.

« Les marchands avec assez de capital pour acheter des matières premières et des instruments de production pou­vaient délocaliser le travail dans les campagnes, payer des salaires de subsistance au lieu de respecter les barèmes des villes, échapper aux règlements sur l'emploi et la qualité des produits mis au point par les guildes, et jouer à l'apprenti sorcier avec le marché régulé. C'est l'origine en particulier du travail des enfants : dès le XVIIe siècle, dans la Hollande « progressive », des enfants de cinq ans sont mis au travail. L'économie protégée de la ville ne pouvait rien faire face à une concurrence au couteau... Après le XVIe siècle, la ville médiévale tend à devenir une coquille vide : mieux la co­quille était préservée, moins il y restait de vie. C'est l'histoire de Carcassonne ou de Rothenburg-an-der-Tauber, parmi d'autres. » (ibid.)

Au XVIIe siècle, selon Sella (cité par Mokyr, 1995), les villes sont « mal adaptées pour servir de berceau à une industrialisation de grande échelle ; loin d'être à l'avant-garde de l'économie moderne, elles doivent être considérées comme des reliques anachroniques d'un passé en voie de disparition rapide ».

Lors de la révolution industrielle les grandes cités, les capi­tales comme Londres, Paris, Berlin, Bruxelles ne jouent qu'un rôle de spectateur, les principaux centres industriels sont ailleurs (cf. Braudel, 1979, Mokyr, 1995). Londres passe même de 11,8 % de la population anglaise en 1750 à 10,5 % en 1800, tant la croissance est forte à Manchester, Leeds, Birmingham, Liverpool, Sheffield, etc. Les Pays-Bas sont le pays le plus urbanisé dans le monde aux XVIIe et XVIIIe siècles, avec plus de 40 % de leur population dans des villes d'au moins 5 000 habitants, pourtant il n'y aura pas de révolution industrielle avant la fin du XIXe siècle. Les avantages des agglomérations étaient plus que compensés, selon Mokyr, par des salaires trop élevés qui s'expliquent par la prospérité com­merciale du pays depuis le XVIIe siècle.

 

 

Conclusion

L'économie de marché et le capitalisme sont apparus en Eu­rope occidentale parce que les villes ont pu s'y développer dans une liberté unique. Celle-ci est la conséquence de la disparition de l'État pendant le Moyen Âge, à la suite de l'effondrement de l'Empire romain. Même si les libertés économiques ont été pro­gressivement étouffées dans les villes par les structures corporati-ves médiévales puis par les réglementations mercantilistes des Temps modernes, la liberté des campagnes où la production in­dustrielle s'est délocalisée a permis l'extension des relations de marché. L'esprit d'entreprise, la concurrence, la mise en place d'innovations ont caractérisé le monde des industries rurales, le putting-out system, qui a finalement débouché sur la révolution industrielle du XVIIIe siècle.

 

 

Paru dans Villes et croissance, A. Bailly/J.-M. Huriot, Anthropos, 1999

 

 

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Notes


[i] Par exemple les moulins hydrauliques se perfectionnent au XIe siècle : ils étaient connus de l’Antiquité, mais le Moyen Âge apporte une innovation qui consiste à transformer le mouvement circulaire du moyeu de la roue à aube en mouvement vertical (un arbre à cames permet d’actionner des pilons par secousses successives). Les moulins à foulon pour le foulage (écrasement) des textiles et des cuirs, ou des moulins pour le martèlement des métaux, se diffusent dans toute l’Europe occidentale plus tard au XIIe siècle, faisant parler alors d’une « première révolution industrielle » (Braudel, 1979, t. 3, p. 470).

[ii] Voir Cosandey, 1997.

[iii] Au cours des temps, le principal système politique a été le régime de Palais, selon l’expression de Finer dans sa monumentale histoire du gouvernement (1997), c’est-à-dire un régime à la fois autocratique et monocratique où le pouvoir est entre les mains d’un seul individu quel que soit son nom (pharaon, roi, prince, empereur, calife, dictateur, tyran) : l’ancienne Égypte, les royaumes mésopotamiens, la Perse, Rome, Byzance, les empires islamiques, chinois, indiens et enfin les monarchies absolues européennes, sont tous des régimes de Palais. La Grèce antique, les villes médiévales, la monarchie parlementaire anglaise née en 1689, les régimes du XIXe siècle en Europe et en Amérique du Nord, les démocraties modernes constituent des exceptions. Finer les appelle des régimes de forum et leur caractéristique essentielle est que le pouvoir vient d’en bas, même si les institutions ne sont pas toujours démocratiques comme dans le cas de l’Angleterre du XVIIIe siècle ou des régimes autoritaires plébiscités en France (les deux phases napoléoniennes et la monarchie de Juillet). La persuasion plus que la force est le moyen utilisé, et le pouvoir doit finalement rendre des comptes au peuple.

[iv] Mémoires historiques, IIe siècle avant J.-C.

[v] « La propriété n’est pas sûre : l’histoire entière de l’Asie est contenue dans cette seule phrase », W. Reade, cité par Jones.

[vi] En outre, la demande d’épices tend à diminuer en Europe avec les progrès agricoles. Le développement de l’élevage qui accompagne les rotations culturales complexes fournit de la viande fraîche toute l’année. Il n’est plus nécessaire de conserver la viande sous forme salée ou séchée, ni d’utiliser autant d’épices pour masquer le goût d’une viande trop avancée.

[vii] Une autre énigme est abordée par Braudel (1979, t. 1, p. 436) à propos des différences entre les villes occidentales et orientales, qui mériterait une recherche particulière : « Le plan en damier pose un problème curieux à l’échelle du monde. Toutes les villes de Chine, de Corée, du Japon, de l’Inde péninsulaire, de l’Amérique coloniale (n’oublions pas celles de Rome et certaines cités grecques) sont en damier. Deux civilisations seulement ont fabriqué en grand la ville enchevêtrée et irrégulière : l’Islam (y compris l’Inde du Nord) et l’Occident moyenâgeux. »

[viii] Écrivain et dramaturge élisabéthain et jacobéen, londonien d’origine hollandaise (1572-1632), auteur de quelque soixante pièces, contemporain de Shakespeare, Ben Jonson et John Ford.

[ix] Cette thèse est opposée à celle de Pirenne (1971) qui affirme : « La prétendue répulsion des barbares pour les villes est une fable convenue démentie par la réalité », p. 11.

[x] Avant le VIIe siècle, « l’organisation économique du monde survit à son morcellement politique » (1971, p. 14), après, l’invasion de l’Islam « s’est jetée au travers du cours de l’histoire avec la force élémentaire d’un cataclysme cosmique… La Méditerranée…sépare désormais, au lieu de les unir, l’Orient et l’Occident de l’Europe » (ibid., p. 20). Dans l’analyse lumineuse de Pirenne, l’invasion entraîne un déplacement du centre de gravité de l’Occident vers le nord, vers l’Empire franc, ce qui va donner naissance à l’Europe médiévale : « Sans l’Islam, l’Empire franc n’aurait sans doute jamais existé, et Charlemagne, sans Mahomet, serait inconcevable. » (ibid.).

[xi] Une grande ville au Moyen Âge compterait dans les 10 000 habitants : Chartres en aurait de 6 000 à 10 000 au XIIIe siècle ; Arles, 6 000 à 7 000 ; Périgueux, 8 000 à 9 000 ; Aix-en-Provence, au maximum 15 000 ; Carcassonne dans les 5 000 ; Albi, 10 000 ; Béziers, 14 500 ; Calais, 13 000 à 15 000 ; Lille entre 12 000 et 30 000 ; Toulouse, 20 000 ; Reims, 16 000 à 18 000 ; Metz, 25 000 ; Bordeaux, 30 000 ; Montpellier, 40 000 vers 1300 ; Lyon entre 20 000 et 40 000 ; Rouen, 50 000 et enfin Paris, la plus grande ville d’Europe avec Venise, entre 80 000 et 210 000 habitants (chiffres de Higounet-Nadal, 1988). Ces estimations sont sujettes à caution et le conditionnel s’impose : « Que valent ces chiffres pour le XIIe siècle ? Il est préférable de n’en pas donner… », nous prévient Le Jan (1996).

[xii] En clin d’œil et hommage à Jacques Brel.

[xiii] Le mot germanique Burg est adopté par le latin du Bas-Empire en burgus, qu’on retrouve dans toutes les langues européennes : Burg, bourg, borough, borgo.

[xiv] Pirenne signale que la première mention qui est faite du mot bourgeois est trouvée en France et date de 1007. D’autres appellations coexistent pour désigner les citadins comme cives et poorters. Le mot latin portus, ou port en anglais (comme dans Newport ou Freeport, etc.), désigne un lieu d’étape et non un port pour la navigation. Le terme de poorter tombe selon Pirenne en désuétude à la fin du Moyen Âge. On le retrouve par exemple jusqu’à aujourd’hui pour désigner les habitants de Buenos Aires : porteños.

[xv] Fondée au VIIe siècle, la plus prestigieuse ville du monde au Moyen Âge reste soumise à Byzance jusqu’en 1082. Cette influence explique non seulement ses liens avec l’Orient, mais aussi le raffinement de son organisation politique et commerciale en comparaison de l’Occident médiéval : « En réalité Venise n’appartient à l’Occident que par sa situation géographique ; par la vie que l’on y mène et par l’esprit qui l’inspire, elle lui est étrangère » (Pirenne). Elle est ensuite régie par une constitution « démocratique » où les marchands et hommes libres avaient accès au pouvoir et élisaient leur doge (duc). Vers 1300, la concentration des richesses est telle que le pouvoir est exercé par une oligarchie de patriciens. La prospérité extraordinaire de Venise entraîne le développement des cités de toute l’Italie du Nord.

[xvi] Conjuratio. Un membre pouvait appeler les autres à l’aide aux cris de « Commune ! Commune ! ». L’évolution du mot conjuration qui prend un sens péjoratif s’explique par l’hostilité de l’Église à ce serment profane et même impie (Fossier, 1995).

[xvii] La Suède par exemple a un besoin vital de sel pour conserver le poisson et la viande pendant l'hiver et peut exporter son cuivre dont elle est le seul fournis­seur au Moyen Âge en Europe.

[xviii] La dispersion du droit de frappe « ne fut nulle part plus poussée que dans le royaume de France » (Duby, 1973).

[xix] Le sou d'or mérovingien avait une valeur trop forte, à la suite de l'effondre­ment des échanges méditerranéens, « du prodigieux affaissement de la circu­lation et de la richesse » (Pirenne), il est remplacé par le denier d'argent qui vaut 33 fois moins. L'or ne réapparaîtra qu'au XIIIe siècle avec les florins de Florence et les ducats de Venise, signe du renouveau économique de l'Europe.

[xx] L'origine du mot foire est soit fora (à l'extérieur – de la ville) selon Pirenne, soit feria, fête d'un saint, selon Fourquin.

[xxi] Ou foire de Tendit, pour ce qui est dit, qui est fixé.

[xxii] Les États-nations qui sont la norme politique internationale depuis lors ne sont pas une donnée intangible et éternelle : « Ils sont des créations de l'Europe postféodale » (Jones). Le monde entier a imité cette formule, et notamment au XXe siècle après la colonisation, même si elle paraît mal adaptée aux cultures locales comme on le voit en Afrique : l'État a par exemple disparu à la fin du XXe siècle dans une « nation » aussi peu homogène que la Somalie qui recons­titue les conflits tribaux et ethniques d'avant l'arrivée du modèle européen.

[xxiii] « Les villes italiennes refusent l'unité politique de la péninsule rêvée par Ma­chiavel et qu'auraient peut-être pu construire les Sforza » (Braudel).

[xxiv] Neveux (1980) donne les exemples de Rouen qui compte 50 000 habitants vers 1550, 75 000 en 1640, puis 55 000 en 1700 pour remonter à 75 000 en 1791, et surtout de Nancy : 1 000 habitants en 1600, 16 000 en 1628, mais 5 000 en 1645, puis 13 000 en 1698 et 20 000 en 1740. La population d'Aix-en-Provence baisse de 28 500 à 16 600 lors de la dernière grande peste de 1720 (pour ne revenir à 28 500 qu'en 1790), tandis que Marseille perd la moitié de sa population (Le Roy Ladurie, Quillet, 1980).

[xxv] Sur les diverses théories visant à expliquer l'origine des métiers au Moyen Âge, voir Chédeville, 1998, p. 113.

[xxvi] Comme l'explique Pirenne, au début, « les marchands ne parcourent le pays que par bandes. La sécurité n'existe pour eux que si elle est garantie par la force, et la force est la conséquence du groupement... Il faut se représenter (les troupes marchandes) comme des bandes armées, dont les membres pourvus d'arcs et d'épées encadrent des chevaux et des chariots chargés de sacs, de ballots et de tonneaux... (La compagnie) se compose de « frères » liés les uns aux autres par un serment de fidélité. Un esprit de solidarité étroite anime tout le groupe » (1971). De même pour Duby (1973), « au XIIe siècle, le com­merce était encore une expédition saisonnière que l'on montait à plusieurs ; les marchands établis dans une même ville formaient alors une bande, aussi soli­dement unie que l'avaient été jadis les groupes de guerriers partant au pillage des tribus voisines... Ils constituaient entre eux, pour la durée de l'expédition, une fraternité, une "frairie" ».

[xxvii] Cette interprétation classique a été remise en cause récemment par divers auteurs de la New Economie History, comme Epstein (1998), qui font une ana­lyse économique institutionnaliste du système des guildes et affirment leur révisionnisme. Ils considèrent que les corporations avaient pour rôle de transmettre les connaissances techniques, à travers l'apprentissage, dans un monde sans école, et qu'elles ont été favorables au progrès technique en four­nissant aux inventeurs des rentes de monopole temporaires (grâce au secret de fabrication) et en faisant circuler les procédés nouveaux par les travailleurs itinérants. Elles ont soutenu avec succès la concurrence des industries rurales aux Temps modernes et n'ont finalement disparu qu'à la suite de décisions politiques (1791 en France, 1835 en Angleterre, 1869 en Allemagne) et non par un manque d'adaptation face aux nouvelles pratiques.