L'ÉVOLUTION DIVERGENTE DES SCIENCES ET DES TECHNIQUES SUR LES DEUX RIVES DE LA MÉDITERRANÉE : LES LEÇONS DE L'HISTOIRE

 

 

 

Les cartes disent l'essentiel.   Fernand Braudel, Grammaire des civilisations, 1987

 

Notre noble continent, découpé avec tant de finesse.   Thomas Mann, La Montagne magique, ch. V, 1924

 

 

Le monde musulman vers 1500

 

   On évoquera ici les principaux jalons de la science et des techniques arabes[1], puis des connaissances occidentales qui prennent leur relais. Mais il importe de relier les progrès scientifiques à des facteurs économiques et politiques, car la science et les techniques ne se développent pas hors d'un certain contexte et environnement particuliers de la société. Une théorie de l'évolution scientifique et des déterminants de nature politique, économique et géographique sera d'abord présentée. Elle fournira une grille de lecture de l'évolution divergente des sciences et des techniques sur les deux rives de la Méditerranée, dans la période millénaire qui va de la conquête arabe au VIIe siècle jusqu'à la révolution industrielle du XVIIIe.

 

 

I  La Théorie « méreuporique » et l'hypothèse thalassographique

 

   La théorie méreuporique (de meros, diviser et euporeos, prospérer) élaborée par Cosandey (1997) soutient que la combinaison d'une division politique stable et d'une période de prospérité écononomique est à l'origine du progrès scientifique et technique. Le premier élément signifie qu'une aire culturelle ou un continent est divisé en États-nations durables aux frontières à peu près permanentes. Le deuxième correspond à une période de croissance, même très lente, sur le très long terme. Le progrès scientifique est considéré comme une fin en soi, non pas à cause de ses effets sur le bien être ou sur le bonheur des peuples, qui peuvent être discutés, mais simplement parce qu'il permet une meilleure connaissance et compréhension de son univers et de son environnement par l'homme, un but qui se suffit à lui-même.

   Les différents cas possibles qui combinent les situations politiques et économiques apparaissent dans le tableau suivant :

 

 

 

Situation économique

 

 

 

Prospérité

Marasme

 

 

Unité

1 Empire instable mais prospère

2 Empire instable + crises éco.

Instabilité

Situation

Unité

3 Empire stable et prospère

4 Empire stable + crises éco.

Stabilité

politique

Division

5 Div. pol. stable et prospérité

6 Div. pol. stable + crises éco.

Stabilité

 

Division

7 Division pol. instable et prospérité

8 Div. p. instable + crises éco.

Instabilité

 

 

- Le cas n° 1 correspond à une situation exceptionnelle. En effet, l'instabilité politique dans un empire centralisé est en général peu favorable au développement économique. Cependant l'exemple du monde romain au Ier siècle avant J.-C., en pleine expansion militaire et économique, mais en proie aux guerres civiles, correspond assez bien à cette conjonction.

- Le cas n° 2 correspond à un empire instable voué au marasme économique : ex. l'Empire romain qui se désagrège aux IVe et Ve siècle lors du déclin.

- Le cas n° 3  d'un empire prospère et stable correspond par exemple à la Pax romana aux Ier et IIe siècles après J.-C., ou à la Chine des Chou (XIe au Ve siècle av. J.-C.), des Han (IIIe siècle av. J.-C. au IIIe siècle après) ou à la dynastie des Song du Xe au XIIe siècle.

- Le cas n° 4  est celui d'un empire unifié stable en proie au marasme économique. On peut en donner des exemples nombreux dans l'histoire. L'Empire ottoman du XVIe au XIXe fournit un cas type d'unité politique et de déclin économique. L'Empire moghol en Inde, du XVIe au XVIIIe siècle se trouve également dans cette situation, de même que la dynastie Ming en Chine du XVe au XVIIe, puis Manchou du XVIIe au XIXe siècle.

 

- Le cas n° 5 est celui d'une "bonne méreuporie", c'est-à-dire une division politique stable et une période de prospérité économique. Cette situation est la plus favorable au progrès des sciences et des techniques selon la théorie présentée ici. La Grèce classique (Ve-IVe siècles av. J.-C.) en donne un bon exemple, de même que la Chine des Royaumes combattants (Ve au IIIe siècle avant J.-C.) et l'Islam de 900 à 1050 (voir ci-dessous). L'Europe du Xe au XIIIe siècle, puis du XVe au début du XXe siècle en constituent les cas types. La division Est-Ouest lors de la guerre froide constitue également un exemple temporaire au cours du XXe siècle, ainsi que la rivalité économique Union européenne, États-Unis, Japon actuellement, ou encore la situation de division politique stable et de prospérité économique en Asie de l'Est depuis les années cinquante.

 

- Le cas n° 6 peut être illustré par l'Europe de la fin du Moyen Âge (XIVe et XVe siècles) éclatée politiquement et en proie à un effondrement économique sans précédent.

- Le cas n° 7 est comme le cas n°1 difficile à rencontrer, car l'instabilité politique décourage évidemment l'activité économique. L'Islam à ses débuts (750 à 900) peut cependant donner un exemple (cf. infra).

- Le cas n° 8 est celui d'une division politique instable accompagnée de stagnation économique. Les exemples abondent dans l'histoire : l'Europe occidentale entre la fin de l'empire Romain et le Xe siècle ou l'Islam entre 1050 et 1500.

 

   Les mécanismes qui expliquent les liens entre les aspects politico-économiques d'une part et le progrès des sciences et techniques d'autre part sont les suivants (voir schémas en annexe 1).

1) La division politique stable est favorable au progrès scientifique et technique.

  La raison essentielle réside dans le pouvoir des groupes de pression. Une invention peut remettre en cause des croyances ou mettre en péril des intérêts acquis ou des groupes de producteurs. Si ceux-ci se trouvent près des cercles du pouvoir, formant ainsi des lobbies, ils peuvent étouffer une découverte qui irait contre leur intérêt ou leur credo, comme cela est arrivé maintes fois au cours de l'histoire. Une civilisation éclatée entre plusieurs unités politiques autonomes aura moins de chance de voir disparaître ainsi des inventions utiles qu'un empire centralisé et unifié. Par exemple les religieux empêchent l'introduction de l'imprimerie pendant des siècles dans l'Empire ottoman, ou encore des cercles obscurantistes dans la Chine des Ming en 1430 parviennent à faire interdire par l'empereur les expéditions maritimes lointaines. Ainsi la division politique stable constitue une sorte d'assurance collective pour la société qu'aucune idée intéressante ne sera perdue. Si elle est étouffée ici, elle réapparaîtra plus tard là. Par ailleurs, des savants ou découvreurs menacés dans un pays pourront se réfugier dans le pays voisin, comme John Kay qui cherche refuge en France quand sa navette volante est incendiée par les tisserands en 1733.

  La diversité des systèmes institutionnels donne aussi plus de chances à l'innovation qu'un système monolithique propre aux grands empires, plusieurs voies sont explorées et le champ potentiel de la découverte sera plus large. En outre la division politique évite qu'une mauvaise orientation ne ruine toute l'évolution de la région. Par exemple, la bureaucratie tatillonne et calamiteuse de l'Espagne aux XVIe-XVIIe siècles a "réussi" à entraîner le déclin du pays et au delà le sous-développement de l'Amérique latine, ce qui n'est déjà pas si mal... Mais si l'Invincible Armada de Philippe II avait pu envahir l'Angleterre en 1588 et ses troupes brider les Pays-Bas à la même époque, les expériences économiques réussies de ces pays n'auraient sans doute pas eu lieu. De la même façon au XXe siècle, l'expérience catastrophique de l'URSS étendue à la moitié Est de l'Europe a bel et bien ruiné durablement les pays qui la composent, mais elle n'a pu s'appliquer à la partie occidentale du continent.

   Enfin, la division politique stable établit une compétition entre les États qui tend à stimuler les innovations. Un pays a intérêt à favoriser les inventeurs pour maintenir sa puissance, notamment militaire. Une politique hostile aux techniques nouvelles risquerait de mettre en péril les hommes en pouvoir, en renforçant par ailleurs les rivaux potentiels, à l'intérieur comme à l'étranger. Le monarque est donc incité à manier avec prudence la législation qui protège les corporations et freine les inventions. Pendant les guerres contre la France au XVIIIe siècle le parlement britannique tend à encourager l'invention et va jusqu'à  interdire l'exportation des machines et l'expatriation des artisans et ingénieurs qui pourraient diffuser les nouvelles techniques vers l'ennemi.

   La division politique instable au contraire est défavorable à l'invention parce qu'elle signifie désordres, guerres, frontières non fixées, coups d'État, révolutions de palais, etc. Le triste exemple de Lavoisier guillotiné sous la Révolution - avec pour seule épitaphe d'un conventionnel : "la République n'a pas besoin de savants" -, illustre ce point. Les guerres sont également beaucoup plus destructrices dans ce contexte alors qu'elles ont un effet stimulant sur l'innovation lorsque les frontières restent à peu près les mêmes. Chaque prince tend à favoriser les sciences et techniques qui peuvent servir la puissance des armées.

2) La prospérité économique stimule les inventions et découvertes.

  La prospérité économique, due par exemple à la paix civile, à la mise en place d'institutions favorables aux échanges, à l'accroissement du commerce international ou à l'extension progressive de l'économie de marché, est un facteur stimulant le progrès scientifique et technique. En effet la société prospère peut dégager un surplus croissant qui permet d'autres activités que celles de la production des biens indispensables. Il faut des fonds pour lancer et développer des techniques expérimentales, une société misérable ne pourra jamais les réunir. Par exemple, la prospérité commerciale de la Grèce antique permet la floraison des sciences, des arts et de la pensée philosophique au Ve siècle avant J.-C., ou encore le décollage commercial de l'Europe médiévale aux XIe-XIIe siècle précède le décollage technologique des XIIe-XIIIe siècles.

   Naturellement l'invention technique et les découvertes scientifiques en retour favorisent la croissance économique et la révolution industrielle du XVIIIe est un cas d'école de cette influence. Les économistes depuis Schumpeter sont habitués à voir dans le progrès scientifique une des sources de la croissance économique, et non l'inverse. Mais le primum movens, l'élément initial, semble bien être le succès économique pour faciliter le développement des activités purement spéculatives. Un cercle vertueux se met en place ensuite : la richesse croissante facilite le progrès technique, qui à son tour aide à créer toujours plus de richesses.

 

3) Les liens entre la prospérité économique et la division politique stable.

   Les deux phénomènes ne sont pas indépendants, ils se renforcent l'un l'autre. L'existence de plusieurs nations concurrentes favorise les marchands et banquiers en décourageant les exactions du pouvoir, notamment en matière fiscale. Ruiner les activités commerçantes ne faisait qu'affaiblir le monarque et renforcer les pays voisins où les marchands se seraient réfugiés. Un empire universel court moins de risque à piller sa population, et en premier lieu les marchands, parce qu'il ne craint pas de concurrence. Pendant la période mercantiliste de rivalité exacerbée entre les nations européennes, on considérait au contraire que la force d'un pays dépendait de la bonne santé de son économie. C'est ce que Colbert a bien compris lorsqu'il essaye par tous les moyens de développer le commerce et l'industrie nationale. Le financement des guerres éternelles en Europe demandait des sommes considérables que seules des économies prospères étaient en mesure de fournir. La division stable favorise donc les activités économiques.

   À l'inverse, la prospérité économique consolide les États-nations et renforce ainsi la division politique stable. L'essor commercial affaiblit progressivement au Moyen Âge le seul pouvoir universel en Occident, l'Église, car les marchands mettent en avant des valeurs différentes, ils tournent les interdictions religieuses (notamment sur la pratique de l'intérêt), ils favorisent les langues parlées, ou "vulgaires", au détriment du latin, seule langue universelle dans l'Europe d'alors. Le renforcement des particularismes régionaux, qui va aboutir à la création des États nationaux, en même temps que l'affaiblissement des facteurs d'unification à l'échelle du continent, résultent donc en partie du développement du commerce et de la montée des bourgeoisies marchandes.

   En fin de compte, "la division stable soutenait le commerce et le commerce soutenait la division stable... non seulement les deux éléments clés du progrès technico-scientifique ne s'opposaient pas, mais ils se renforçaient mutuellement en une véritable synergie dynamique" (Cosandey, p. 146).

 

4) Pourquoi l'Europe seule a très longtemps bénéficié de la conjonction heureuse d'une division politique stable et d'une prospérité économique, qui expliquerait sa percée dans le domaine scientifique et technique ?

   La réponse ici est totalement exogène. C'est un déterminisme géographique qui serait à l'origine du succès européen. L'Europe est une "péninsule de péninsules" (Jones), elle bénéficie d'une thalassographie articulée, éminemment favorable aux échanges, au commerce, à la spécialisation et donc au succès économique, mais également favorable à la création durable d'États-nations aux frontières clairement déterminées. La cause essentielle de la division politique stable en Europe occidentale pendant pratiquement un millénaire, cas unique dans l'histoire, tient donc aux conditions naturelles, c'est la thalassographie particulière du continent qui l'explique (voir carte).

 

   La thalassographie est la discipline qui étudie la disposition particulière des côtes et des mers dans une région et ses effets sur l'économie et la société. La pénétration profonde des mers en Europe, qui dispose de plusieurs mers intérieures ou presque fermées (mer du Nord, Baltique, Méditerranée, mer Noire, Caspienne) facilite d'une part les échanges par la voie maritime, la plus rapide et la moins coûteuse[2], et donc la spécialisation et le développement économique, et d'autre part la division politique stable, parce que les pays ont des frontières naturelles[3] clairement délimitées et facilement défendables (Grande-Bretagne, Espagne, Italie, Hollande, Grèce, Danemark, Suède, Norvège, France). Il s'y forge un sentiment d'appartenance culturelle qui explique la pérennité des nations europénnes. Les langues par exemple coïncident en gros avec les frontières géographiques, à la différence des pays d'Islam qui disposent d'une langue internationale unique.

   Les géographes ont toujours insisté sur ces points depuis Strabon[4] dans l'Antiquité, et nombre d'auteurs comme Montesquieu dans l'Esprit des lois, et plus récemment Fernand Braudel (1979), Eugen Weber (1986), Paul Kennedy (1991), Eric Jones (1993), etc. (voir pour une synthèse sur la question le chapitre 6 de l'ouvrage de Cosandey, 1997). Par exemple, Jones présente dans son European Miracle ces deux idées principales, à savoir que la disposition géographique explique à la fois l'essor économique et la division politique stable :

"Les coûts de transport étaient bas en comparaison de ceux des grandes masses continentales, puisque l'Europe était une péninsule de péninsules, avec une côte exceptionnellement longue et découpée par rapport à sa surface, avec des rivières bien navigables... Les conditions étaient réunies pour des échanges multiples... La structure topographique du continent, ses chaînes de montagne, son littoral, ses principaux marais, formaient des frontières auxquelles les États s'étendant depuis leurs noyaux territoriaux (core areas) pouvaient se rencontrer et s'arrêter. Ces barrières naturelles aidèrent à maintenir séparés les groupes ethniques et linguistiques variés de l'Europe. Elles aidèrent à définir les États-nations qui ont rempli la matrice ainsi formée."

 

   La thalassographie des pays d'Islam n'est pas si favorable. On a d'une part d'énormes masses terrestres peu découpées qui sont moins favorables aux échanges maritimes et à la formation d'États ayant des frontières naturelles, et d'autre part deux systèmes maritimes qui ne sont pas reliés entre eux : d'un côté l'ensemble mer Rouge-golfe Persique-océan Indien, et de l'autre celui de la mer Noire-Méditerranée-Atlantique. L'Europe au contraire peut être reliée entièrement par voie maritime du nord au sud, de la Baltique à la Méditerranée, puisque toutes les mers sont en communication.

   Une des conséquences de cette situation géographique serait la division politique instable qui caractérise les pays musulmans pendant de longues périodes de leur histoire (voir ci-dessous). Les seules exceptions sont : 1) l'Espagne qui jouit d'une thalassographie favorable et constitue une zone de stabilité durable en terre d'Islam (VIIIe-XIe siècles), 2) la Turquie, enserrée entre la mer Noire et la mer Égée, qui se constitue en État stable depuis le XVe siècle, et 3) la période où l'Islam domine toute la Méditerranée, ses îles et ses péninsules (Espagne, sud de l'Italie, Grèce), du VIIIe au Xe siècle, ce qui permet une configuration favorable et un développement sans précédent des échanges.

   Mais d'une façon générale, le nord de la Méditerranée, avec ses côtes découpées et ses îles plus nombreuses, est plus avantagé géographiquement que le sud avec sa façade côtière rectiligne. Cela pourrait permettre d'expliquer l'avantage historique des régions du nord dans les conflits éternels entre les deux rives (par ex. Grecs contre Phéniciens, Romains contre Carthaginois, Européens contre Arabes). La pauvreté en ressources naturelles, bois et eau, aggrave encore ce désavantage, et finalement, il semble que "le profil littoral nord recèlerait un dynamisme intrinsèque plus grand que le profil sud" (Cosandey, 1997).

 

   Le rôle de la mer est essentiel pour expliquer l'évolution des sociétés. Les régions côtières ont toujours regroupé la plus grande partie de la population mondiale : 75% de celle-ci en 1400, 82% en 1800, et encore 65% en 1975 selon Jones (1981). Cosandey rappelle également que 90% de la population de la planète vit en 1990 à moins de 50 km de la mer. Les indices suivants donnent une mesure de la thalassographie caractéristique de diverses civilisations. On a simplement ici une indication plus précise de ce qui est visible à l'œil nu sur les planisphères.

 

Indices de thalassographie articulée

 

Europe occidentale*

Islam

Inde

Chine

Indice de marinité1

56,2

0,9

3,6

3,1

Distance maximale2

800

2000

1500

1500

Indice de dévelop.3

702

136

203

189

Dimension fractale-14

1,24

1,12

1,11

1,13

Dimension fractale-25

1,42

1,12

1,19

1,26

* Europe sans l'ex-URSS

1 Superficie des péninsules et îles en pourcentage de la superficie totale.

2 Distance maximale à la mer du point le plus isolé au centre des terres.

3 Rapport entre la longueur des côtes et la superficie totale, (x 105).

4 La dimension fractale, concept du mathématicien Benoît Mandelbrot, varie entre 1 et 2 et mesure la complexité et l'articulation d'une courbe circonscrite à un domaine fini. Il s'agit ici de la courbe du littoral par rapport au territoire, sans les îles. Plus la valeur est élevée et proche de 2, plus cette courbe est complexe et articulée.

5 Même mesure en tenant compte des îles (voir Cosandey pour le calcul exact de la dimension fractale).

Source : Cosandey, 1997

 

   Pour résumer, la géographie particulière de l'Europe occidentale favorise, selon l'hypothèse thalassographique, 1) les échanges et le développement économique, 2) la division politique stable. Ces deux facteurs seraient à l'origine du progrès scientifique et technique, selon la théorie "méreuporique", progrès qui à son tour alimente la croissance économique. On verra tout d'abord le cas du sud et de l'est de la Méditerranée, c'est-à-dire les pays musulmans, puis le cas du nord-ouest, c'est-à-dire les pays d'Europe occidentale.

   L'Islam se caractérise par une alternance de phases de prospérité et de stagnation économique, et une alternance de périodes d'unité politique et de périodes de division, stable ou instable. En Europe occidentale, on constate au contraire division stable et prospérité économique en gros depuis l'an mille, malgré la brutale interruption des XIVe-XVe siècles.

 

 

II  Les Mécanismes de l'évolution scientifique et technique en Islam

 

 

On peut distinguer cinq périodes dans l'histoire du monde musulman jusqu'au XIXe siècle :

 

650-750 : fondation (conquêtes et division politique, place limitée des sciences).

- 750-900 : gestation (division instable et décollage économique, apport de l'héritage scientifique antique de la Grèce et de l'Inde).

- 900-1050 : apogée (division stable et progrès économique, âge d'or de la science arabo-musulmane).

- 1050-1500 : division politique instable et déclin économique, avec des zones de prospérité et d'éclat scientifique (XIIIe-XIVe siècles en Espagne, au Maghreb, en Iran, en Syrie et en Égypte).

- 1500-1900 : unité politique et dépression économique, recul scientifique et technique.

 

   La conquête arabe est un phénomène unique dans l'histoire par sa rapidité. Jamais un empire aussi vaste et aussi durable ne s'était constitué en si peu de temps. Ainsi, les chrétiens dans la péninsule ibérique mirent sept siècles à reconquérir ce que les musulmans avaient conquis en sept ans. La victoire de Charles Martel sur les Arabes à Poitiers en 732, et l'arrêt de la conquête vers le nord-ouest de l'Europe, peut s'expliquer par la géographie de la France à cette époque : le territoire est couvert de forêts et il forme un environnement auquel les cavaliers musulmans n'étaient pas adaptés. Par contre, l'Espagne, plus aride et par là plus proche des pays de l'Afrique du Nord et du Moyen-Orient, a été facilement envahie.

 

A  La Période de gestation (750-900) : division instable et prospérité économique

Division politique instable :  l'immense empire est gouverné depuis Bagdad par les Abbassides, mais sans qu'ils puissent assurer un contrôle politique total. Il est livré aux luttes de factions et aux rébellions (Espagne omeyyade indépendante depuis 756, Maroc détaché du califat en 788, Tunisie en 800, Égypte de 880 à 905). La poursuite de l'expansion se fait aux dépens des Francs et Byzantins (Crète, 823, Barcelone, 852, Provence à Fraxinetum en 890, Corse et Sardaigne en 810, Baléares en 900, Sicile en 827, Rome en 846 et 878, Bari en 841, etc.). La domination maritime arabe est quasi-totale, les Arabes contrôlent la plupart des îles de la Méditerranée (sauf dans l'Adriatique et la mer Égée) qui devient ainsi un lac musulman, où "les chrétiens ne peuvent lancer une planche".

Expansion commerciale vers l'est jusqu'en Inde, en Chine et en Corée. Des comptoirs arabes sont établis dans les ports de l'Extrême-Orient. Les grandes villes chinoises ont leur communauté arabe avec son cadi et sa mosquée, qui regroupe d'autres marchands venus d'Occident, des juifs, des mazdéens et des chrétiens. On compte 120 000 Blancs par exemple à Hang-tcheou, port important de Chine (Riché, 1968). En 758, Canton est pillée par des pirates arabes établis à Haïnan. Bagdad bénéficie de cette prospérité commerciale, elle est à l'époque cinq fois plus riche que Byzance, sa rivale en Occident.

Sciences : traduction de traités de mathématiques indiens, introduction de la numérotation indienne à base décimale avec usage du zéro[5] (Algoritmi di numero indorum) par le persan al-Khwarizmi (v 800-850) et amélioration de nombre de notions d'origine indienne (algèbre, sinus, cosinus, tangente, etc.). La traduction en arabe des Éléments d'Euclide, des mémoires d'Archimède, des textes de Diophante, Héron, Ptolémée et des autres grandes œuvres de la Grèce antique a lieu aux alentours de 800. Il est à noter que beaucoup de textes grecs ont été perdus et ne nous sont connus qu'en arabe grâce à cette traduction des VIIIe-IXe siècles. L'esprit scientifique arabe naît de ce processus de traduction, car il faut identifier des termes et forger des concepts abstraits : "le souci d'identification, de vérification, entraînant l'observation, la description et la mesure exactes, a fortifié et développé la raison scientifique... les Arabes n'ont pas seulement conservé et transmis la science de l'Antiquité, ils l'ont transformée et établie sur des bases nouvelles" (Arnaldez et alii, 1966). L'héritage des textes grecs est dû aux nestoriens[6] qui avaient fui Constantinople au Ve siècle pour l'Iran, emportant avec eux les traités scientifiques traduits par la suite en persan et en arabe. Al-Kindi (796-873, ou 801-866) écrit dans une formule fameuse : "Nous ne devrions pas avoir peur de reconnaître la vérité quelle que soit son origine, même si elle nous vient de générations passées ou de peuples étrangers. Car pour celui qui recherche la vérité, rien n'a une valeur plus élevée que la vérité elle-même." Des "Maisons de sagesse", consacrées aux sciences et à la philosophie, comprenant des bibliothèques, un observatoire, des laboratoires, sont créées à Bagdad et Cordoue au IXe siècle, aux deux pôles du monde arabe. On compte cinq hôpitaux (maristans) à Bagdad en 900.

La religion musulmane n'est pas opposée aux sciences, contrairement à l'affirmation de Renan qui soutenait que la science arabe s'était développée malgré l'hostilité de l'Islam. En effet, un hadith (parole) du prophète prescrit la recherche libre et indépendante (ijtihad) et le Coran ordonne aux musulmans de rechercher la connaissance : "Cherchez la science depuis le berceau jusqu'à la tombe, serait-ce jusqu'en Chine", ou : "Celui qui chemine à la recherche de la science, Dieu chemine avec lui". Elle n'a pas non plus d'interdit sur le commerce à la différence du christianisme, puisque le prophète a d'abord été un marchand. Seul le prêt à intérêt est condamné mais de multiples techniques permettent de tourner l'interdit. Les corporations de métiers propres à l'Occident n'existent pas en terre d'Islam et ne font peser aucun des empêchements à la concurrence qui se développent dans les cités de la fin du Moyen Âge européen.

Astronomie : le système de Ptolémée est perfectionné, l'astrologie accompagne et se mêle à l'étude astronomique. La cosmographie est développée, des observatoires créés. Al-Battani (870-929) est le grand astronome de la période. Les noms de constellations comme Altaïr, Bételgeuse, Rigel, Véga, des termes comme zénith, nadir, azimuth, almanach, almageste[7], etc., témoignent de ce que la science occidentale doit à l'astronomie arabe.

Chimie, alchimie en arabe (de kemeia en grec) : Rhazès est l'auteur vers 865 du Livre des secrets des secrets, traité d'alchimie. Le mélange entre la tendance objective (chimie) et la tendance mystique (alchimie) est total, mais la recherche de la pierre philosophale fait réaliser d'importants progrès. Jabir ou Géber, alchimiste du VIIIe siècle, est à l'origine des travaux chimiques modernes du XVIIIe siècle, il décrit entre autres les méthodes de filtration, de cristallisation, de fusion et de distillation.

Techniques :  des techniques grecques, byzantines, chinoises, indiennes, iraniennes se diffusent de l'Asie à l'Occident grâce à la conquête arabe, comme la xylographie, le moulin à vent (Iran), le gouvernail d'étambot (originaire de Chine) et la voile triangulaire (ou latine, mais qui vient des Indes). Ces derniers progrès permettront plus tard les grandes découvertes en autorisant les navires à remonter contre le vent. Les productions industrielles et agricoles sont variées : acier, cotonnades, orangers (Inde), papier[8], céramiques, etc.

   Un recul mystérieux par rapport à l'Antiquité est la disparition de la voiture et de la roue pendant environ douze siècles dans le monde arabe, au profit du transport à dos d'animal. Par exemple, le grand voyageur ibn Battuta signale l'utilisation générale des chariots en Inde et en Asie centrale, comme une curiosité. Ce problème technologique fascinant est soulevé par nombre d'auteurs comme Wiet (1962) ou Bairoch (1985), il pourrait expliquer en partie le retard et le déclin musulman vis-à-vis de l'Europe à la fin du Moyen Âge. Même dans les villes où les voitures, charrettes, brouettes et engins à roue divers garderaient un avantage évident, ces modes de transport sont délaissés au profit des ânes, chevaux, dromadaires et autres chameaux. Ceux-ci sont plus efficaces dans les régions désertiques pour les longues distances (voir Bulliet, 1975), alors que les voitures exigent des routes entretenues et le transport d'eau en abondance. Cependant on ne peut s'empêcher de voir là une régression par rapport à l'Antiquité qui avait inventé la roue, régression qui peut s'expliquer par le fait que les conquérants arabes puis turcs, peuples nomades et guerriers, sont moins raffinés et avancés au plan technologique que ceux qu'ils avaient conquis (Perses, Égyptiens, Berbères, Grecs, Palestiniens, etc.). En Occident, c'est l'inverse, les voitures sont présentes partout et forcent les édiles à élargir les villes : "En Europe, quand la voiture fait son entrée massive au XVIe siècle, elle pose des problèmes urgents, oblige à une chirurgie urbaniste" (Braudel). Les auteurs de l'époque s'en émeuvent : "l'univers a des roues" annonce John Stow en 1528, et Thomas Dekker[9] se plaint au début du XVIIe siècle "qu'en chaque rue charrettes et carrosses font un bruit de tonnerre, à croire que le monde marche sur des roues" (cités par Braudel, 1979, t. 1, p. 440).

 

B  La Période 900 à 1050 : division politique stable et prospérité économique

Politique : trois empires stables, en conflit ouvert sur les frontières, caractérisent la période : l'Espagne et le Portugal omeyyade de religion sunnite s'étendant au Maroc et à l'Algérie (autour de Cordoue et Alméria), l'Égypte fatimide ismaélienne, une secte chiite extrémiste, allant jusqu'à la Sicile, la Tunisie et la Syrie (fondation du Caire en 969), et l'Iran-Irak bouyide de religion chiite (autour de Siraf et Bassorah sur le golfe persique). La rivalité entre les trois centres politiques de l'Islam favorise le développement des sciences, les savants sont incités par les califes et les mécènes à s'installer dans telle ou telle capitale ou ville importante. Ils ont la possibilité de fuir un état pour un autre en cas de conflit ou de censure.

L'Économie est prospère, le réseau d'échanges arabe est au centre du monde connu. On assiste à une explosion du commerce et un afflux d'or. La domination maritime se poursuit. Le monde musulman a une suprématie dans la plupart des productions, notamment textiles (mousselines, damasseries, gazes, futaines, il y a treize mille tisserands à Cordoue au Xe siècle). L'agriculture est riche et variée (mûrier, canne à sucre, coton, palmier-dattier). En Espagne, la paysannerie est responsable et propriétaire. L'urbanisation s'accélére : Le Caire compte des immeubles de douze étages..., Bagdad a un million d'habitants au Xe siècle contre 50 000 à Paris. La lettre de change et le chèque (sakh) apparaissent (on pouvait émettre un chèque à Bagdad et l'encaisser au Maroc), des banques et des bourses se développent dans les ports. L'Europe occidentale fournit des matières premières (bois, fer, peaux) et des esclaves aux nations arabes et en reçoit des produits manufacturés (textiles, cuirs, armes, verre, papier), elle est la périphérie du monde musulman, centre de l'économie planétaire. Les métaux précieux se font rares en Occident tandis que les pays d'Islam en regorgent. Le dinar d'or est la monnaie internationale de l'époque, comme la livre sterling au XIXe siècle et le dollar aujourd'hui. Une bourgeoisie d'affaire se développe dans les États musulmans et commence à faire accepter ses valeurs et même à être reconnue par la religion.

 

 

Âge d'or des sciences et des techniques :

   Les analyses traditionnelles en Occident ont eu pendant longtemps tendance à négliger l'apport arabe dans les sciences et les techniques. Le terme même de Renaissance, au XVIe siècle, évoque l'idée d'un long sommeil entre l'Antiquité et les Temps modernes. Les exemples abondent, par exemple, le grand historien des sciences, Pierre Duhem, au début du siècle, écrit que la science islamique est "un butin razzié sur la science héllénique de la décadence". Plus récemment, Frédéric Mauro (1971) pouvait affirmer que "la mentalité musulmane était assez peu tournée vers l'invention technique"[10]. Depuis les encyclopédistes au XVIIIe siècle et notamment Condorcet, la vision s'impose en Europe d'une science arabe qui aurait surtout servi à préserver l'héritage antique, dans une époque de "superstitions et d'obscurités", et à le transmettre à l'Occident qui, sortant du Moyen Âge, connaît d'abord une Renaissance culturelle puis une véritable révolution scientifique. C'est ce qu'exprime Hourani dans son Histoire des peuples arabes (1991) : "Vu dans la perspective de la philosophie hégelienne de l'histoire, les Arabes appartenaient à un moment passé du développement de l'esprit humain : ils avaient rempli leur mission qui était de préserver la pensée grecque, et transmis le flambeau de la civilisation à d'autres." 

   Toutes ces certitudes ont basculé depuis peu, on réévalue maintenant la science arabe qui a élargi et fait progresser les connaissances antiques, et au delà qui a permis la révolution scientifique du XVIIe siècle en Occident . Cette idée est exprimée par exemple par Eric Jones : "Le terme de Renaissance est en lui-même très suggestif. C'est comme si le phénix technico-scientifique s'était envolé du Moyen-Orient vers la Grèce, puis vers Rome, pour y mourir ; et qu'il ne s'était relevé de ses mêmes cendres italiennes que mille années plus tard. En réalité le phénix était retourné à Byzance, avait voyagé dans tout le monde arabe, y avait ramassé quelques plumes venant d'Inde et de Chine, et seulement alors était retourné en Italie." (Jones, 1981, citant Taagepera, 1978).

   L'ouvrage monumental sur l'histoire des sciences arabes dirigé par Rashed (1997) permet de mieux comprendre la richesse et la diversité scientifique du monde musulman. Un point essentiel qui a été souvent mal perçu est l'aspect universel et cosmopolite de la culture scientifique arabe. Avant le VIIIe siècle, on pouvait parler des sciences et des techniques grecques, chinoises, indiennes, égyptiennes, persanes, etc., chacune constituant un monde à part (voir Daumas, 1962, Taton, 1966). Mais à partir de la conquête arabe, naît une science universelle qui bénéficie du brassage de diverses cultures et civilisations rassemblées dans une religion commune et utilisant une langue internationale. D'autres spécialistes avait déjà insisté sur ce point : "le mérite fondamental des Arabes est d'avoir, les premiers, donné à la science un caractère international" (Arnaldez et alii, 1966). Rashed fait la même analyse, pour lui l'innovation majeure de la science arabe a été de :

"...Mettre en commun des traditions scientifiques différentes, désormais réunies dans l'ampleur de la civilisation islamique... (faire) se rencontrer et se conjuguer des courants scientifiques auparavant indépendants... À partir du Xe siècle, la science avait l'arabe pour langue, et celle-ci a pris, à son tour, une dimension universelle : ce n'est plus la langue d'un peuple, mais celle de plusieurs ; ce n'est plus la langue d'une culture, mais celle de tous les savoirs. Ainsi s'ouvrent des voies qui n'existaient point, et qui rendent aisée la communication immédiate entre les centres scientifiques dispersés de l'Asie centrale à l'Andalousie, et les échanges entre savants. Deux pratiques connaissent alors un essor sans précédent : les voyages scientifiques comme moyen de se former et de s'instruire... ; la correspondance scientifique, nouveau genre littéraire, avec ses usages et ses normes, qui est quant à elle un instrument de collaboration et de diffusion de la recherche" (1997, op. cit.).

   Ainsi les Arabes créent au Xe siècle les caractéristiques de la science moderne, c'est-à-dire une science qui n'est plus provinciale ou régionale, mais universelle, et qui profite des apports de tous les peuples, la science telle qu'elle est encore pratiquée aujourd'hui, par exemple, dans les colloques internationaux...

   La science arabe est essentiellement pratique et appliquée, comme par exemple l'astronomie, considérée comme la discipline la plus noble, parce qu'elle est liée aux exigences du culte (orientation vers la Mecque, début du Ramadan, etc.). Ibn Sina (Avicenne) distingue les sciences théoriques dont le but est le vrai, et les sciences pratiques, dont le but est le bien. Mais le savant arabe est universel comme ses prédécesseurs grecs et ses successeurs occidentaux au XVIIe siècle : il est mathématicien et poète, philosophe et physicien, médecin et juriste, géographe et astronome, historien et chimiste, tout cela en même temps, comme les Avicenne, al-Biruni, Omar Khayyam, al-Razi, al-Khwarizmi, ibn Khaldoun et tant d'autres noms fameux... (voir annexe 2).  De nombreuses bibliothèques sont créées un peu partout, par ex. à Siraf (360 salles), à Cordoue (400 000 volumes). Paris beaucoup plus tard a 900 livres dans la Bibliothèque royale fondée par Charles V (1364-1380).

Mathématiques : fractions décimales, calcul des sinus, calculs sur les polynomes, exposants négatifs, premier triangle de Pascal (avant la lettre), premières approches du calcul différentiel, équations du 3e degré... L'algèbre et la trigonométrie se détachent et deviennent des sciences autonomes, à côté de l'arithmétique et la géométrie. En arithmétique commerciale, de nombreux manuels sont diffusés. Les commerçants faisaient vivre les mathématiciens.

Astronomie : hypothèse de l'héliocentrisme formulée par al-Biruni (973-1050) six siècles avant Copernic, utilisation de l'astrolabe, dénombrement des étoiles fixes. Des observatoires sont construits un peu partout : Bagdad, Cordoue, Tolède et plus tard Maragha et Samarcande en Asie centrale. Les techniques mathématiques liées à l'astronomie se développent : trigonométrie, géométrie sphérique, chronologie mathématique. Des progrès énormes sont réalisés dans l'observation et la critique du système de Ptolémée, qui préparent la révolution copernicienne du XVIe siècle.

Physique : en optique, réfraction et réflexion de la lumière, propagation dans les lentilles, étude des mirages, halos, arcs-en-ciel, miroirs, idée de lumière (vers l'œil et non d'une vision qui émane de l'œil comme chez Euclide), concept de vitesse de la lumière imaginé par al-Haytham ou Alhazen, physicien égyptien (965-1039).

Chimie : distillation de l'alcool, fabrication de savons, extraction de parfums, herboristerie, métallurgie, calculs de densité, dénombrement des corps[11], etc...

Chirurgie et médecine : cautérisation des plaies, ligature des artères, opérations des os, utlisation du bistouri, chirurgie dentaire et oculaire (la cataracte est opérée avec succès). Analyse des maladies et symptômes par al-Razi ou Rhazès, médecin persan (854-935). Hôpitaux énormes et gratuits à Bagdad et dans les grandes villes, comprenant des pharmacies, des bibliothèques, des bains, des écoles, une mosquée, etc. Avicenne ou ibn-Sina, né en Asie centrale (980-1037), est l'auteur du Canon (Qânûn), principale encyclopédie de médecine durant tout le Moyen Âge en Occident. Durant le sac d'Ispahan en 1034 son manuscrit philosophique est détruit, une vie de travail qui devait fonder une "Philosophie orientale", titre du livre dont il ne reste que des fragments. La déontologie médicale est développée par les médecins arabes (définition du bon médecin dans "le Paradis de la sagesse" datant du IXe siècle).

 

C  La Période 1050 à 1500 : division politique instable et déclin économique

Politique : Éclatement de l'Espagne en principautés, luttes entre Hispano-musulmans et Berbères du Maghreb, invasion des Almoravides puis des Almohades venus du Maroc, reconquête chrétienne au nord. Anarchie en Tunisie, en Sicile reconquise en 1091 par les chrétiens. Extension des Turcs seldjoukides au Proche-Orient, conflits et divisions, éclatement en unités politique instables, jusqu'à l'unification ottomane au début du XVIe siècle. Destruction de l'Égypte fatimide par les Ayyoubides (Saladin) en 1171, eux-mêmes remplacés par les Mamelouks en 1249. Conquête mongole au XIIIe siècle, destruction de Bagdad en 1258, puis invasion de Tamerlan au XIVe siècle.

Villes : Dans le monde arabe et perse, de même qu'en Inde, les villes n'ont guère d'autonomie par rapport aux princes (cf. Brasseul, 1998) : à chaque nouvelle dynastie, des cités sont créées de toute pièce comme Bagdad (Abbassides), Fès (Idrissides), Le Caire (Fatimides), Marrakech (Almoravides), tandis que d'autres sont détruites tout aussi soudainement. "Quand les empires s'écroulent, des villes analogues à celles de l'Europe médiévale surgissent, un instant maîtresses de leur destin. Alors se marquent de belles heures de la civilisation islamique, mais ces relâches n'ont qu'un temps... La règle, c'est la ville du prince, souvent du calife, ville énorme : ou Bagdad ou Le Caire" (Braudel, 1979). Cette absence d'autonomie par rapport aux villes européennes peut s'expliquer par le fait que les villes existaient avant la conquête arabe et qu'elles subissent la loi des nouveaux arrivants ("une classe dominante immigrée qui monopolisa les pouvoirs politiques et aussi, souvent, économiques", Bairoch, 1985). Dans ces pays, selon Braudel, on trouve de grandes cités distantes les unes des autres et très étendues, car "l'Islam défend les maisons hautes, marque d'un orgueil haïssable" (1979). Elles se caractérisent par "un inextricable lacis de ruelles mal entretenues. On utilise au mieux la pente pour que pluie et ruisseaux se chargent tout seuls de la voierie" (ibid.).

Économie : Recul général, notamment en Asie, la Chine et l'Inde repoussent les musulmans et reprennent le contrôle de leur domaine maritime. La population de l'Europe occidentale est en pleine croissance et dépasse celle du monde arabe qui stagne (40 millions en 1100 contre 33). Les Occidentaux règnent à nouveau sur la Méditerranée, coupent l'axe est-ouest des échanges arabes (Normands en Sicile en 1061 qui prennent ensuite Sfax, Djerba, Tripoli), puis lancent les croisades. Braudel cite un poète arabe en 1080 qui doit emprunter des navires chrétiens : "la mer appartient aux Roum[12], les navires musulmans n'y circulent qu'en s'exposant à de grands risques, le continent seul est aux Arabes". Les marins d'Italie du Nord (Venise, Gênes, Pise) dominent le grand commerce méditerranéen. Les industries textiles italiennes supplantent leurs concurrentes du monde arabe, les plus importantes jusque là. Il en va de même pour celles du papier et du verre, à Venise notamment. Des artisans arabes fuyant l'avance mongole s'installent en Italie au XIIIe siècle et contribuent à y développer les industries. La périphérie se développe, rattrape puis remplace le centre. L'or quitte le monde arabe pour se diriger vers l'Occident, les échanges devenant déficitaires. Le pouvoir des marchands recule alors en terre d'Islam au profit des chefs militaires et religieux et des propriétaires de la terre. Les activités économiques tendent à perdre en prestige, puis à être condamnées par la religion. Les autorités prélèvent des impôts abusifs, arbitraires et imprévisibles, la propriété privée n'est plus respectée, les confiscations et réquisitions se multiplient, le travail forcé est employé par l'État, etc. Les exactions publiques deviennent la norme : la notion de "despotisme oriental", familière aux Occidentaux, naît à cette époque (cf. Wittfogel, 1957). L'évolution inverse est constatée en Occident où une sphère économique autonome se détache progressivement de l'emprise de l'État et de la religion et où un respect croissant de la propriété privée se fait jour.

   Les historiens expliquent le déclin économique des pays musulmans tout d'abord par la pauvreté des ressources énergétiques et matières premières traditionnelles (bois, minerais, cours d'eau) dans des régions souvent arides : "L'absence de forêts et de rivières ou fleuves, navigables ou non, mais de débit abondant, les uns et les autres, dans l'état des techniques préindustrielles, donnant le plus clair de l'énergie et du matériau de construction" (Mauro, 1971). Alexandrie devient par exemple le centre maritime de l'Islam, on y construit les navires et on y forme les marins. Mais le bois manque et doit être importé de Syrie. Ces lacunes sont évidemment exploitées par les adversaires des pays musulmans : ainsi les royaumes chrétiens font tout pour y limiter leurs exportations de fer, de bois et de grains, surtout pour empêcher le développement des flottes arabes et turques (Jones).

   L'autre raison est le fait que les centres de décision des grandes puissances islamiques (Istanbul, Le Caire, Damas, Bagdad) sont éloignées, au fond de la Méditerranée, des nouvelles voies atlantiques du grand commerce à partir du XVe siècle. Au carrefour du monde connu jusqu'à la découverte de l'Amérique, l'Islam va perdre cette position stratégique au profit de l'Europe occidentale, avec l'élargissement de la planète vers l'ouest. Les Portugais commencent par appauvrir les économies du Maghreb en allant chercher l'or et les épices directement sur les côtes africaines du golfe de Guinée, puis toute l'économie du monde musulman en ouvrant la route maritime des Indes qui permet d'obtenir les épices[13] sans intermédiaire en Asie. La création de nouvelles voies d'échange, accélérée avec la découverte des Amériques par les Espagnols, transforme la Méditerranée en cul-de-sac et détruit la position jusque là centrale du monde musulman. Les Arabes qui étaient descendus jusqu'à Madagascar, Zanzibar et les Comores, connaissaient l'existence d'un passage au sud de l'Afrique. Al-Biruni écrit dès l'an mille : "La mer du Sud[14] communique avec l'océan[15] par une ouverture dans les montagnes sur la côte sud (de l'Afrique). On possède des preuves certaines de l'existence de ce passage, bien que nul ne l'ait vu de ses yeux" (cité par Boorstin, 1986). Les navigateurs arabes reconnaissent les Comores, Madagascar et les îles Mascareignes dès le Xe siècle. Le géographe al-Idrisi nomme par exemple la Réunion Dina Margabim, île de l'ouest (Maurice étant l'île de l'est). En 1420 un navire arabe ou indien aurait contourné ce cap et se serait engagé dans l'Atlantique. Une carte coréenne de 1402 signalerait même la pointe de l'Afrique (Grosset-Grange, 1997). Mais les Arabes n'ont pas de raisons d'aller plus loin, ni d'aller chercher la route des Indes vers l'Ouest, comme le fera Colomb, pour la bonne raison qu'ils sont déjà installés en Inde et dans l'Orient. Les marchands arabes prospèrent dans l'océan Indien et en mer de Chine, ils n'ont pas besoin de partir à la recherche de ces terres puisqu'ils sont déjà arrivés.

 

Sciences et techniques : Déclin des recherches mathématiques et astronomiques. Pas de progrès technique notable dans la période, au moment même où les techniques connaissent une révolution dans l'Europe médiévale, qui crée les premières universités à partir d'écoles privées de droit ou de théologie ; disparition au contraire des écoles privées en Islam du fait de la crise économique, au profit des madrasas, écoles contrôlées par l'État et soumises à une stricte orthodoxie religieuse. La connaissance scientifique recule partout. Al-Kayyami, un astronome du XIe siècle écrit : "Nous fûmes le témoin du déclin des savants, dont seule une petite poignée demeura, soumise aux vexations". Quelques savants isolés poursuivent cependant leurs travaux : al-Samawal à Bagdad au XIIe siècle, al-Yasmin au XIIe et al-Abdari au XIIIe à Marrakech, al-Kashi à Samarcande au XVe siècle (analyse combinatoire, notations symboliques en algèbre initié par Diophante[16] au IIIe siècle avant J.-C., nombre négatifs, convention x0 = 1, extraction de racines supérieures à 4, calcul de π à 16 décimales[17], etc.). Omar Khayyam (1050-1123), poète et mathématicien, écrit un traité d'algèbre en 1074 et met au point un calendrier en 1075, aussi précis que le calendrier grégorien de 1582 qui est toujours le nôtre. Al-Nafis, un médecin syrien (1205-1288) est le premier au monde à comprendre la circulation du sang dans l'organisme, avant Michel Servet au XVIe siècle et William Harvey au XVIIe. La traduction de ses écrits en latin a été publiée à Venise en 1547, elle a sans doute inspiré Servet puisqu'il présente l'hypothèse de la circulation en 1553 à Vienne (Dauphiné). Le géographe sicilien al-Idrisi (1100-1166) met au point en 1154 une projection de type Mercator dans sa "Carte mondiale". Il est l'auteur d'un "Divertissement pour celui qui désire parcourir le monde", en fait un ouvrage savant de géographie. Les Arabes découvrent enfin les propriétés de l'aiguille aimantée au XIe siècle. Elle sera diffusée à la fois vers la Chine et vers l'Occident.

 Le Maghreb occidental et le sud de l'Espagne, à l'écart des invasions mongoles et turques, connaissent une période favorable depuis le rétablissement de la paix par les Almohades au XIIe, et jusqu'au XIVe siècle, c'est l'âge d'or de la civilisation arabo-andalouse, avec de grands noms comme Averroès (ibn Rûshd[18], 1126-1198), Abubacer, Avempace, Avenzoar, ibn-Battuta, ibn-Khaldoun, Maïmonide... (voir Vernet, Samsó, 1997).

 

   Ibn Khaldoun (Séville, 1332- Le Caire, 1406), originaire d'une famille issue du sud de l'Arabie, grandit en Andalousie puis s'installe à Tunis ; il se retire quatre ans en 1375 dans un château dans l'arrière-pays algérien sous la protection d'un chef arabe. C'est là, âgé de 43 à 47 ans, retiré du monde, qu'il rédige son Histoire des dynasties du Maghreb, du monde arabe et persan (Kitab al-Ibar), dont la première partie, la Muqqadima (Prolégomènes), présente sa conception de la montée et du déclin des civilisations. Il est le premier historien et sociologue qui expose sa méthode et élabore une philosophie de l'histoire. Il a par exemple des interprétations institutionnalistes de problèmes économiques qui nous paraissent extrêmement modernes : "Les famines ne viennent pas de l'incapacité de la terre à faire face à une demande croissante, mais du chaos politique et de l'oppression qui caractérise un État dans son déclin." Beaucoup plus tard il s'établira en Égypte et lors d'un voyage en Syrie en 1401 il rencontrera le grand conquérant turco-mongol Tamerlan (Timour Lang) à Damas.

 

   Ces cas éclatants demeurent cependant des exceptions. L'ensemble du monde musulman est en proie aux troubles politiques, aux guerres, aux invasions, qui nuisent à l'activité économique. Le déclin économique favorise à son tour les émeutes, les manifestations, les conflits, les coups d'État, etc. Un cercle vicieux s'établit entre l'instabilité politique et la dépression économique. Les échanges reculent, la terre reprend la première place, l'économie retourne au pastoralisme. On assiste ainsi dans cette période aux débuts du blocage de la civilisation musulmane (repli sur soi, traditionalisme rigide, cas de fanatisme, fin de l'esprit créatif), blocage qui est la conséquence de l'instabilité politique chronique de la période et de la longue dépression économique.

 

 

D  La Période allant de 1500 à la colonisation

   Après la conquête du monde musulman et de l'Europe des Balkans par les Turcs ottomans, à l'exception du Maroc et de l'Iran, on assiste à une unification et une stabilisation politiques en Islam. Il s'agit d'un empire universel, comparable à Rome, aux empires chinois ou à l'empire moghol en Inde. L'économie entame un long déclin, les activités commerçantes sont condamnées et soumises à l'arbitraire et aux exactions de l'État central et des autorités religieuses, souvent confondus. Hobsbawm (1989) note à cet égard "qu'on ne peut davantage séparer l'économie de la politique dans un pays occidental, que la religion et la société dans un pays musulman." L'unité politique et la pauvreté générale condamnent le progrès des sciences et des techniques. Une totale stagnation s'installe dans ce domaine, aucune découverte, aucun progrès. L'obscurantisme règne : un exemple classique, l'observatoire d'Istanbul construit en 1575 est rasé en 1580 par les janissaires qui l'accusent de propager la peste (Inalcik, 1973). "Pendant les siècles de domination ottomane il n'y eut aucun progrès technologique, mais un déclin dans le niveau des connaissances et de la compréhension scientifique" (Hourani, 1991).

   Les réformes nécessaires ne commenceront qu'au XIXe siècle, trop tard pour éviter le dépècement de l'Empire ottoman et la colonisation de nombreuses de ses provinces par les Européens. Ainsi, en Tunisie, Khayr al-Din, ministre des finances et réformateur dans les dernières années de l'indépendance du pays, ne pourra empêcher la colonisation par la France (1881). Il presse son peuple à entreprendre des changements en favorisant "l'expansion de la science, de l'éducation et des moyens du développement des richesses qui dépendent avant tout d'une bonne administration" et en ouvrant les yeux sur les apports des étrangers "qui ne rentrent pas en contradiction avec nos lois religieuses".

   Un bon exemple du blocage de la société est le cas de l'imprimerie. La première description de cette technique pratiquée en Chine est faite par Rashid al-Din (1247-1318), grand vizir de Perse sous domination mongole, mais les musulmans vont rejeter son adoption pendant des siècles pour des raisons religieuses. Le Coran devait être diffusé sous forme uniquement manuscrite pour respecter la calligraphie d'origine, et les autorités islamiques interdisent son impression. En Occident au contraire c'est la Bible qui sera imprimée d'abord : "Si l'on excepte les livres sacrés, qui auront naturellement la priorité (deux éditions de la Bible et le fameux « Psautier de Mayence » furent les premiers livres imprimés par Gutenberg), ce sont les livres scientifiques de l'Antiquité qui bénéficieront les premiers de la nouvelle invention" (Theil, 1961). Le Coran sera imprimé à Venise pour la première fois en 1530 bien avant de l'être en Turquie (1784) peu après que la première imprimerie y ait été autorisée en 1727. L'expédition d'Égypte de Bonaparte, avec Monge et une pléiade de savants, introduit en 1798 la première presse dans ce pays, confisquée au Vatican lors du passage de l'escadre à Rome, et les premiers textes, livres et journaux sont imprimés durant les trois ans de séjour des Français. L'historien arabe de l'Égypte au XVIIIe siècle, Abd al-Rahman al-Jabarti (1753-1825) est présent lors de l'arrivée de l'expédition. Il note la sympathie de la population vis-à-vis des savants et scientifiques qui l'accompagnent : "Ils ne les empêchaient pas de pénétrer dans leurs lieux les plus sacrés... Et s'ils constataient chez eux un intérêt ou un appétit de connaissance ils leur montraient leur amitié et ils sortaient toutes sortes de cartes, de tableaux, d'images, d'animaux, d'oiseaux, de plantes, et les histoires des anciens et les contes des prophètes..." (Al-Jabarti, 1879, cité par Hourani, 1991). Le Coran ne sera imprimé en Égypte qu'en 1833 sur l'ordre de Méhemet Ali. Mais il sera à nouveau interdit sous cette forme à sa mort et la première version imprimée officielle date seulement de 1925 (voir Boorstin, 1986). Hourani (1991) confirme que "l'impression des textes en arabe n'existait pas avant 1800. Elle commence à se diffuser au XIXe siècle, surtout au Caire et à Beyrouth, les principaux centres d'édition". La presse se développera dans les années 1860 au Caire, à Istanboul, à Tunis et à Beyrouth. Al-Ahram, le journal le plus diffusé dans le monde arabe est fondé au Caire en 1875 par la famille Taqla.

   La situation politique des pays musulmans a profondément varié, passant de la stabilité à l'instabilité, de la division à l'unité. La division stable n'a jamais réussi à s'installer de façon durable pendant cette période comme en Occident : "la division politique n'a pas aussi bien réussi en Islam qu'en chrétienté" (Cosandey, 1997). On a souvent "un ballet indescriptible de sultanats et d'émirats, tous plus précaires les uns que les autres. Jamais de frontières fixes, jamais de continuité... La fluidité permanente des États, des villes, des populations a non seulement  empêché la cristallisation de l'Islam en nations, mais elle est à l'origine, pour une part importante, du « despotisme oriental » et de l'arbitraire du pouvoir" (ibid.).

 

 

III  Les Mécanismes de l'évolution scientifique et technique en Europe occidentale

Abbaye cistercienne du Thoronet (Provence)

 

   La révolution scientifique et technique en Occident résulte de la conjonction d'une expansion économique à long terme depuis le XIe siècle (interrompue seulement par la grande crise de la fin du Moyen Âge et la dépression du XVIIe siècle) et de la situation de division politique stable dont la durée est unique dans l'histoire en comparaison des autres civilisations.

 

A  L'Expansion économique

   L'essor économique permet le développement des sciences et techniques à travers le rôle croissant des marchands et aussi plus généralement à travers l'extension progressive des relations de marché.

 

1°) Le Rôle des marchands

   Les marchands et les producteurs favorisent le progrès scientifique parce qu'il sont avant tout des calculateurs rationnels qui passent leur temps à "mesurer, peser, compter" (Cosandey). Ils doivent également tenir compte du temps et vont diffuser les horloges et l'observation régulière et précise des heures (voir Landes, 1983). Ils sont aussi obligés de bien connaître l'espace, c'est-à-dire la géographie, pour leurs voyages, échanges, entreprises commerciales, etc., et seront donc amenés à favoriser les progrès des transports et de la cartographie. Les grandes découvertes de la Renaissance n'ont d'autres buts que commerciaux. Les marchands ont également besoin de l'aide des mathématiques, des techniques de calcul financier, de la comptabilité pour mener leurs affaires avec efficacité. La complexité des mesures différentes et des monnaies en Europe au Moyen Âge et sous l'Ancien Régime implique pour les commerçants des calculs si compliqués qu'ils doivent faire appel à des mathématiciens professionnels. Enfin, le progrès des techniques de fabrication et des techniques d'utilisation de l'énergie leur est essentiel pour réduire leurs coûts et augmenter la production.

 

2°) Le Rôle des marchés

   Selon les interprétations institutionnalistes - par exemple celle de Rosenberg & Birdzell (1986) utilisée ici - une caractéristique essentielle du développement économique en Europe occidentale réside dans l'extension des relations de marché et de la propriété privée des entreprises : les prix des biens et des facteurs de production sont déterminés par le jeu de l'offre et de la demande sans intervention de l'État, des coutumes ou des réglementations corporatistes et les producteurs sont en situation de concurrence. Les activités économiques se dégagent peu à peu des contraintes religieuses et politiques à partir de la fin du Moyen Âge. Une sphère économique autonome apparaît dans les pays d'Europe occidentale, et paradoxalement, "en s'abstenant d'exercer leur autorité sur l'économie, nombre de hiérarchies politiques occidentales ont au XIXe et au XXe siècle immensément accru à la fois leur propre richesse et leur propre puissance" (ibid.). Le capitalisme de marché favorise les innovations techniques pour trois séries de raisons.

- La sélection des projets d'innovation

   Dans une économie décentralisée reposant sur de multiples entreprises, les chances seront plus grandes de voir surgir des innovations intéressantes : "Face aux incertitudes de la découverte scientifique ou technique, l'Occident utilise une méthode fondée sur les grands nombres et les probabilités" (ibid.). Les entrepreneurs auront le choix de refuser ou de rejeter un projet nouveau. Le succès signifie un profit accru pour le décideur, mais en cas d'échec il est aussi seul à en supporter les conséquences. Rosenberg et Birdzell donnent l'exemple du micro-ordinateur, né du marché décentralisé et qui "n'avait d'abord intéressé ni les grands fabricants d'ordinateurs américains, ni l'Union soviétique, ni le Commissariat français au plan, ni le MITI au Japon."

- Les stimulants : pénalités et récompenses

   La propriété privée des moyens de production implique la décentralisation et la concurrence, c'est-à-dire la possibilité constante d'apparitions de nouvelles entreprises et de modification des productions des anciennes. Le rejet des innovations devient difficile faute pour une firme de se voir dépassée. Leur adoption au contraire est encouragée. Le système décentralisé du marché ne prévoit pas de redistribution depuis les bénéficiaires de l'invention (les firmes plus que les individus) vers ses victimes, c'est-à-dire les travailleurs qui perdent leur emploi ou les entreprises qui ont refusé le progrès technique. Citons à nouveau nos deux auteurs : "La croissance est une forme de changement ; le changement implique l'innovation... Innovation et changement impliquent insécurité et risques ; rares sont en effet les mutations qui ne causent de tort à personne, à tel point qu'en fait les infortunes subies ont joué le rôle de sanctions envers ceux qui s'avérèrent incapables de suivre la marche du temps." (ibid.)

- Les structures de la recherche appliquée

   La variété des modes de recherche dans les sociétés occidentales a également été un facteur de succès. On a d'une part une abondance de chercheurs isolés, de sociétés scientifiques, puis de laboratoires, d'équipes de recherche, publiques et privées, et d'autre part une diversité quant au mode d'organisation, de financement, quant aux équipements, aux objectifs, etc., qui caractérisent les sociétés basées sur l'individualisme. Selon nos auteurs, "l'innovation étant par nature une forme de révolte contre les conventions, on peut présumer que les innovateurs sont eux-mêmes moins conformistes et plus individualistes que la moyenne des gens. Si l'hypothèse est exacte, il se peut que la variété des modes d'organisation de la recherche en Occident reflète une extension de l'individualisme que la Chine ou la civilisation islamique n'auraient pas connue avec la même ampleur, à moins qu'elles ne l'aient réprimé plus efficacement." (ibidem)

   La structure professionnelle en Occident fournit des emplois rémunérés aux savants et inventeurs, à travers les universités, le service public, les sociétés savantes, les académies princières et les professions indépendantes (ingénieurs, mathématiciens, médecins par exemple). Les universités sont une création de l'Occident médiéval, et plus précisément des deux facteurs habituels : la division politique stable entre villes italiennes, puis entre les royaumes du nord de l'Europe, et leur rivalité permanente, les incitent à favoriser les universités et à respecter leur indépendance ; la prospérité économique générale permet leur essor au XIIe siècle à l'apogée du Moyen Âge (voir Cosandey, 1997, ch. 2).

   Enfin, les récompenses, prix, primes aux inventeurs, etc. se multiplient aux XVIIe et XVIIIe siècles et favorisent l'innovation. L'exemple le plus célèbre est celui de la détermination de la longitude par les navires (voir conclusion) : un prix de 100 000 écus est annoncé par Philippe II en 1598, la Hollande promet 30 000 florins à la même époque, et en 1714, Londres offre 20 000 livres, soit plus de 300 fois le salaire annuel de Newton (environ 100 millions de nos francs), cf. Cosandey, 1997.

 

B  La Division politique stable en Europe

   On compte environ un millier d'entités politiques indépendantes en Europe au XIVe siècle, 500 au début du XVIe et 25 en 1900. Jamais un pouvoir unique ne domine l'ensemble du continent depuis la chute de l'empire romain, à la différence de la Chine, l'Inde, Byzance ou l'Islam. Les tentatives de Charles Quint au XVIe siècle, de Louis XIV au XVIIe, de Napoléon au XIXe et de Hitler au XXe, pour différentes qu'elles soient, ont toutes échoué. L'empire unifié de Charlemagne, qui ne dure de toute façon que de 800 à 843, n'est qu'une fiction qui cache un "chaos politique" : "pas de langue commune ni de gouvernement central capable de coordonner son action, pas de droit unifié ni de monnaie, pas de conscience d'allégeance à une quelconque 'nation'..." (Heilbroner, 1989). Faute de base économique et donc de ressources fiscales et financières, cet "empire agricole" (Pirenne, 1971) ne pourra durer comme l'Empire byzantin ou celui des califes de Bagdad. En réalité, durant tout le Moyen Âge, le seul lien, le seul élément commun et le seul ciment dans toute cette diversité de langues, de coutumes, de monnaies, de pouvoirs qui caractérise l'Europe sera l'Église avec ses croyances, ses rites, ses lois, ses impôts (la dîme est le seul impôt commun à tout le continent, elle va durer mille ans).

   Les principaux États-nations de l'Europe occidentale se mettent en place à partir du IXe siècle, se renforcent progressivement et connaissent une durée exceptionnelle : la France depuis 843, le Danemark, la Suède depuis le Xe siècle, l'Angleterre depuis 1066, l'Espagne et le Portugal depuis le XIIIe siècle. L'Italie et l'Allemagne ne feront leur unité qu'au XIXe, mais la collection d'États indépendants qui les composent se caractérisent depuis toujours par une grande unité culturelle et linguistique. L'Europe de l'Est, pour des raisons liées à la géographie (absence de frontières naturelles) ne connaît pas cette division stable et durable. La Pologne, la Bulgarie, la Serbie et la Hongrie par exemple ont des frontières mouvantes ou disparaissent plusieurs fois de la carte, absorbées par leurs trop puissants voisins.

   Pendant les siècles de division politique stable qui aboutissent à la révolution industrielle du XVIIIe siècle, une seule exception est la grande crise que traverse l'Europe aux XIVe-XVe siècles. Les guerres civiles, les conflits entre nations (guerre de Cent Ans), les épidémies (la grande peste de 1348), les famines et l'effondrement économique, correspondent à une période de recul général et de division politique instable en Europe. À partir du milieu du XVe siècle (le Quattrocento) la Renaissance venue d'Italie permet une reprise de l'essor économique et la cristallisation du continent dans les États-nations actuels.

   Pour résumer rapidement l'évolution politique, économique et scientifique de l'Europe occidentale depuis l'Antiquité, on peut distinguer les phases suivantes :

- du VIIe au Xe siècle, l'Europe est en proie aux invasions et à une division politique instable. C'est la période, comme on l'a vu plus haut, où la civilisation musulmane domine les mers et se trouve à son apogée scientifique et technique.

- du XIe au XVe siècle, l'Europe met en place une division politique stable et connaît une croissance économique sur le long terme. Les techniques et les sciences progressent sur la base des connaissances transmises et développées par les Arabes. Les circonstances thalassographiques sont favorables à l'essor des échanges et à une poussée maritime.

- du XVIe au début du XXe siècle, on assiste à l'apogée économique et politique de l'Europe occidentale qui entraîne la révolution scientifique et la révolution industrielle.

- de 1914 à 1970 : les techniques militaires forgées par l'Europe elle-même deviennent dévastatrices dans un continent de taille limitée et les deux guerres mondiales la font passer au second plan. En même temps les transports modernes font perdre une partie de l'avantage thalassographique : "Les moyens techniques deviennent trop puissants par rapport au support géographique" (Cosandey, 1997). Mais les rameaux européens, en Amérique et en Asie du Nord (États-Unis et URSS) prennent le relais de la puissance économique et de la créativité scientifique pendant cette période.

- de 1970 à la fin du XXe siècle : en même temps qu'à la globalisation de l'économie, on assiste à la mise en place d'un monde multipolaire dans lequel l'évènement le plus significatif est la montée économique et scientifique de la zone du Pacifique.

 

   Pour conclure, on peut affirmer qu'en Europe la conjonction de la stabilité dans la division et de la relative prospérité économique entraîne au cours des siècles, pour les raisons présentées plus haut, des résultats favorables au plan scientifique et technique. Les découvertes majeures de la science en Occident datent du XVIIe siècle, mais en fait cette période se caractérise seulement par une accélération des progrès, ceux-ci ont été quasi continus depuis les environs de l'an mille et naturellement ils se sont poursuivis à un rythme encore accru jusqu'à aujourd'hui. On citera pour terminer trois exemples d'innovations qui ont eu l'effet d'une révolution dans l'Europe de la Renaissance : la diffusion de l'imprimerie, les grandes découvertes et les progrès de l'astronomie.

 - L'imprimerie, mise au point par Gutenberg à Mayence près de Francfort en 1454, entraîne les conséquences suivantes (Theil, 1961) :

- la mémoire humaine est soulagée et grâce à ce nouveau support voit ses capacités multipliées.

- l'instruction n'exige plus la présence corporelle du maître et peut donc s'étendre et se démocratiser.

- la pensée peut franchir l'espace et la diffusion de la culture échappe ainsi aux contraintes matérielles qui jusque là la limitaient.

   À partir du XVe siècle, c'est une véritable accélération du progrès des connaissances qui résulte de cette invention, elle facilite la révolution scientifique des XVIe-XVIIe et la révolution industrielle du XVIIIe siècle. Comme on l'a vu plus haut, elle n'a été adoptée dans les pays musulmans qu'après 1800.

 - Les grandes découvertes sont "une conjonction d'esprit d'entreprise et de gain économique gratuit (windfall gain) qui ne peut arriver qu'une seule fois dans l'histoire" (Jones, 1981). Après elles, la moyenne des terres disponibles par tête pour les Européens passe de 10 à 60 ha, un avantage inestimable qui "fournit une variété de biens nouveaux, produits sous des climats divers adjoints en quelque sorte à l'Europe, et qu'on n'aurait jamais pu obtenir autrement" (ibid.). Un brassage écologique planétaire se met en place avec l'adoption des produits américains[19] dans le Vieux Monde et de ses produits[20] dans le Nouveau, à l'origine d'une véritable révolution agricole sur tous les continents. Par ailleurs, la traite va entraîner des bénéfices énormes pour les grands pays atlantiques pendant plus de trois siècles, facilitant l'accumulation du capital. Les migrations massives, forcées ou volontaires, vers les espaces vides du Nouveau Monde, qui démarrent vers 1500 et culminent à la veille de la Première Guerre mondiale, représentent un transfert de facteur de production (le travail vers la terre) qui suscite une croissance économique globale sans précédent. Enfin la grande inflation du XVIe siècle, provoquée par les découvertes et l'exploitation par les Espagnols des mines d'or et d'argent du Mexique et du Pérou, entraîne une hausse à long terme des profits qui facilite l'accumulation du capital, ainsi qu'une extension des relations de marché (les redevances fixes qui portent sur les terres sont dévalorisées, celles-ci sont de plus en plus vendues, et un marché de la terre, facteur de production, se met en place).

 - La révolution copernicienne : l'intérêt majeur porté à l'astronomie à partir de la Renaissance (Copernic au XVIe, Galilée et Kepler au XVIIe siècle) illustre le développement des recherches pures, non directement liées en apparence à des intérêts économiques ou militaires, comme le sont de façon évidente les mathématiques financières pour les marchands, ou la science de la balistique pour l'artillerie. Le système géocentrique de Ptolémée est abandonné pour une nouvelle vision du monde basée sur la réalité, l'héliocentrisme. Mais l'astronomie non plus n'est pas entièrement détachée des questions pratiques. En effet, ce sont les progrès des télescopes, encouragés par les armées et les marines nationales, qui faciliteront l'étude astronomique. De même la nécessité pour les navigateurs d'observer les astres stimule l'activité des astronomes. On aura par exemple recours à eux au XVIIIe siècle pour résoudre le problème du calcul de la longitude. Celle-ci ne peut être obtenue que si l'on dispose en mer de la différence entre l'heure là où on se trouve et l'heure au même moment dans la ville de départ. Par exemple, un navire qui se trouve entre l'Europe et l'Amérique ne peut déterminer avec précision sa position sur un axe est-ouest (longitude) qu'en connaissant à la fois l'heure locale (donnée par la position du soleil) et l'heure du port d'attache. La solution sera donnée par le chronomètre de John Harrison en 1762, mais elle avait été longtemps demandée aux astronomes. La position de la lune ou des satellites de Jupiter dans le zodiaque, en mer, pouvait permettre en effet de déterminer d'après des tables astronomiques précises, l'heure exacte à terre.

 

 

Conclusion

 

   Ce tour d'horizon des évolutions scientifiques, techniques, politiques et économiques, et de leurs interactions dans les deux cultures considérées, n'a d'autre but que d'essayer de mieux comprendre comment le monde actuel s'est formé. On a essayé d'expliquer la prééminence scientifique et technique de l'Europe occidentale pendant quelques siècles, en gros du XVe au début du XXe. Actuellement ce leadership a été perdu par le Vieux Monde et il semble établi sur les rives du Pacifique, de la Californie au Japon. L'explosion technique, lancée par l'Europe, a été telle que les aspects géographiques, ce qu'on a appelé ici la thalassographie, ont maintenant beaucoup moins d'importance. Les petits pays maritimes ont toujours dominé les grands pays continentaux jusqu'au XIXe siècle, la Grèce autrefois contre la Perse, la Grande-Bretagne contre la France en 1815. Mais avec les moyens de transport et de communication modernes qui naissent aux XIXe et XXe siècles (chemins de fer, automobiles, avions, réseaux...) et mettent fin à l'obstacle de la distance, ce sont dorénavant les pays continents au XXe siècle (les États-Unis, la Russie, la Chine), qui deviennent les nouvelles grandes puissances politiques et économiques.

 


 

Bibliographie

 

R. Arnaldez, Averroès, un rationaliste en Islam, , coll. Le Nadir, Balland, 1997

R. Arnaldez, L. Massignon & A.P. Youschkevitch, La Science arabe, dans Histoire générale des sciences, René Taton dir., t. 1, PUF, 1966

Paul Bairoch, De Jéricho à Mexico, villes et économie dans l'histoire, Gallimard, 1985

Daniel Boorstin, Les Découvreurs, Robert Laffont, 1986

Jacques Brasseul, Histoire des faits économiques, t. 1, De l'Antiquité à la révolution industrielle, Armand Colin, 1997 ; Les Villes et l'apparition du capitalisme, Colloque CNRS, Les Diablerets, janvier 1998

Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, Armand Colin, 1979 ; La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, Armand Colin, 1966 ; L'Identité de la France, Arthaud-Flammarion, 1986 ; Grammaire des civilisations, Arthaud, 1987

Bulliet R.W., The Camel and the Wheel, Cambridge, Massachusetts, 1975

D. Cosandey, Le Secret de l'Occident, Arléa, 1997

Maurice Daumas dir., Histoire générale des techniques, PUF, 1962

Henri Grosset-Grange, Henri Rouquette, La Science nautique arabe, dans Rashed, t. 1, 1997

Robert Heilbroner, The Making of Economic Society, Prentice-Hall, 1989

Eric Hobsbawm, L'Ère des empires 1875-1914, Fayard, 1989

Albert Hourani, A History of the Arab Peoples, Faber & Faber, 1991 ; trad. Histoire des peuples arabes, Seuil, 1993

H. Inalcik, The Ottoman Empire: the Classical Age 1300-1600, Londres, 1973

Eric Jones, The European miracle, environments, economies, and geopolitics in the history of Europe and Asia, Cambridge University Press, 1981

Paul Kennedy, Naissance et déclin des grandes puissances, Payot, 1989

David S. Landes, Revolution in Time, Clocks and the Making of the Modern World, Harvard University Press, 1983

Frédéric Mauro, Histoire de l'économie mondiale, Sirey, 1971

Henri Pirenne, Les Villes du Moyen Âge, 1927, rééd. PUF, 1971

Roshdi Rashed dir. et Régis Morelon coll., Histoire des sciences arabes, 3 vol. : 1) Astronomie, 2) Mathématiques et physique, 3) Technologie, alchimie et sciences de la vie, Seuil, 1997

Pierre Riché, Grandes Invasions et Empires, Ve-Xe siècles, Histoire universelle, Larousse, 1968

Nathan Rosenberg, L.E. Birdzell, Comment l'Occident s'est enrichi, Fayard, 1989

R. Taagepera, Size and duration of empires : systematics of size, Social Science Research, 7, 1978

René Taton dir., Histoire générale des sciences, PUF, 1966

Pierre Theil, Les Bâtisseurs du monde, d'Aristote à Copernic, Seghers, 1961

D. Urvoy, Averroès, les ambitions d'un intellectuel musulman, , Flammarion, 1998

Juan Vernet & Julio Samsó, Les Développements de la science arabe en Andalousie, dans Rashed, t. 1, 1997

Eugen Weber, Une histoire de l'Europe, Fayard, 1986

Gaston Wiet, Le Monde musulman (VIIe-XIIIe siècle), dans Histoire générale des techniques, Maurice Daumas dir., t. 1, PUF, 1962

 K.A. Wittfogel, Oriental Despotism: A Comparative Study of Total Power, New Haven, 1957

 

 

 

 

 

Paru dans Mondes en développement, n° 105, 1999
 

Accueil


[1] C'est-à-dire exprimées et véhiculées par la langue arabe quelle que soit l'origine, arabe, persane, espagnole, berbère, asiatique, etc.

[2] La voie maritime reste actuellement quatre fois moins chère, par tonne transportée, que la voie fluviale, six fois moins chère que le train et vingt fois moins que la route, sans parler de l'avion. Mais à l'époque préindustrielle l'avantage était encore plus grand du fait de l'inefficacité totale des transports terrestres (différence de coût de l'ordre de 40 à 1). En outre, la mer n'était pas soumise à la multiplication des péages et octrois qui encombraient les routes et les rivières. Adam Smith et Jean-Baptiste Say ont insisté sur cet écart de coûts. Par exemple, Say explique au Collège de France, dans son "Cours complet d'économie politique" (1828), que les habitants de la Nouvelle Angleterre se chauffent avec du charbon venu de Newcastle de préférence au bois des forêts de l'intérieur, cent fois plus proches, et de conclure : "Un transport de dix lieues par terre est plus dispendieux qu'un transport de mille lieues par mer" (cité par Braudel, 1979, t. 1, p. 376).

[3] Il faudrait ajouter aux mers les fleuves et les chaînes de montagne, comme les Pyrénées pour l'Espagne ou les Alpes pour l'Italie, ou encore le Rhin pour les Pays-Bas.

[4] Géographe grec (-58 à +25) auteur d'une Géographie rééditée à la Renaissance, il écrit à propos de l'Europe : "Cette partie de la terre est celle dont la forme est la plus variée" (cité par Cosandey, 1997).

[5] La notation positionnelle et l'emploi du zéro ont été inventés en Inde dans les premiers siècles de notre ère, par un ou des inventeurs de génie dont on ignore tout. On sait par contre que al-Khwarizmi, bibliothécaire à la Maison de sagesse de Bagdad les a introduit dans le monde arabe vers 830. Un de ses livres - "Ainsi parle al-Khwarizmi" - traduit en latin sous le titre "Algorithmi dicit" explique l'origine du mot algorithme. Un autre de ses livres, "Al-djebr w'el mukabala" (ce qui signifie "Rétablissement et confrontation"), est à l'origine du mot algèbre, car il traite de la branche des mathématiques où on utilise des symboles. L'introduction du zéro en Europe occidentale date de la traduction des ouvrages d'al-Khwarizmi au XIIe siècle en latin par Léonard de Pise. Elle produit une révolution en Occident dans les méthodes de calcul.

[6] Nestorius (380-451) patriarche de Constantinople fut condamné et banni au concile d'Éphèse en 431 pour ses doctrines religieuses. Il fonde en Perse l'Église chrétienne d'Orient, ou nestorienne, qui s'étend en Asie jusqu'en Inde et en Chine. Elle compte des millions de fidèles à son apogée au XIIe siècle.

[7] L'Almageste est le système géocentrique de Ptolémée, astronome grec (90-168), utilisé par les Romains, les Arabes et transmis à l'Occident qui l'adopte jusqu'à Copernic, Galilée et Kepler.

[8] Un prisonnier chinois capturé en 751 à la bataille de Talas en Asie centrale - qui décide de l'islamisation des Turcs - aurait fourni aux Arabes le secret de sa fabrication. La première fabrique est installée à Bagdad en 795 et la diffusion du papier au IXe siècle permet une première "démocratisation" du livre et de la connaissance écrite. Le papyrus disparaît définitivement vers l'an mille (Wiet, 1962).

[9] Écrivain et dramaturge élisabéthain et jacobéen, londonien d'origine hollandaise (1572-1632), auteur de quelque soixante pièces, contemporain de Shakespeare, Ben Jonson et John Ford.

[10] L'auteur précise : "Ni le harnais pour cheval, ni le moulin, à eau ou à vent, n'ont eu la diffusion que nous leur connaissons en Europe. En gros, la navigation, les communications en Méditerranée et, par conséquent, une large part du commerce, sont restées entre les mains des Européens. Le chameau ne valait pas le navire comme moyen de transport" (Mauro, 1971). Un voilier présentait la même capacité de transport que les plus grandes caravanes, de cinq à six mille chameaux (Cosandey, 1997).

[11] Arnaldez (1966) rapporte que Rhazès (al-Razi), engagé dans ce processus de classification à la fin de sa vie, avance trop lentement au gré du calife. Celui-ci lui renvoie violemment son ouvrage à la tête et le blesse à l'œil, provoquant une cataracte que Razi refusera de faire opérer : "J'ai assez vu le monde" dira-t-il.

[12] Nom par lequel les musulmans désignaient les chrétiens ou Européens (Roum : appartenant à un pays influencé par Rome).

[13] En outre la demande d'épices tend à diminuer en Europe avec les progrès agricoles. Le développement de l'élevage qui accompagne les rotations culturales complexes fournit de la viande fraîche toute l'année. Il n'est plus nécessaire de la conserver sous forme fumée, salée ou séchée, ni d'utiliser autant d'épices pour masquer le goût d'une viande trop avancée...

[14] L'océan Indien.

[15] Atlantique.

[16] Diophante, un Grec vivant à Alexandrie vers -200, invente la notation algébrique. Son épitaphe permet de l'appliquer à un problème simple : "Voici la tombe qui renferme les cendres de Diophante : elle est merveilleuse car par un artifice arithmétique elle nous apprend tout de sa vie. Les dieux lui accordèrent de rester enfant pendant le sixième de cette vie, après un douzième encore, la barbe a couvert ses joues ; après un nouveau septième, il a allumé le flambeau de l'hyménée ; cinq ans après, il a eu un fils (enfant malheureux quoiqu'aimé passionnément !) qui mourut à peine arrivé à la moitié de l'âge de son père. Diophante vécut encore quatre ans, adoucissant sa douleur par ses recherches sur la science des nombres" (cité par Theil, 1961).

[17] Le quotient circonférence sur diamètre est calculé à la valeur 3, 141 592 653 589 793 25. Seul le dernier chiffre est faux.

[18] Voir sur Averroès, Arnaldez (1997), Urvoy (1998).

[19] Maïs, pommes de terre, cacao, tomates, manioc, tabac, haricots, patates douces, piment, arachide, ananas, potirons...

[20] Blé, riz, céréales diverses, canne à sucre, café, vigne, agrumes, bananes, coton, chevaux, bovins, moutons, chèvres, volaille...