Une approche historique du développement économique de la Réunion

 

Cilaos, le cirque

 

 

Le développement de la Réunion dans le contexte colonial et postcolonial de l'océan Indien

 

L'île de la Réunion comme tout territoire économiquement dépendant[1] présente les caractères d’une économie-reflet[2] dont les phases de prospérité et de crise ne font que renvoyer l’image du centre et des flux économiques avec celui-ci (demande de produits primaires et injection de capitaux dans l’économie locale). Cet état est encore accentué par la faible dimension de l’économie insulaire et la limitation de ses ressources. Le développement économique de l’île peut être caractérisé  par une suite de cycles[3] qui se chevauchent avec des périodes d’ascension et de dépression (voir schéma) : le premier est le cyle du café au début du XVIIIe siècle, suivi de celui des épices à la fin du même siècle ; les cycles du sucre commencent au XIXe pour se poursuivre au jusqu’à maintenant ; un cycle de la vanille et des plantes à parfum débute vers 1890, tandis qu’un cycle social correspond à la départementalisation de la deuxième moitié du XXe siècle. Ce dernier cycle fait de la Réunion une économie de transferts (Rochoux, 1990) caractérisée par des apports massifs de capitaux extérieurs ; il est toujours dans sa phase ascensionnelle, mais connaît actuellement des difficultés croissantes qui tiennent un mot, l’emploi (voir Tchibozo, 1995).

 

XVIIe siècle

XVIIIe siècle

XIXe siècle

XXe siècle

Premières

implantations humaines

1725 Cycle du café

ì                   î 1806

1815 ì      Cycle du

sucre î                 ì

 

   1750  ì Cycle

      des épices î 1806

1890

Cycle vanille et

plantes à parfum ì

 

 

 

1946 ì Cycle social

 

À l’intérieur de cette première grille de lecture de l’évolution historique de l’économie réunionnaise, on peut en établir une deuxième. Il existe un parallèle inversé avec la situation des îles voisines, et particulièrement à Madagascar, en ce qui concerne les phases de prospérité ou de dépression économique. Les périodes de marasme dans la grande île correspondent en effet à des périodes de développement pour la Réunion, et inversement. Par exemple, l’échec de la tentative d’implantation à Fort-Dauphin au XVIIe siècle correspond aux débuts de la colonisation de l’île Bourbon. Le même type de lien existe avec Maurice : en 1815 lorsque le congrès de Vienne fait de l’île de France une possession anglaise, la Réunion va bénéficier du fait qu’elle reste la seule colonie de la France dans la région. Plus tard cependant, lorsque Madagascar reçoit les capitaux français après la conquête de 1895, elle est délaissée, après avoir connu une relative prospérité tant que la grande île restait inaccessible aux Européens. Lorsque celle-ci devient indépendante, puis coupe les liens avec l’Occident en 1972-1975, la Réunion bénéficie du déplacement des activités et des investissements qui jusque là favorisaient le grand pays voisin.

Une sorte de mouvement de balancier économique va donc de Madagascar à l’ancienne île Bourbon, et le développement de cette dernière s’explique en partie par ces facteurs politiques et diplomatiques. Si la Réunion appartenait par exemple à l’archipel indonésien ou philippin, elle ne serait qu’une tache de plus sur les atlas, parmi des dizaine d’autres de taille comparable, oubliée de tous et sous-développée. Mais cela n’est pas le cas, sa position stratégique dans l’histoire et son statut de colonie d’une grande puissance européenne ont favorisé un développement économique de type dépendant. Naturellement ce mouvement de balancier tenait seulement au fait que la région se partageait une même manne venue d’Europe. Avec un développement autonome reposant sur la production locale, comme c’est le cas à Maurice depuis l’indépendance de 1968, et non sur des apports venus de l’extérieur, la croissance dans une île ne peut qu’entraîner celle des autres. C’est justement le but de la Commission de l’océan Indien (COI) de favoriser les échanges et la coopération régionale afin que ces effets favorables de propagation jouent à plein.

 

 

Les cycles du développement économique réunionnais

 

Les premiers temps

L’île a été découverte dès le Xe siècle par les navigateurs arabes, qui l’appellent Dina Margabim ou île de l’ouest (Maurice étant l’île de l’est, cf. Mémorial, 1979), et elle aurait été décrite par le géographe musulman Edresi. Les portulans portugais portent encore le nom arabe aux XVe-XVIe siècles. Elle est reconnue par Diego Fernandes Pereira en 1507 ou par Pedro Mascarenhas en 1512, alors que les Portugais entament leur conquête de l’océan Indien et de ses voies commerciales. Ils la nomment Santa Apollinia, d’après le jour de leur découverte.

Après avoir été oubliée pendant plus d’un siècle, faute d’épices ou autres richesses, sauf comme escale pour des navires hollandais ou anglais, elle est finalement l’objet de la « possession » française en 1638 pour le compte de Louis XIII. La France, qui arrive en retard dans la course aux épices, face à la domination écrasante des Hollandais au XVIIe siècle en Insulinde, en Inde et en Extrême-Orient, va s’installer dans cette partie de l’océan Indien, à Madagascar et à Mascarin (nom donné alors à la Réunion), pour tenter les premières colonisations et le développement sur place de cultures dont le commerce lui est fermé.

 

Le XVIIIe siècle

La Réunion doit son premier essor économique et son premier cycle de prospérité à la culture du café introduit en 1725 par la Compagnie des Indes orientale, créée par Colbert en 1664 (cf. Ho, 1995b), et qui détient le monopole du commerce avec l’île. Cette plante est à la mode en Europe depuis le XVIIe siècle : le café arrive à Venise en 1644 venant d’Arabie, et de là sa consommation gagne peu à peu tous les pays du continent. La production à la Réunion est multipliée par dix en moins de vingt ans (125 tonnes en 1727,1250 en 1744) et la population de colons passe de 507 personnes en 1708, à 6464 en 1779. On fait venir aussi une main d’œuvre servile pour exploiter le café, depuis Madagascar, les Indes, l’Afrique de l’Est, et même de l’Ouest puisque des navires arrivent aussi de Gorée : 268 esclaves au total en 1708 et 22611 en 1779, ce qui en moins d’un siècle les fait passer d’un tiers de la population à plus des trois quarts. Ils travaillent dans les plantations, mais s’enfuient aussi en grand nombre vers les Hauts (notamment les Malgaches, ce qui explique les appellations actuelles de lieux tels Cilaos[4]). Là se forment des communautés libres d’esclaves marrons, comme en Amérique du Sud et aux Antilles, sévèrement réprimées par les expéditions punitives des colons auxquels répondent leurs raids vers les villes.

Les propriétaires vont s’opposer à la première tentative d’abolition de l’esclavage décrétée par la Convention sous l’influence de Danton le 16 pluviôse an II (4 février 1794), allant jusqu’à déclencher à la Réunion un projet d’indépendance en 1798 pour contrer les décisions de Paris. L’esclavage sera rétabli par le Premier Consul en 1802 et la traite des esclaves interdite après 1815 par les clauses du traité de Vienne, mesure appliquée par la France en 1817. Quant à l’abolition de l’esclavage lui-même, elle devra finalement attendre la révolution de février 1848 et le 27 avril[5] en France. La période de 1817 à 1848 est donc une sorte de transition paradoxale, où le commerce des esclaves est interdit par les lois internationales (et les navires négriers pourchassés par la Royal Navy, alors totalement maîtresse des mers), et la pratique de l’esclavage légale dans les colonies, à l’exception des possessions britanniques[6]. Une main d’œuvre sous contrat (engagée) va remplacer l’apport des esclaves à la Réunion après 1848, elle vient des Indes et du sud-est asiatique pour travailler dans les plantations des engagistes.

Les épices comme le poivre, le girofle et la muscade ont aussi été introduites au XVIIIe siècle grâce à Pierre Poivre et Joseph Hubert, mais les cyclones politiques (guerres révolutionnaires de la fin du siècle) et météorologiques (1806 et 1807), ainsi que la difficulté de leur culture, en font échouer le développement et elles s’éteindront au XIXe. Pendant le grand conflit franco-anglais pour les Indes (1742-1763), l’île Bourbon devient également le grenier à céréales (blé, riz, maïs) et légumes secs de la région, chargé d’alimenter la place navale stratégique de l’île de France voisine (ancienne et future île Maurice[7]).

 

Le XIXe siècle et le début du XXe siècle

La colonie de la Réunion est passée directement à la couronne de France, après avoir été propriété de la Compagnie des Indes jusqu’en 1767. Le déclin de cette dernière est lié à des déboires financiers, mais aussi à un aspect de plus en plus anachronique, illustré par les attaques de physiocrates comme Vincent de Gournay[8]. L’ère du mercantilisme et du commerce de monopole fait place au XVIIIe siècle à celle du libéralisme et du commerce multilatéral. Cette évolution est évidemment très lente et le système typiquement mercantiliste de l’exclusif, qui interdit aux colonies de commercer ailleurs qu’en métropole, ne sera aboli qu’en 1861 avec les réformes de Napoléon III, saint-simonien et libre-échangiste convaincu.

Mieux gérée par l’administration directe de l’État, l’île va voir son commerce tripler et sa population passer de 29 000 habitants en 1778, à 110 000 en 1848. La première partie du XIXe siècle est aussi une période de modernisation : construction de routes, ponts et équipements divers. L’influence de la révolution industrielle et l’expansion économique en Europe se font sentir jusque-là. La culture du café va s’effondrer, d’une part parce que les caféières ont été en grande partie détruites par les cyclones de 1806-1807, et d’autre part parce que, privé du privilège de la Compagnie, il ne peut concurrencer celui d’Amérique, plus proche des marchés européens.

Le sucre s’implante alors avec succès après 1815, une fois la paix revenue. La France a perdu l’essentiel de ses approvisionnements sucriers avec Saint-Domingue et Maurice[9] et la canne se développe à la Réunion ainsi que sa transformation industrielle. Elle entraîne une concentration des revenus et des terres : les grands domaines couvrent 60 % du territoire cultivable dès 1848. Le sucre gagne sur les autres cultures, sur ce qui reste de café, sur les plantes vivrières comme le blé, le maïs, le riz, les légumes… Il devient « l’or vert » ou « l’or roux » du pays et occupe 68 % des terres cultivées en 1860. L’île s’achemine vers la monoproduction dans le cadre d’une économie de plantation. Ancien grenier de la région, elle perd son autosuffisance alimentaire. Les petits Blancs ruinés représentent dès 1848 les 2/3 de la population d’origine européenne. Le morcellement croissant des surfaces en bandes étroites inexploitables, tracées depuis la mer à la suite des héritages successifs, renforce cette situation. Nombre de colons dépossédés vont rejoindre les habitants des Hauts. La moyenne propriété disparaît pour le couple classique latifundio-microfundio, caractéristique d’autres pays tropicaux comme ceux d’Amérique latine.

À la suite de « la grande époque » (Scherer, 1965) des épices et du sucre au XVIIe et dans la première partie du XIXe siècle, époque faste dont témoignent les merveilles de l'architecture créole et nombre de gloires littéraires (Lacaussade, Leconte de Lisle), la Réunion entre en 1862 dans une longue suite de crises : crise du sucre avec la concurrence de Cuba et de la betterave en Europe (la production passe de 73 000 tonnes en 1860 à 24 000 en 1870), crise du commerce avec l'ouverture du canal de Suez en 1869 qui renvoie les îles du sud de l'océan Indien à la périphérie des grandes routes maritimes, crise sociale avec les émeutes de 1868, crise politique enfin avec la conquête de Madagascar et ses effets déjà cités. La colonie devient « colonisatrice » en participant à la domination française sur la Grande Ile, mais se trouve en passe d'être marginalisée lorsque les centres de décision se déplacent à Tananarive.

Cependant des investissements sont réalisés (le chemin de fer, 1882, le port, 1886) et de nouvelles cultures comme la vanille et les plantes à parfum (géranium, vétiver, ylang-ylang), vont se développer à la fin du siècle, gagner le marché international et relancer le développement industriel. L'île devient en 1910 le plus gros producteur mondial d'huiles essentielles. Au plan foncier, une nouvelle forme d'exploitation se met en place à cette époque, pour sortir du dilemme grande propriété/micro-propriété, c'est le colonage paritaire, système original propre à la Réunion -et né de la crise du sucre (voir Ho, 1995a). Il s'agit, selon la définition de Defos du Rau (I960), d'« une variété de métayage[10] particulière à la Réunion où elle s'est élaborée... Les propriétaires ont partagé leur domaine en parcelles correspondant aux possibilités normales d'une famille et ont confié ces lots à des colons... Le fruit du travail est partagé dans de bonnes conditions pour le colon (2/3, 1/3 généralement). Le mouvement se généralise après 1881 lorsque l'immigration se meurt lentement... et s'accélère au début du XXe siècle ; le colonage s'étend alors de la canne aux cultures vivrières ».

La guerre de 1914-18 permet de relancer l'économie et les exportations de sucre. En effet, elle se déroule dans les grandes plaines betteravières du nord de la France et la production locale de sucre de canne est bienvenue dans un marché de vendeurs. Les profits accumulés pendant le conflit vont permettre une modernisation des industries sucrières et la production continuera à se développer dans les années 20 et 30 grâce à une meilleure compétitivité.

En 1925, à l'occasion de l'Exposition réunionnaise, une étude fait le point sur les productions exportées de l'île (cf. Mémorial, tome 5) : le sucre tient la première place, puis viennent la vanille, la farine de manioc, le mais, le tabac, les essences (géranium, ylang-ylang, vétiver, citronnelle), des produits divers moins importants comme la filasse d'aloès ou la paille de chouchou, et enfin le café, le thé et le cacao, en perte de vitesse. On a affaire cependant à une économie agricole remarquablement diversifiée et autosuffisante. Les exportations couvrent largement les importations (90 millions de F contre 77 millions), ce qui ne sera plus le cas après la guerre. Pendant le deuxième conflit mondial, le choix vichyste des autorités locales[11] va entraîner un nouvel effondrement économique. L'île, objet du blocus britannique, est en effet coupée du monde et fait l'expérience de l'autarcie : il faut remplacer la canne par des cultures vivrières et se priver de biens manufacturés. Les infrastructures (routes, port, chemin de fer, écoles, hôpitaux) sont à l'abandon.

 

La deuxième moitié du XXe siècle

Après la guerre, la départementalisation de 1946, favorisée par le parti communiste alors au sommet de son influence, met fin aux institutions qui remontaient à la Restauration (le premier Gouverneur date de 1825). Elle a véritablement changé la physionomie économique et sociale de l'île par l'apport massif de capitaux, les investissements en infrastructures et l'amélioration des systèmes de santé et de protection sociale. La Réunion a été entraînée dans le vaste chantier de la reconstruction en métropole et le dynamisme des années cinquante et des « trente glorieuses ». La décolonisation en Afrique à partir de 1960 accentue encore cet effet par des flux accrus vers l'île, détournés des anciennes possessions françaises.

L'apparition d'une classe moyenne et la progression générale des niveaux de vie tranchent depuis sur le sous-développement général du passé. Le relais du marché commun et des fonds communautaires (FEDER, FSE) après 1958 a permis de poursuivre jusqu'à aujourd'hui l'amélioration des infrastructures et la croissance économique (voir Rochoux, 1995). Les activités productives issues du primaire ont également connu un essor remarquable : la culture du sucre et l'industrie sucrière ont continué à se moderniser, des cultures marginales ont été relancées comme le thé ou te tabac. Les industries agro-alimentaires se sont développées, grâce notamment à un programme d'appui à la création de PMI entrepris à la fin des années soixante. Cependant l'effet de relance, dû à l'injection massive de capitaux, a été réduit du fait que les importations en ont bien davantage bénéficié que la production locale, et le tertiaire, notamment les services publics et la distribution, beaucoup plus que les industries. Il en est résulté une dépendance accrue de l'extérieur et un déficit structurel massif des échanges. C'est le système d'« import-distribution » décrit par Rochoux (1986, 1994).

En outre, à cause même des divers effets bénéfiques, notamment la volonté politique de parité des conditions sociales avec la métropole – par exemple le SMIG date de 1951 à la Réunion et le salaire de base a été multiplié par 10 entre 1946 et 1959 en francs courants, soit par 4 en termes réels – le processus de diversification industrielle a été progressivement freiné, alors que dans l'île voisine, à Maurice, le développement a reposé au départ sur l'avantage comparatif d'une main-d'œuvre peu coûteuse. À cela s'ajoutent les effets pervers de mesures sociales comme le RMI qui, malgré son nom et étant donné le manque d'emplois, incite peu à l'insertion sur le marché du travail. Avant la départementalisation, l'économie de l’île reposait sur une main-d'œuvre bon marché. La Réunion présente depuis un paradoxe géographique de type nouveau : une enclave de l'Union européenne au cœur d'une région tropicale pauvre.

 

Les obstacles au développement dans le contexte actuel

Ce panorama historique montre que l'économie de la Réunion résulte selon la formule de Rochoux (1986) d'une « collision entre une économie sucrière traditionnelle et un processus d'intégration à la France métropolitaine qui prend la forme de la départementalisation ». Dans ce cadre, P. Maurice (1990) résume les obstacles au développement industriel de l'île de la façon suivante :

–  l'absence de ressources naturelles ;

–  le coût élevé des importations de matières premières et d'équipement ;

– un marché limité chez les pays voisins à faible revenu et produisant leurs propres biens manufacturés courants ;

– l'éloignement des marchés à pouvoir d'achat élevé ;

– un manque de main-d'œuvre qualifiée ;

le coût élevé du travail et des charges sociales.

L'expérience des nouveaux pays industriels a cependant montré que la plupart de ces obstacles sont surmontables. La Réunion bénéficie d'ailleurs de personnel comparativement très qualifié dans la région. Le point clé réside dans le coût de la main d'œuvre. Les tentatives d'attirer les entreprises extérieures grâce à des primes, avantages fiscaux et régimes douaniers particuliers ont fait long feu face à la concurrence de Maurice et les possibilités énormes de Madagascar encore handicapé cependant par son instabilité politique chronique. Comme il est hors de question de revenir à La Réunion sur les acquis économiques et sociaux et pratiquer un développement de type asiatique basé sur les bas salaires, les mesures proposées aujourd'hui pour promouvoir le développement tournent autour des idées suivantes : diminuer les charges sociales et les impôts des entreprises ; favoriser les investissements directs sur place, mais aussi des entreprises locales à l'extérieur, par des mesures fiscales ; créer un fonds d'investissement (voir Narassiguin, Squarzoni, 1990), ainsi que des aides diverses aux PMI (voir Rochoux, 1987b). La loi Perben pour les DOM de 1994 reprend ces mesures en permettant des exonérations de charges sociales pour les entreprises exposées à la concurrence et celles qui créent des emplois. À plus long terme, l'effort actuel de formation d'une main d'œuvre très qualifiée (cf. Maurice, 1990, Rochoux, 1991), avec les énormes investissements d'infrastructures scolaires et universitaires, devrait également permettre de dépasser l'obstacle de son coût relativement élevé. D'autant que la Réunion bénéficie d'autres avantages comparatifs dans la région qui seraient exploitables rapidement : le savoir-faire dans les entreprises de construction, dans la maintenance des équipements de haute technologie, et dans les secteurs de pointe en médecine, agronomie, informatique et autres services liés à l'industrie (voir Gamel, 1990).

On peut ajouter enfin que l'industrialisation n'est nullement un passage obligé vers la modernité. Bien des départements français plus vastes sont encore moins industrialisés que la Réunion, et on peut très bien envisager un développement basé à la fois sur l'agro-alimentaire et sur le tertiaire. Il ne s'agit donc nullement de prôner une industrialisation à tout prix pour ce département d'Outre-mer mais simplement de comparer et d'expliquer son évolution. On pourrait aussi considérer avec Poirine (1993) que l'ancienne île Bourbon utilise ses avantages comparatifs de manière rationnelle, en échangeant des produits non marchands (position stratégique et avantages divers cédés à la métropole) contre une rente permettant un niveau de vie élevé, si cette théorie séduisante n'incitait pas encore davantage à démissionner vis-à-vis des activités productives marchandes et à justifier la situation actuelle de chômage massif.

La Réunion a bénéficié de la départementalisation puisqu'elle jouit du niveau de vie et de protection sociale le plus élevé de la région, qu'elle dispose d'infrastructures modernes qui profitent à l'ensemble de la population, mais ce privilège vient surtout de transferts massifs et moins d'un développement autonome et progressif. En outre, il empêche le type de croissance « traditionnelle », reposant sur des avantages comparatifs de main d'œuvre, caractéristique des pays émergents comme l'île Maurice. Des remèdes originaux, qui restent cependant à inventer, s'imposent donc à la Réunion, faute de quoi le dernier cycle, celui de l'aide apportée par la métropole, risque de déboucher sur une impasse.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

BENOIST, J., Un développement ambigu, structure et changement de la société réunionnaise, FRDEI, 1983

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SCHERER, A., Histoire de la Réunion, PUF, Que sais-je ? n° 1846, 1990

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TCHIBOZO, G., « Chômage et croissance à la Réunion depuis 1967 », Université de la Réunion, 1995

TOUSSAINT, A., Histoire des îles Mascareignes, Berger-Levraut, 1972

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Paru dans Actes du colloque sur le cinquantenaire de la départementalisation, Université de la Réunion

Une approche historique du développement économique de la Réunion

 

Voir Histoire économique de la Réunion, Ho Hai Quang, tome 1, tome 2

 

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[1] L’école dépendantiste en Amérique latine est à l’origine du concept. Theotonio dos Santos définit la dépendance dans un article de l’American Economic Review (« The Structure of Dependence », mai 1970) de la façon suivante : “Dependence is a condioning situation in which the economies of one group of countries are conditioned by the development and expansion of others. A relationship of interindependence between two or more economies or between such economies and the world trading system becomes a dependent relationship when some countries can expend through self-impulsion while others, being in a dependent position, can only expand as a reflection of the dominant countries, which may have positive or negative effects on their immediate development” (p. 289-290).

[2] L’expression est due à l’économiste brésilien Celso Furtado (1972) qui l’utilise à propos de la situation de son pays avant les années trente lorsque la croissance est dépendante du commerce extérieur et de la demande des pays capitalistes développés en Europe et en Amérique du Nord. Du fait de la crise de 29, les échanges étant interrompus avec le Centre, le pays s’engage dans une croissance vers le marché interne et non plus vers l’extérieur, avec le processus de remplacement progressif des importations par la production nationale (ISI ou industrialisation par substitution d’importations). Possible pour un pays de la taille du Brésil, cette voie est naturellement fermée pour des économies de faible dimension comme la Réunion ou Maurice qui continueront à dépendre de l’extérieur, soit par l’apport de capitaux, soit par le commerce international.

[3] On utilise ici cette expression dans un sens très différent de celui qui est habituel en économie. Le cycle économique étudié dans les économies capitalistes industrielles à partir du XIXe siècle, par des auteurs comme Juglar, Kondratief, Kitchin, Schumpeter, qui leur ont chacun laissé un nom, présente une régularité, une fréquence, une répétition des phases d’expansion et de crise. L’acception retenue ici est beaucoup plus vaste, le mot est pris au sens de phase ou de période dans l’évolution historique, qui peut être unique. Là encore, la référence est l’histoire économique du Brésil (voir Furtado, 1972) où l’expression est utilisée pour désigner des époques caractérisées par le fait que toute l’économie repose sur l’essor d’un seul produit, s’effondre ensuite lorsque ce produit disparaît ou voit son prix baisser, puis reprend lorsque ce produit est remplacé par un autre : cycle du bois rouge – couleur de braise, qui donne son nom au pays (XVIe-XVIIe), cycle du sucre au XVIIIe siècle, cycle du café au XIXe et jusqu’en 1960, cycle du caoutchouc, éphémère et local, en Amazonie autour de Manaus (1880-1910).

[4] Tsilaosy : « Là où les Noirs marrons sont en sécurité ». Bien d’autres termes malgaches se retrouvent, comme Barasoa, « la bonne ouverture » ou « le bon mouillage », qui donne bien sûr le Barachois. Le nom de Plaine des Cafres illustre également le fait que les Hauts servaient de refuge aux esclaves.

[5] C’est seulement le 20 décembre 1848 que l’envoyé de la République, le commissaire général Sarda Garriga rendra l’émancipation effective à la Réunion.

[6] La traite est interdite pour toutes les colonies anglaises en 1807 ; quant à l’abolition de l’esclavage, elle date de 1833 avec le Bill d’émancipation, appliqué en 1835.

[7] Elle doit son nom à Maurice de Nassau, stathouder des Provinces Unies de 1584 à 1625, alors qu’elle est possession hollandaise, avant de devenir française de 1715 à 1815.

[8]De l’autre côté de la Manche, la Compagnie anglaise des Indes est en butte aux mêmes types d’attaques de la part d’Adam Smith.

[9]Pendant les guerres révolutionnaires le commerce atlantique français s’effondre à la suite du blocus des ports et la perte de la flotte. Pour remplacer le sucre des Antilles, Napoléon fait transformer les plaines du Nord consacrées à l’avoine et aux légumes en champs de betteraves dont on tire un sucre de substitution. Le décret du 25 mars 1811 attribue 25 000 ha à la culture de la racine sucrière. Cette tentative réussie sera cependant abandonnée en 1815 à la Restauration et ne reprendra qu’après 1830.

[10]Rappelons qu'à la même époque, en métropole, les trois principaux modes d'exploitation, dont la répartition est bien connue grâce au recensement de 1882, sont les suivants : le faire-valoir direct (le propriétaire exploite son domaine), principalement à l'est et au sud-est de la France, ainsi que dans les régions de montagne ; le fermage au nord-ouest et à l'ouest (l'exploitant paie un loyer, la rente, en espèce au propriétaire, suivant un bail) ; le métayage au sud-ouest et dans le centre (partage de la récolte entre le cultivateur et le propriétaire). Le premier système est le plus répandu avec 60% des terres et 80% des exploitants. Les deux autres correspondent aux 40% restants avec une prédominance pour le fermage, deux fois plus important et en progression sur le métayage (Laurent, dans Histoire économique et sociale de la France, Braudel/Labrousse, 1976, réédition PUF 1993).

[11] Le 23 juin 1940, le gouverneur Pierre Aubert, à l'encontre de l'opinion majoritaire dans l'île, rejette une proposition anglaise de continuer les hostilités et se rallie au régime de Vichy. Il devra abandonner son poste aux forces gaullistes suite à l'arrivée d'un bâtiment de guerre à la Réunion le 28 novembre 1942.